“On arrive sur une double, attention dévers, 3, 2, 1 saut !” De la bouche de Valentin aux oreilles de Hyacinthe, les consignes fusent au rythme des portes franchies. Si la vitesse en descente ne permet aucun moment de doute, à plus de 110km/h, la communication entre les deux hommes est primordiale pour dévaler la pente dans les meilleures conditions. A Pékin, ils seront en quête d’un podium olympique, au moment d'affronter “The Rock”, piste sur laquelle Johan Clarey a décroché une incroyable médaille d’argent il y a quelques semaines.
“Si ma communication n’est pas bonne, Hyacinthe (Deleplace) va se planter, explique Valentin Giraud-Moine, et de son côté, moins il me communique d'infos et mieux ça se passe pour lui. Ça veut dire qu’il est dans la zone et que tout va bien. Le problème c’est que souvent il a tendance à s’exciter un peu.” Hyacinthe Deleplace abonde : “J'ai encore du mal à garder mon calme dans certaines situations. Ce n'est pas toujours simple car ma vision est très altérée et des fois je me retrouve dans des situations où je me fais peur alors qu'il n'y a pas lieu d'avoir peur.”

"The Rock" comme si vous y étiez : Découvrez la descente de Pékin en caméra embarquée

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13/03/2022 À 18:15
Formé il y a seulement quatre mois, le tandem tricolore a su trouver le parfait équilibre lors des Mondiaux de Lillehammer (Norvège), début 2022, en empochant trois titres, dont un en descente. “C’était un peu une surprise car on est venu me chercher en me disant “Hyacinthe est un médaillable potentiel. On se sait pas vraiment où ça va, donc on aimerait bien ton aide”, se remémore Valentin Giraud-Moine. On ne s’est pas entraîné tant que ça et quand on voit qu’on a gagné trois courses aux Mondiaux, c’est juste parfait.” Mais avant d’être couronné sur son épreuve favorite, Hyacinthe Deleplace a dû patienter quelque peu pour trouver le guide qui l’amènerait au sommet.

