C'est mardi, c'est Grands Récits. Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les miraculés, les malédictions et les seconds rôles, place pour les douze prochains épisodes à une nouvelle thématique : les destins brisés du sport. Dans ce deuxième volet, place à un grand oublié du week-end le plus sombre de l'histoire de la F1 : Roland Ratzenberger.
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25/01/2021 À 22:40

C'est une journée d'une tristesse infinie. Dont il ne reste aucune trace. Sinon dans les mémoires de ceux qui y ont pris part. 7 mai 1994. Salzbourg. Cimetière de Maxglan. Devant la pierre tombale de Roland Ratzenberger, où est inscrite l'épitaphe "Il a vécu pour son rêve", ils ne sont qu'une poignée à rendre un dernier hommage au disparu. Les proches du pilote sont là, évidemment. Les amis sont rassemblés autour du cercueil du défunt, également : David Brabham, Johnny Herbert ou encore Heinz-Harald Frentzen. Les compatriotes, enfin : Karl Wendlinger et Gerhard Berger. Et puis il y a Max Mosley, le président de la Fédération Internationale de l'Automobile.
Le Britannique a renoncé à traverser l'océan pour l'hommage mondial rendu à celui qui était une légende de son vivant et fait désormais partie de la caste des éternels, Ayrton Senna. Non, comme les quelques pilotes présents à Salzbourg ce jour-là, Mosley est resté de ce côté-ci de l'Atlantique pour saluer la mémoire d'un oublié, Roland Ratzenberger.
Ratzenberger, c'est le mort d'avant. Le malheureux que tout le monde a rangé dans un coin de sa mémoire, sans savoir dans quel tiroir il peut bien errer. Son visage, aujourd'hui, reste une énigme pour le commun des mortels. Parce que recouvert par le voile de l'oubli et l'aura incomparable d'Ayrton Senna, qui n'a que peu d'égale dans l'histoire du sport.
Si tout le monde se souvient de ce qu'il faisait le 1er mai 1994, personne ne sait trop où il se trouvait la veille, le jour où la Faucheuse a décidé de repartir d'Imola avec le butin qu'elle avait laissé sur le bord de la route le jour précédent. Quand la monoplace de Rubens Barrichello, transformée en avion de chasse, s'était envolée au sens littéral du terme, avant de retrouver le plancher des vaches après avoir violemment embrassé un mur de pneus. Sans train d'atterrissage, évidemment.
Maman, je suis en F1, tu n'as pas à t'inquiéter
Roland Ratzenberger a perdu la vie au cours de sa 34e année. Même si, et dans un souci d'allongement d'une carrière démarrée sur le tard, il assurait à qui voulait bien l'entendre qu'il n'avait "que" 32 ans. Non, l'Autrichien était bien né en 1960, trois mois seulement après un certain Ayrton Senna. Cette proximité temporelle est bien la seule chose qui réunissait les deux hommes. L'Autrichien a passé sa vie et sa carrière professionnelle à courir contre le temps quand le Brésilien, lui, l'avait dompté depuis belle lurette.
Lancé à toute berzingue en F1 dix ans auparavant, Ayrton Senna a déjà remporté trois titres de champion du monde, 41 courses et signé 62 poles quand Ratzenberger atteint son Graal : s'aligner en Grand Prix avec la crème de la crème du sport automobile. Le jour où il décroche la lune, il appelle sa mère et lui dit, heureux comme un gosse : "Maman, je suis en F1 maintenant. Tu n'as pas à t'inquiéter, c'est la discipline la plus sûre !"

Roland Ratzenberger

Crédit: Getty Images

Ratzenberger n'est pas un fils de bonne famille. Et celle-ci ne goûte guère aux aspirations du fiston. Son père n'a aucune appétence pour le sport auto et aurait franchement préféré voir son rejeton suivre une voie professionnelle rangée. Mais il n'a jamais tenté de dissuader le jeune Roland qui ne poursuivait qu'un rêve : piloter. L'Autrichien se paie son premier kart à 16 ans. Avec son argent.
La route d'Interlagos, où il participera à son premier Grand Prix en mars 1994, n'est pas semée d'embûches. Elle ressemble à un chemin de croix. Et pourtant, ambition en bandoulière, le natif de Salzbourg croit en son étoile.
De sa formation d'ingénieur mécanicien à la Formule 1, le pilote se faufile par tous les chemins de traverse possibles au cours de la décennie qui va le mener vers la discipline reine. Formule Ford dès 1983, Formule 3 britannique, championnat du monde de voitures de tourisme ou encore endurance au Japon - où il devient une petite célébrité locale -, Ratzenberger trace son chemin et ira même jusqu'à participer aux 24 Heures du Mans, dont il accrochera la cinquième place en 1993. Sa réputation finit par attirer les sponsors et lui ouvre enfin les portes du grand monde.

