Toute l’année, elles forment une équipe, l’une criant et levant le poing depuis le banc de touche sur chaque parade cruciale que l’autre a réalisée sur le terrain. Cléopâtre Darleux, la portière française aux 188 sélections, et Sandra Toft, le dernier rempart danois aux 145 capes, forment une paie redoutable, que certains n’hésitent pas à qualifier de meilleure binôme du monde, et pour cause : si Brest Bretagne Handball, qui sort d’une saison stratosphérique (champion de France, vainqueur de la coupe de France et finaliste de la Ligue des champions), joue désormais les premiers rôles dans l’Hexagone et sur le Vieux Continent, il le doit en partie à ses deux gardiennes.
"Je suis très contente de les avoir toutes les deux en club avec moi", résume ainsi Coralie Lassource, capitaine tricolore et qui occupe le même rôle dans le Finistère. Mais ce vendredi (17h30), à Granollers, en demi-finale du Mondial, Darleux et Toft, vont faire tout l’inverse de ce qu’elles font toute l’année au sein de la formation bretonne : espérer que l’autre ne brille pas pour donner la victoire à son équipe.
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Sandra Toft, la force tranquille

Nées la même année (elles ont toutes les deux 32 ans), les deux gardiennes possèdent aussi une morphologie (1m75 pour Darleux, 1m74 pour Toft) et des atouts qui en font, en apparence, des profils similaires. "Elles font partie des meilleures gardiennes du monde et il y a des qualités qu’on retrouve chez les meilleures, notamment sur le mental, la souplesse", note Mathieu Kreiss, entraîneur des gardiennes au BBH, arrivé en Bretagne en 2019, en même temps que la Danoise.

Sandra Toft (de dos) en action lors du quart de finale entre le Danemark et le Brésil au Mondial 2021

Crédit: Getty Images

Déjà, à l’époque, celle-ci possédait une réputation et un palmarès éloquents : une C3 remportée avec Holstebro, plusieurs titres nationaux acquis en Norvège (avec Larvik) ou au Danemark (Esbjerg), et un titre de meilleure gardienne de l’Euro 2016. "Elle a un style atypique", selon Lassource, pour qui sa partenaire, qu’elle décrit comme "réservée", possède pourtant une vraie aura : "C’est une blonde platine, une Scandinave. Beaucoup de personnes que je connais, lorsqu’ils viennent au match, ils la remarquent et me disent qu’elle dégage quelque chose !". Et pour cause, Toft, si elle reste discrète hors du terrain, ne manque pas d'haranguer ses partenaires à chaque arrêt.
Le pire scénario pour la France serait que ce soit serré en fin de rencontre, parce que là, Sandra peut être redoutable
Performante avec Brest, glanant un nouveau titre de meilleure gardienne à l’Euro l’an passée, où elle a été éliminée en demi-finale contre la Norvège, elle n’a cessé d’exposer son talent ces dernières années, avec chaque fois cette capacité à entrer dans la tête des tireuses adverses. "Elle a une qualité perceptive exceptionnelle, analyse Kreiss. Elle arrive parfaitement à lire l’impact probable du tir, à comprendre ce que la tireuse veut faire, ou peut faire, comment elle peut la piéger". Et donc à enchaîner les parades.

Sandra Toft avec le maillot du Brest Bretagne Handball

Crédit: Other Agency

Contrairement aux Bleues, Toft n’a pas joué cet été à Tokyo, où sa sélection, qui court après un titre depuis l’or olympique à Athènes en 2004, n’était pas présente. Avant la compétition, Estelle Nze Minko avait ainsi redouté l’esprit de revanche qui pourrait animer les joueuses de Jesper Jensen lors de ce tournoi, à raison. Comme les Bleues, les Danoises ont fait le plein de victoires jusqu’ici (7/7). Avec quelques performances notables de leur dernier rempart, comme lors du tour préliminaire où elle a réalisé 17 arrêts (à 44% de réussite) face à la Corée du Sud pour assurer une victoire tranquille à son équipe (35-23). Dans le tour principal, face à la République tchèque (29-14) elle a remporté son premier titre de joueuse du match grâce à ses dix-huit parades (56% de réussite).
Mais c’est surtout lors du quart de finale, le match le plus accroché des Scandinaves jusqu’ici, qu’elle s’est démarquée, avec 17 ballons repoussés (40% de réussite), pour enterrer les espoirs brésiliens (30-25). Avec un nouveau trophée de joueuse du match à la clé. Face aux Bleues, qu’elle connaît très bien pour jouer en club avec certaines (Toublanc, Foppa et donc Lassource), affrontant les autres en championnat ou en Ligue des champions, elle arrive en plus en terrain connu. De là à parler d’ascendant psychologique en sa faveur ? "Pour moi, c’est du 50-50", estime Coralie Lassource. Mathieu Kreiss prévient toutefois : "Là où elle est la plus forte, c’est dans les fins de matches. Le pire scénario pour la France serait que ce soit serré en fin de rencontre, parce que là, Sandra peut être redoutable".

