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Anelka - Henry, vingt ans d’un chassé-croisé précurseur

Anelka - Henry, vingt ans d’un chassé-croisé précurseur

Le 02/08/2019 à 20:21Mis à jour Le 03/08/2019 à 14:52

Le 2 août 1999, Nicolas Anelka, alors âgé de 20 ans, gagnait son bras de fer avec Arsenal pour rejoindre le Real Madrid et devenir le joueur français le plus cher de l’histoire. Le lendemain, Thierry Henry débarquait presque en catimini chez les Gunners pour le remplacer. Un chassé-croisé qui a durablement marqué le mercato mais qui a aussi tracé des trajectoires différentes pour les deux hommes.

Le parallèle est forcément tentant. Une star irascible qui veut partir. Qui sèche la reprise de l’entraînement contre l’avis de son club. Des conseillers qui s’affairent pour forcer son départ. Un mercato en alerte permanente et un jeu d’intox sans fin. Encore Neymar ? Non mais ça y ressemble grandement.

Nicolas Anelka n’appartient pas à la même génération que le Brésilien. Vingt ans séparent le transfert pompeux du Français de la saga médiatiques de l’été. De 1999 à 2019, beaucoup de choses ont changé. Mais les origines du marché actuel remontent clairement à cette année post-Coupe du monde 1998. Avec un chassé-croisé entre l’enfant terrible du foot français et un Thierry Henry qui s’apprête à devenir une légende d’Arsenal. Un chassé-croisé aussi symbolique qu’incroyable pour l’époque.

Tout est une question de contexte. À l’heure des tweets à gogo et de l'inflation de l’information, revenir en 1999 oblige à se souvenir d’un temps que les moins de moins de vingt ans ne connaissent définitivement pas. À l’époque, Internet est encore en jachères. C’est avec des dépêches AFP, la lecture des journaux papiers, les flashes radio et le Minitel que le mercato se rythme. Pourtant, cet été-là, c’est un coup de chaleur inédit qui s’empare du marché. Nicolas Anelka, la nouvelle attraction du football français, réclame son départ d’Arsenal. La planète foot se met en émoi.

1997 et la jurisprudence Anelka, déjà

Anelka, c’est toujours vendeur. Sensationnel aussi. Le joueur est aussi talentueux que l’homme ombrageux. Et sûr de sa force. "Déjà comme apprenti, il avait une foi en son talent, explique Arnaud Ramsay, journaliste et biographe du joueur. Ce n’est pas de l’arrogance et il sait ce qu’il veut. Il n’aime pas qu’on lui force la main. Avant le Real Madrid, la première jurisprudence, c’est son transfert du PSG vers Arsenal. Quand Wenger le débauche, c’est complètement nouveau".

En janvier 1997, Anelka n’a que 18 ans. Le PSG, qui veut couver sa pépite, attend qu’il signe un premier contrat pro avec son club formateur. Mais à la reprise de l’entraînement, le jeune joueur est à Londres pour négocier un futur contrat avec Arsenal. La réglementation floue autour des jeunes joueurs sans contrat pro à l’époque permet à Arsène Wenger de mettre la main sur ce crack annoncé contre 5 petits millions de francs (1 millions d’euros aujourd’hui en tenant compte de l’inflation). Anelka est un pionnier, déjà. Anelka fait parler, déjà.

La suite confirme tout le potentiel du gamin de Trappes. Petit à petit, la pépite supersonique prend ses marques. Avant de devenir incontournable lors de la saison 1998-1999. L’idole Ian Wright parti, "Super Nic" décide d’endosser le costume de buteur. Ses jambes de feu et son réalisme lui permettent de marquer dix-sept buts en championnat. A 20 ans. L’Angleterre s’enflamme, les tabloïds se régalent d’un gamin qui a eu du mal avec l’anglais à ses débuts et s’étonne du caractère discret du joueur.