Simtek, bas coûts et huile de coude

L'écurie Simtek Ford, à la robe violette et aisément identifiable par l'un de ses sponsors, la chaine MTV, fait également ses débuts en F1 en 1994. Simtek, c'est l'autre visage de la Formule 1 des années 90. De l'artisanat à peu de coûts et à l'huile de coude. Fondée par Nick Wirth et Max Mosley en 1989, elle n'est plus la propriété que du premier nommé quand elle débute en F1, cinq ans plus tard. Avec une surface financière représentant à peine 15% de celle de la surpuissante Williams-Renault - sacrée chez les pilotes et les constructeurs depuis deux ans et qui vient de recruter Ayrton Senna pour remplacer Alain Prost -, Simtek sait que sa saison inaugurale ne ressemblera pas à un long fleuve tranquille.
Ratzenberger s'en fiche comme de son premier Noël. Lorsque l'opportunité se présente à lui, il n'hésite pas. Jean-Marc Gounon, pilote tricolore, aurait dû débuter le championnat du monde aux côtés de David Brabham, fils de Jack. Il n'en sera rien. Un peu court financièrement, il doit passer son tour. Roland s'engouffre dans la brèche. Il signe un contrat pour cinq courses avec la seule écurie du plateau dont le propriétaire, Nick Wirth, est aussi le designer. A 28 ans.

Roland Ratzenberger (Simtek Ford)

Crédit: Getty Images

Comment Ratzenberger l'a convaincu qu'il était l'homme de la situation ? Grâce à ses dollars et ses sponsors, évidemment. Mais pas seulement. Wirth raconte : "Je n'imagine pas beaucoup de patrons d'écurie être impressionnés par un pilote comme Roland. Lui m'a montré ses qualités de pilotage au volant d'une Ford Fiesta qu'il avait louée. J'ai eu la frousse de ma vie !" Doublée d'un coup de foudre.
David Brabham, son éphémère coéquipier, est également vite séduit par Ratzenberger. Lui est fils de triple champion du monde et, s'il s'est découvert une passion pour la vitesse sur le tard, a eu moins de souci à monter dans un baquet de F1. Il y parvient en 1990 avec l'écurie… Brabham. "Rien ne lui a été donné, se remémore David Brabham. Il n'a jamais vraiment été aidé par ses parents. D'ailleurs, son père n’avait pas envie de le voir piloter. Alors, Roland s'est débrouillé tout seul."
Roland Ratzenberger ne tire aucune fierté ni rancœur de cette situation. Mais une source de motivation. "Pour moi, c'était le pilote idéal pour Simtek. Il était en forme physiquement, présentait bien et armé d'un large sourire. Il n'y avait pas une once de méchanceté en lui. Très charmant et drôle, tout le monde l'aimait bien. Il était rapide dans la voiture et la comprenait parfaitement. C'était un apport considérable", ajoute Brabham qui, longtemps après l'accident mortel d'Imola, échangera avec la famille du défunt de manière épistolaire.