Cléopâtre Darleux, l’explosive

Si l’équipe de France réalise le meilleur départ de son histoire dans un Mondial, avec 7 victoires en autant de rencontre, il le doit en grande partie à Cléopâtre Darleux. Car si les Bleues ont par six fois gagné par cinq buts d’écart ou plus, elles ne sont pas passées loin de la douche froide lors du tour principal face à la Serbie (22-19). Longtemps malmenées, les championnes olympiques s’en sont remises à un grand numéro de celle qui a évolué pendant deux ans (2012-2014) au Danemark, à Viborg : Un arrêt sur jet de 7 mètres à la 57e minute pour empêcher les Serbes d’égaliser, puis un "pastis" (le fait de bloquer un ballon sans le relâcher) sur un tir à six mètres dans la foulée pour sécuriser le succès tricolore.

Cléopâtre Darleux (de dos en rouge) célèbre avec ses partenaires la victoire de la France sur la Suède en quart de finale

Crédit: Getty Images

La séquence n’étonne plus ceux qui suivent la gardienne depuis quelques années, elle qui se rate rarement dans les grands rendez-vous : "Contrairement à Sandra, qui sait rester constante sur l’ensemble d’une saison, Cléopatre manque parfois un peu de régularité. Mais on observe quand même que lorsque les titres arrivent, elle répond toujours présente, et on a pu le vérifier (avec Brest) l’an dernier", observe ainsi Kreiss. L’équipe de France peut en témoigner, elle qui a brillé cet été à Tokyo, notamment en finale face à la Russie (30-25).

Parades de martienne, 43% de réussite : le show Darleux qui a écoeuré les Russes

Ses lettres de noblesses, la portière tricolore les a acquises avec un style détonnant : "Elle a une explosivité de très haut niveau. Elle est capable de sauter haut et d’être très près de la tireuse, donc d’être dans ce qu’on appelle un mode de jeu "agresseur". Elle force le tireur à avoir peu de temps pour réagir et peu d’espace pour placer son tir. Elle a une sorte d’animalité dans son rapport avec la tireuse, qu'elle installe par le regard, par son mode de jeu", détaille l’entraineur des gardiennes du BBH. Cette explosivité s’observe aussi dans la vie de tous les jours, où elle se montre rayonnante : "Cléo est dans l’énergie, dans la communication, elle s’exprime beaucoup et on l’entend dans le groupe, il y a une présence qui se remarque", raconte Mathieu Kreiss.
C’est pourtant sur la pointe des pieds qu’elle a démarré la compétition. Rincée par un été éprouvant, celle qui avait fait une pause en 2019 au moment de devenir maman a rapidement dû enchaîner en club, et elle est arrivée légèrement diminuée au rassemblement tricolore. Elle a été laissée au repos lors des deux matches de préparation face à la Hongrie et c'est Laura Glauser qui a pu briller lors de l’entrée en lice face à l’Angola (30-20). Mais son sélectionneur, Olivier Krumbholz, n'a jamais douté.
Il partage le temps de jeu à égalité entre ses gardiennes, la seconde période étant dévolue à Darleux. Sauf quand le navire tangue et que, comme en quart face à la Suède, il estime que son équipe a besoin de l’impact de Darleux pour réagir. C’est elle qui a ainsi mis fin au show de la Nantaises Hagman dans le premier acte, d’un arrêt plein de malice. Dans ce match, elle s’est aussi signalée d’un but, elle qui avait surtout, jusqu’ici, brillé par sa qualité de relance sur les contres tricolores, comme face à la Russie où elle avait multiplié les caviars à la façon d’un quaterback : "C’est une caractéristique du jeu moderne au haut niveau : le gardien n’est pas seulement celui qui fait l’arrêt, il est aussi le premier contre-attaquant, décrypte Mathieu Kreiss. "Cléo" a été très en vue dans ce Mondial, mais Sandra est tout aussi performante sur cette phase de jeu", glisse-t-il. Dans cette demi-finale, elle tenteront donc de se répondre de chaque côté du terrain. Avant de se retrouver début janvier, à nouveau sous le même maillot.
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