" Nous avons trouvé notre Ronaldo"

La France, elle, observe de loin. Avant de céder à la Anelka-mania un soir de février. Les champions du monde français se rendent à Wembley. Le 10 février, l’attaquant ganté explose aux yeux de tous avec un doublé plein de sang-froid face à certains de ses coéquipiers. Une passe décisive de Zidane (il faudra attendre 2006 pour voir la même chose avec Henry, NDLR), une autre de Dugarry et "Nico" passe dans une autre dimension. "Nous avons trouvé notre Ronaldo", lâche un Deschamps conquis. "Il est, sans doute, le grand attaquant de demain", avance L’Equipe.

Et Henry dans tout ça ? Il est passé à la trappe. Après le sacre de 1998 où il aura joué un rôle majeur, Roger Lemerre, nouveau sélectionneur, lui fait l’affront de le renvoyer chez les Espoirs. Ses difficultés à la Juve, qu’il a rejoint en janvier 1999, ne parlent pas pour lui. Et c’est de loin qu’il assiste à l’avènement d’Anelka. La lumière médiatique est ainsi. Les projecteurs sont aussi versatiles qu’un électeur indécis la veille d’une élection et la nouvelle sensation tricolore s’appelle désormais Anelka.

Février 1999 Zinédine Zidane a compris : à Wembley, il pointe du doigt le maillot du nouveau buteur des Bleus, Nicolas Anelka, qui vient de marquer un doublé face à l'Angleterre

Février 1999 Zinédine Zidane a compris : à Wembley, il pointe du doigt le maillot du nouveau buteur des Bleus, Nicolas Anelka, qui vient de marquer un doublé face à l'AngleterreEurosport

Le marché s’affole, la Juve veut troquer Henry

Le prodige est en passe de devenir roi chez les Gunners. Mais cela ne l’intéresse plus. "Tout concordait pourtant à Arsenal, confirme Arnaud Ramsay. Un coach qui l’aimait, d’autres Français dans l’effectif, il parlait de mieux en mieux anglais. Mais Anelka est comme ça : quand il prend une décision, il est tétu". Le joueur fait comprendre que son aventure anglaise est terminée. Highbury, c’est fini pour lui.

Les grands clubs se mettent en alerte et flairent le bon coup. Un buteur de 20 ans, rapide, spectaculaire, international et avec un potentiel marketing presque sans limite : ne cherchez pas plus loin les raisons qui expliquent l’emballement autour du bonhomme. En janvier, Arsenal a déjà repoussé une offre de 100 millions de francs de la part de… l’OM. Le Real est venu aussi avec 135 millions. Les Gunners ont tout repoussé. Et ont bon espoir de faire de même en cet été 1999.

Entretemps, la Lazio de Rome est entrée en piste. La Juve aussi, qui propose d’inclure… Thierry Henry dans un possible deal même si le jeune attaquant vient tout juste de débarquer depuis Monaco. La tête d’Anelka tourne. Celle de son entourage aussi. Conseillé par ses deux frères mais aussi par Marc Roger, un des agents les plus influents de l’époque, le joueur se radicalise dans ses positions. Et le malaise ressenti par Anelka se transforme en guerre de tranchées.

Wenger, qui compte absolument garder sa pépite, soupçonne ses deux frères, Claude et Didier qui gèrent sa carrière, de manipuler le gamin. "Contrairement aux rumeurs de l’époque, ses frères voulaient qu’il reste à Arsenal, recontextualise Ramsay. Mais s’il y a un qui voulait partir, c’est Anelka et lui tout seul. Il sentait qu’il avait fait le tour de la question à Arsenal. Et puis les tabloïds… Sa carrière le prouve : c’est un aventurier, un pionnier".