Roland Ratzenberger

Crédit: Imago

Trois GP, un départ et la mort

L'histoire de Ratzenberger avec la F1 commence au Brésil. Par un faux départ. Ou, pour être précis, pas de départ du tout. Vingt-huit voitures et quatorze écuries sont sur les dents, vingt-six places sont disponibles sur la grille. "Roland the Rat", surnom hérité d'une émission de télévision anglaise qui le suit depuis près d'une décennie, ne signe que le 27e chrono. Seul Paul Belmondo a fait moins bien. Son coéquipier David Brabham, qualifié en 26e position, à plus de cinq secondes du poleman Ayrton Senna, termine 12e, quatre tours derrière le vainqueur et futur champion du monde, Michael Schumacher.
Simtek est là où on l'imaginait. En fond de grille. Et même au-delà. Ce dont Roland Ratzenberger ne peut se contenter. Quinze jours plus tard, le F1 circuit traverse le Pacifique pour y disputer le Grand Prix éponyme. A Aïda, un circuit que l'Autrichien connait pour l'avoir arpenté durant sa carrière nippone. Cette fois, c'est la bonne, il passe le cut. Son rêve est accompli. Dernier qualifié à six secondes de Senna, il terminera la course à la 11e place. Loin, très loin de la Benetton de Schumi. Mais l'essentiel est ailleurs. Onze ans après avoir donné son premier coup de volant en Formule Ford, il a fini un GP de F1. Ce sera la seule fois de sa vie.
L'autodrome Enzo et Dino Ferrari est un circuit à part. Pas seulement parce qu'il se court dans le sens inverse des aiguilles d'une montre mais par ses courbes rapides et ses vallons. On s'ennuie rarement à Imola. On aurait aimé, pour une fois, qu'il en fut autrement. Il n'en sera rien. La F1 s'apprête à vivre le pire week-end de son histoire, dont Roland Ratzenberger sera l'un des acteurs principaux.
Rubens Barrichello est déjà sorti d'affaire quand le week-end tourne au drame. Le Brésilien quitte l'hôpital au lendemain de son effroyable vol plané, apéritif d'un banquet funèbre. Sa Jordan et lui ne participent évidemment pas à la séance de qualifications du samedi. Il n'y aura donc qu'un éliminé à l'issue de cette seconde séance. Les Simtek de Brabham et de Ratzenberger sont menacées. Comme toujours. Mais les deux monoplaces motorisées par Ford possèdent a priori un avantage sur la Pacific-Ilmor de Belmondo. Ratzenberger veut tout de même assurer le coup.

Imola, 13h20…

L'Autrichien abîme son aileron avant le tour fatal en passant sur un vibreur à Acque Minerali. Mais ne rentre pas aux stands pour pousser son avantage sur la monoplace du fils de Bebel. A 315 km/h, il s'engage dans la courbe Villeneuve. Manque de pot, l’aileron esquinté a décidé de se faire la malle, la monoplace ne répond pas au coup de volant du rookie autrichien. Et la Simtek termine sa course dans le mur. Plein fouet. Le tout droit est aussi terrifiant que les tours de toupie que la Simtek enchaine jusqu'à son point de chute final. Durant de trop nombreuses secondes, la monoplace numéro 32, complètement désossée et avec deux roues de moins, tourne sur elle-même jusqu'à la Tosa, comme on danserait avec la mort.
Quiconque se souvient de ce début de samedi après-midi n'a plus oublier le plus terrible : la tête de Roland Ratzenberger, qui dodeline de gauche à droite, d'avant en arrière, jusqu'à se coucher, inerte, et laisser comprendre que le pire est arrivé. Parvenus sur le lieu du crash, les secours ont rapidement saisi le drame. Il n'y a qu'à voir l'agitation avec laquelle les bonshommes orange s'activent. Il est 13h20. La séance de qualifications était commencée depuis vingt minutes.
A 14h15, l'officialisation viendra de l'hôpital de Bologne où le malheureux a été transporté. Les massages cardiaques n'ont rien changé à l'affaire. Roland Ratzenberger est mort. Le docteur Piana met des mots sur les images. "Le pilote est décédé dans le service d'anesthésie et de réanimation de l'hôpital Maggiore à 14h15". L'Autrichien a succombé à une fracture de la base du crâne et une hémorragie interne.
"Quand j'ai vu les débris de la voiture et le résultat du crash, j'étais très inquiet, se souvient Brabham. C'était l'endroit le plus rapide du circuit. J'ai regardé les images et rapidement compris qu'il était parti. La position de sa tête, sa visière légèrement relevée..." Devant sa télé, Rudolf, père du malheureux, n'a pas tardé non plus à prendre conscience de la gravité de l'accident : "Quand j'ai vu sa tête sur l'épave, j'ai compris que c'était terminé. Ma femme était dans la cuisine, que pouvais-je lui dire ? Je n'ai pas souhaité lui en parler. Elle l'a appris à la radio."

