Cette histoire, c’est celle d’un homme qui en a eu assez. Assez de devoir obéir à des ordres iniques, assez d’être contraint de s’exécuter sans broncher. Aujourd’hui, son pays, l’Iran, le répudie. Celui qui était décrit comme son pire ennemi, Israël, voit en lui un "héros". On pourrait croire au scénario d’un film d’espionnage. Pourtant, Saeid Mollaei n’a rien d’un barbouze du Vevak qui aurait été retourné par le Mossad. C’est juste un judoka, qui a juste voulu faire ce qu’il fait de mieux : combattre.

Une consigne habituelle

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28 août 2019. Ce jour-là, Mollaei débarque au Nippon Budokan de Tokyo pour défendre son titre de champion du monde dans la catégorie des -81kg. L’explosif combattant iranien franchit les premiers tours sans encombre, se hissant en huitièmes de finale. Et puis, comme rapporté par L’Equipe Magazine (mars 2020), les choses commencent à se gâter. Le téléphone de son entraîneur sonne vers 15h30. Un haut fonctionnaire du ministère des Sports est au bout du fil. La consigne est claire : son protégé doit désormais se retirer. La probabilité qu’il ait à affronter l’Israélien Sagi Muki - autre tête d'affiche de la catégorie - en finale devient en effet trop grande.

Saeid Mollaei (Iran) et Khasan Khalmurzaev (Russie) / Mondiaux de Tokyo

Crédit: Getty Images

Un tel ordre n’a rien d’original. Depuis la révolution islamique de 1979, Téhéran ne reconnaît pas Israël. Les sportifs iraniens ont l’interdiction formelle de croiser le fer avec des représentants de l’État hébreu. En judo, tous les stratagèmes sont bons pour respecter cette consigne, si possible de manière subtile. Sérieux prétendant au titre olympique à Athènes, Arash Miresmaeili (-66kg) s’était par exemple présenté à la pesée avec un étonnant surpoids de… 5,5kg, provoquant sa disqualification alors qu’il devait faire face à l’Israélien Ehud Vaks au premier tour. Mollaei lui-même aurait, par le passé, dû trouver des moyens de se défiler. Mais, cette fois, il ne s’y résout pas.
J’ai eu peur pour moi-même et pour ma famille
Le patron des poids mi-moyens sort avec autorité le Russe Khasan Khalmurzaev et le Canadien Antoine Valois-Fortier. Il est en demi-finales, à une victoire de retrouver Sagi Muki, qui fait la loi dans sa moitié de tableau. À 7 700 kilomètres de là, au pied des monts Elbourz, on s’agite. Une délégation de l’ambassade d’Iran au Japon débarque au Budokan. L’un de ses membres serait même parvenu à se faufiler jusqu’à la salle d’échauffement pour y intimider le champion. Celui-ci se serait ensuite entretenu par téléphone avec un représentant du comité olympique iranien, qui lui aurait fait comprendre que des agents de la sécurité nationale étaient chez ses parents. Au cas où…
C’en est trop pour Mollaei, qui finit par abdiquer. En larmes, il s’incline sans vraiment lutter en demie, avant de laisser filer le combat pour le bronze afin de ne pas avoir à accompagner Muki (en or) sur le podium. "J’ai eu peur pour moi-même et pour ma famille, donc je n’ai pas combattu," raconte le judoka perse dans une vidéo diffusée par la Fédération internationale (FIJ). Le voilà donc déchu de son trône, qu’il n’a pas pu défendre jusqu’au bout. Il ne veut plus revivre pareille situation. Il veut s’affranchir, surtout, de cette insupportable pression.

Saeid Mollaei (Iran) / Mondiaux de Tokyo

Crédit: Getty Images

Persona non grata en Iran

Au lieu de rentrer en Iran, le natif de Téhéran prend un vol pour l’Allemagne. Bénéficiant d’un visa de deux ans et du soutien indéfectible de Marius Vizer, le président de la FIJ, il se lance alors dans de longues démarches administratives. Son retour sur les tatamis, à Osaka et à Düsseldorf, se fait au sein de l’équipe des réfugiés internationaux. L’obtention d’un passeport mongol lui permet ensuite de bénéficier de meilleures conditions d’entraînement. Validé par le CIO, ce changement de nationalité ne l’empêchera pas de participer aux JO.

Boltaboev a fait le spectacle contre Mollaei

Mollaei ne sait sans doute ni quand, ni s’il retournera un jour dans son pays natal, où le ton employé à son encontre est désormais acerbe. "J’ai reçu pas mal de messages de la part de certaines personnes en Iran, des médias basés là-bas, disant que j’étais un traître, que j’avais mis mon pays dans une situation compliquée," a-t-il raconté à L’Equipe Magazine.
En octobre 2019, l’Iran avait d’ailleurs été suspendu, sans limite de durée, de toutes compétitions internationales par la FIJ en raison de l’interdiction donnée à ses athlètes d’affronter des Israéliens. La sanction a été annulée par le TAS le 1er mars, ce qui montre que le sujet reste d’une actualité brûlante.

Mollaei - Muki, une amitié lourde de sens

C’est donc en tant que représentant de la Mongolie que Mollaei a participé au Grand Slam de Tel Aviv, le 19 février. Le combattant de 29 ans a été accueilli par le président de la Fédération israélienne, et ses premiers pas sur la Terre promise ont été suivis avec attention par les principaux médias nationaux. Sport1 a parlé d’un moment "historique", tandis que de nombreux internautes ont salué un homme "courageux", voire un "héros".

Saeid Mollaei (Mongolie) / Grand Slam de Tel Aviv

Crédit: Getty Images

Sagi Muki, lui, était heureux de retrouver son "frère", comme il l’a affiché sur les réseaux sociaux. Devenus amis, les deux hommes ne se retrouveront pas à Tashkent ce samedi, le champion du monde n’ayant pas fait le déplacement. Mais ils pourraient bien se recroiser à Tokyo, et s’y disputer l’or olympique. Le symbole serait fort. L’histoire serait belle.
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