Deux trajectoires réunies pour les Jeux

Enfant de la montagne, car natif de Haute-Savoie, celui qui s’engage à Pékin pour ses premiers Jeux Paralympiques d’hiver a d’abord connu une carrière sur les pistes d'athlétisme. Médaillé de bronze lors des Mondiaux de Lyon en 2013, Hyacinthe Deleplace a fait du 400m sa spécialité, durant plusieurs années. Une discipline qui l’a même porté jusqu’aux Jeux de Londres en 2012. Mais après avoir “fait le tour” de son sport, comme l’explique son guide Valentin Giraud-Moine, le coureur de demi-fond a décidé de troquer les pointes contre des skis.
“J'ai toujours voulu faire de la compétition, certifie le champion du monde. J'ai pensé à ce projet des Jeux Paralympiques de Pékin en regardant les Jeux de Sotchi 2014, et vu que je n'allais pas participer aux Jeux de Rio en 2016, je me suis tourné vers la Fédération française handisport de ski alpin.” Après quelques essais, Hyacinthe Deleplace est retenu et commence à s’entraîner avec plusieurs guides, jusqu’à trouver Maxime Jourdan, qui l’accompagne dans les disciplines techniques (slalom par exemple), et, depuis novembre, Valentin Giraud-Moine, avec qui il forme un duo en vitesse.
Le ski se pratique toujours tout seul et pour la première fois on pouvait partager ça en équipe
Après 14 ans de carrière sur le circuit des valides, le descendeur de Gap a changé de direction en septembre dernier en mettant un terme à sa carrière, tout en restant à plein temps dans le milieu du ski. A son rôle de consultant pour Eurosport, il a ajouté la casquette d’entraîneur en Coupe d’Europe et donc de guide de Hyacinthe. “Le ski se pratique toujours tout seul et pour la première fois on pouvait partager ça en équipe, raconte le descendeur, soucieux de découvrir le milieu handisport. Ça a vraiment une autre saveur. C’est de la performance à deux et ça change énormément de choses.”
Car sur les skis, l’homme aux deux podiums en Coupe du monde n’est plus en recherche de vitesse, mais bien de l’harmonie avec son athlète, afin de tracer la voie la plus fiable et rapide. “Moi je ne suis pas athlète, ce n’est pas moi qui fais la performance, c’est Hyacinthe, assure Valentin Giraud-Moine. Mais l’un sans l’autre ça ne marche pas, donc c’est une façon de faire de la compétition différemment.” A chaque tournant, Hyacinthe n’a d’autre choix que d’accorder une pleine confiance à son guide. Sans cela, l’accident est proche et les conséquences éventuelles peuvent être redoutables.
J’ai parfois l’appréhension que Hyacinthe puisse me rentrer dedans
Mais la réciproque est également vraie. “J’ai parfois l’appréhension que Hyacinthe puisse me rentrer dedans, parce qu’avec l’aspiration, il est possible qu’il aille plus vite que moi, décrit Valentin Giraud-Moine. C’est déjà arrivé que nos skis se touchent. La plupart du temps ça se passe bien, mais il ne faut pas que ça aille beaucoup plus loin. On est quand même à 110-120km/h donc il faut vraiment éviter la collision.”“Tout a une incidence dans une descente, ajoute l’athlète malvoyant. Il n'y a que la bonne trajectoire et la bonne distance entre nous qui peuvent me permettre de ne pas subir.”
Car dans le passé, le descendeur de Champsaur a connu une terrible blessure. Alors qu’il s’élançait sur la piste de Garmisch-Partenkirchen, en 2017, Giraud-Moine a commis une erreur qui lui a coûté sa participation aux Jeux Olympiques de Pyeongchang l’année suivante. Bilan de sa chute : des luxations aux deux genoux qui l’ont plongé dans une période compliquée dont il assure désormais avoir “fait le deuil depuis longtemps” : “Les Jeux Paralympiques, ça ne remplacera jamais les JO. Je n’aurai jamais les mêmes émotions que Johan Clarey a pu avoir en faisant une médaille à Pékin. Ce n’est pas du tout comparable. Je rêvais de ça, ce n’est pas arrivé. Mais là, j’emmène quelqu’un à la performance.”

Valentin Giraud Moine durant la descente de Garmisch-Partenkirchen en 2017

Crédit: Getty Images

Le rêve paralympique

Avec Hyacinthe, un nouveau challenge s’offre à lui. “Au-delà de la piste, où j’essaye de lui amener calme et sérénité, c'est surtout sur tout le reste que je l’aide : gagner du temps, de l’énergie sur la journée pour que ça roule mieux. Tout est un peu nouveau pour lui”, confie le guide. Loin d’être aussi professionnalisé que le circuit des valides, le milieu handisport ne connaît que peu d’événements à la hauteur des Jeux Paralympiques. “En valide, il y a une grosse organisation tout au long de l’année, il y a toujours de la pression, affirme le retraité. Donc au final, les JO ça ne change pas grand chose. Tandis que pour les athlètes handisport, ça change beaucoup de choses parce qu’une organisation et une pression comme ça il n’en ont jamais.”
“A Pékin, il n'y a pas le même enjeu qu'à Londres (en 2012), assure de son côté Hyacinthe Deleplace. C'est à prendre en compte. J'allais à Londres avec très peu de palmarès. Là, en ski j'ai un autre statut. Les Jeux c'est bien différent de tout le reste, et là encore plus car c'est un terrain qu'on découvre tous.” “Un peu superstitieux”, le champion du monde de descente ne souhaite pas révéler ses ambitions à Pékin. Mais le Haut-Savoyard, qui se définit lui-même comme un “rêveur”, pourrait bien (déjà) réussir une deuxième carrière lancée il y a seulement cinq ans. Une trajectoire on ne peut plus ascendante pour un skieur qui rêve littéralement d’accomplir sa plus belle descente.
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