"Déprime" et arrêt maladie

Le joueur ne disait pas autre chose rétrospectivement dans une interview accordée à News of the world en 2008 : "Quand j’ai débuté la saison, les gens doutaient car je remplaçais Ian Wright, détaille Anelka. Je pensais que le public était heureux pour moi, mais en fait, je me suis aperçu en lisant les journaux et en regardant la télé que j’étais critiqué, alors que je n’avais rien fait pour mériter ça. Je me suis alors dit, quand vous serez tous derrière moi, alors je m’en irais. Et c’est ce que j’ai fait".

La décision est prise mais encore faut-il forcer la main à Arsenal. Annonciateur, déjà, d’une tendance qui va se développer sur le mercato avec des joueurs stars qui n’hésitent plus à défier leur clubs ou casser des contrats. Le bras de fer est engagé. En juin, par deux fois, des accords avec la Lazio sont annoncés. A tort. Le jeu d’intox bat son plein.

"Arsenal fait traîner les choses", se désole son frère Claude début juillet. "David Dein ? Il pense à l'argent, à l'argent et encore à l'argent", surenchérit le joueur au moment d’évoquer le président du club londonien. Wenger hausse le ton mais sent qu’il perd le contrôle. Le 12 juillet un an après la date la plus glorieuse de l'histoire du foot français, c’est confirmé : Anelka sèche l’entraînement et envisage de "mettre unilatéralement un terme à son contrat".

Le feuilleton s’étend et fin juillet, rien n’est encore résolu. Arsenal continue de réclamer 260 millions de francs tandis que la Lazio, clairement en pole, s’évertue à proposer 200 millions et une plus-value à la revente. Le joueur, lui, n’a toujours pas retrouvé la capitale anglaise et préfère taquiner la gonfle à Trappes, avec ses potes d’enfance. "Nicolas, victime d'une légère déprime, est actuellement en arrêt maladie. Celui-ci sera prolongé et il ne retournera pas à Arsenal", lâche même son agent M. Roger.

La star Anelka, c'est aussi une image complètement nouvelle pour l'époque avec un joueur haut en couleurs et un style qui détonne

La star Anelka, c'est aussi une image complètement nouvelle pour l'époque avec un joueur haut en couleurs et un style qui détonneGetty Images

Le yacht de Saint-Tropez

A force de persuasion et d’un vrai travail de sape auprès de Lorenzo Sanz qui voit les choses en grand, Marc Roger obtient ce qu’il veut : la "locura", la petite folie en version originale, du président madrilène. Pour 220 millions de francs (44 millions d’euros constants, NDLR), record pour un joueur français à l’époque, l’accord est bouclé. Et met fin au feuilleton de l’été. Anelka va bien rejoindre le Real Madrid.

La somme fait parler. Plus que jamais. Et permet même aux Gunners de financer un camp d’entraînement flambant neuf officieusement surnommé the "Anelka training centre" par les membres du club londonien. L’arrivée du joueur à Madrid le fait encore passer dans une autre dimension.

Pour France Football, Arnaud Ramsay couvre son arrivée. "C’était surréaliste, confirme le journaliste. Il est arrivé à 22h mais l’aéroport était rempli d’une nuée de supporters et de caméras". Lunettes noires sur le nez, Anelka ne moufte pas. Et prend ses marques dans la capitale espagnole où le nouveau numéro 19 fait jaser dans un vestiaire d’anciens qui voient comme un défi l’arrivée du prodige.

Nicolas Anelka lors de sa présentation au Real en août 1999

Henry trouve "le club de ses rêves"

Thierry Henry, lui, est de loin de tout ça. Il ne rêve que d’une chose : reprendre le fauteuil d’Anelka. Acheté par Marcello Lippi à la Juve, il a vu le coach italien se faire évincer très rapidement au profit de Carlo Ancelotti. Et ça ne matche pas. Le jeune ailier est utilisé comme milieu gauche au sein d’une Juve qui n’exploite que peu la profondeur dont il raffole.