Ratzenberger, quelques secondes après le choc fatal

Crédit: AFP

On sera peut-être amis dans le futur, on ne sait jamais
A quelques mètres du stand Simtek, un autre pilote est effrayé par ce qu'il vient de voir. Il s'appelle Ayrton Senna et trompe la mort depuis toujours, avec un coup de volant et un talent à nuls autres pareils. Le Brésilien est aussi éloigné de Ratzenberger que le soleil de la lune. Mais l'accident de l'Autrichien le ramène instantanément à sa propre condition de simple mortel, lui que le monde croit invincible.
Une image dans le box de Williams le surprend, terrifié par l'accident. "Il a perdu quelque chose", dit-il en voyant l'accident de Ratzenberger. "Il est parti tout droit, quelque chose s'est cassé." Senna a rapidement compris. Comme Benetton, Williams stoppe de suite la séance. Ferrari ne fera pas preuve de la même classe. Senna fonce à l'hôpital. Le Brésilien et son magnétisme ne sont pas de taille à lutter avec la mort. C'en est fini. Pour la première fois depuis douze ans et Ricardo Paletti au Canada, un pilote de F1 s'est tué un week-end de Grand Prix. Dans vingt-quatre heures, ils seront deux.
"Je n'oublierai jamais, explique Nick Wirth dans les colonnes du Guardian quelques semaines après le drame. Voir Roland étendu sur la pelouse et recevant un massage cardiaque… Votre corps se comporte de drôle de manière dans ce type de situation. Vous ne fonctionnez plus comme une personne normale. Vous perdez littéralement le contrôle, vos jambes deviennent de la confiture et vous avez envie de vomir, pas en raison de ce que vous voyez mais en raison des émotions qui vous submergent. Quand la monoplace a été rapportée sur un camion, je ne voulais pas la regarder. J'ai dû me forcer. Il y avait un trou immense sur le côté du châssis causé par la roue avant gauche. L'impact avec le mur avait été si sévère que la roue avait traversé le châssis jusqu'à Roland".
Jeune retraité, Alain Prost commentait la course pour TF1. Il se souvient. Des mots de Senna, le matin même dans un tour de reconnaissance filmé et débuté par un "Bonjour Alain, tu me manques". Comme si, avant le destin funeste qui l'attendait quelques heures plus tard, le Brésilien voulait enterrer la hache de guerre et dire adieu à son meilleur ennemi. "On sera peut-être amis dans le futur, on ne sait jamais", réagit le quadruple champion du monde, sourire en coin.
Vingt ans plus tard, et dans les colonnes du Monde, Prost est revenu sur ces heures sombres. "Je ne l'avais jamais vu autant perturbé et préoccupé par la sécurité des pilotes en général, se souvient Alain Prost. Ça correspondait à son état d'esprit du moment. Il semblait bien différent de celui que j'avais connu quand je courais encore, six mois plus tôt. Quelqu'un de plus fragile, beaucoup moins serein. Avant, on avait l'impression que rien ne pouvait détruire Senna. Et puis là, d'un coup, on sentait qu'il était un peu moins bien."

Ayrton Senna en pleine discussion avec Syd Watkins après le crash de Ratzenberger

Crédit: AFP

Pour la première fois de sa vie, Ayrton Senna n'a pas envie de s'aligner au départ d'une course. Ce sera la dernière. A Syd Watkins, patron de l'équipe médicale sur les circuits, qui lui dit qu'il n'a plus besoin de continuer si l'envie n'est plus là, Senna répond par un "je ne peux pas, je dois continuer". Tamburello l'attend. Sa mort vient effacer le drame de Ratzenberger, à qui il avait décidé de rendre hommage s'il avait pris place sur le podium.
Quand Senna sera extirpé de sa voiture, il ne restera qu'une chose dans son baquet : le drapeau autrichien qu'il avait emmené avec lui, pour saluer la mémoire d'un type qu'il connaissait à peine, qui n'avait pas grand-chose à voir avec lui, sinon de poursuivre son rêve, au prix de sacrifices que lui-même n'avait pas eu à consentir. "Roland a été presque oublié, se rappelait Mosley en 2014, au moment de célébrer les vingt ans de ce tragique week-end. Quand je parle aux gens, je ne parle jamais du week-end où est mort Ayrton. C'est toujours Ayrton et Roland. Je ne veux pas oublier. Et je ne veux pas que les gens oublient Roland."
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