Il n’a qu’une idée en tête : retrouver Arsène Wenger, son mentor. Celui qui l’a lancé dans le grand bain à Monaco. Davor Suker est arrivé chez les Gunners où Dennis Bergkamp et Nwankwo Kanu cohabitent déjà. Mais peu importe, Henry veut changer d’air. Et son transfert semble intimement lié à celui d’Anelka. Les premières discussions entre la Juve, qui a investi près de 63 millions de francs en janvier, et Arsenal sont tendues. Hors de question pour la Vieille Dame de perdre au change. Wenger se veut pessimiste. Mais Luciano Moggi, le big boss turinois, se veut rassurant : "Henry ira à Arsenal. Il n’y a pas tant de différences entres l’offre initial et nos attentes".

On est loin du feuilleton glamour d’Anelka. Le 3 août, c’est presque par la petite porte, et contre 80 millions de francs (16 millions d’euros constants, NDLR), qu’Henry rejoint le "club de ses rêves" selon ses dires. Et Wenger a déjà une petite idée derrière la tête : transformer l’ailier de 22 ans en sérial buteur dans l’axe.

Et les courbes ont fini par se croiser…

Le pari semble fou ? Il donnera totalement raison à l’Alsacien. En Angleterre, Henry va devenir une légende du jeu. L’un des attaquants les plus modernes de son époque, le meilleur buteur de l’histoire des Gunners et possiblement le meilleur attaquant des années 2000 derrière le Brésilien Ronaldo. Les Bleus aussi en profiteront, permettant à Titi d’être encore aujourd’hui l’homme qui a le plus marqué sous le maillot tricolore avec 51 buts. Loin, très loin devant les 14 d’Anelka sous le maillot frappé du coq.

Cette année 1999 marque aussi le chassé-croisé entre les trajectoires des deux joueurs. Car l’aventure Anelka au Real est loin d’être idyllique. Et dessine, déjà, une trajectoire qui ne tutoiera pas les sommets espérés. "Il n’était sans doute pas préparé à ça, avoue Arnaud Ramsay. Pour vous dire, son premier but à l’entraînement fait la Une de Marca. Il est entré dans une autre galaxie mais lui est arrivé en mode ‘banlieue’ avec ses joggings par exemple. Entre sa mise à l’écart de 45 jours, les polémiques à gogo et les blessures, ça a été quand même compliqué à Madrid pour lui. Même si ça se termine de façon fabuleuse en finale de C1".

Chez lui, ou presque, à Saint-Denis, Anelka soulève la Ligue des champions face à Valence (3-0). Mais il le sait, son avenir ne passe plus par Madrid. Il veut bouger, de nouveau. Et retourner là où tout a commencé : le PSG. La suite, vous la connaissez. L’accueil en messie au PSG puis les tensions avec Luis Fernandez qui le poussent vers Liverpool. Et une succession de clubs qui, hormis Chelsea et la Juve, ne rendent pas hommage au talent initial d’un joueur si spécial : Manchester City version pré-emirati, Fenerbahçe, Bolton, Chelsea, la Chine, la Juve, West Bromwich puis l’Inde. Des clubs, Henry en fera beaucoup moins : Arsenal, donc, Barcelone pour soulever la C1 à son tour et les New York Red Bulls pour finir.

L’histoire est taquine. Et n’aime rien d’autre que tromper son monde. Vingt ans après, la trace laissée par les deux hommes sur le foot français n’est clairement pas la même. Mais reste réelle. Sur le terrain pour Henry. Dans les coulisses pour Anelka et ses polémiques à répétition. Jusqu’à cette Une de l’Equipe lors de la Coupe du monde 2010. "Il a toujours voulu être un joueur pas comme les autres", souffle Ramsay. A sa manière, il aura réussi. Henry aussi. Rétrospectivement, tout se sera joué ce 3 août 1999. Là où les trajectoires se sont définitivement croisées…

Nicolas Anelka et Thierry Henry lors de l'Euro 2000
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