PAR LAURENT VERGNE
"Aide-moi, Anton." Noel Van't End n'est pas croyant. Pas au sens religieux du terme. Mais ce jour-là, il a eu besoin de se convaincre de la puissance des forces de l'esprit. C'était le 29 août 2019. De son réveil, à 8 heures du matin, jusqu'à son dernier combat, la finale qui le hissera sur le toit du monde, le judoka néerlandais s'est senti habité par une présence.
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Le Budokan Hall de Tokyo est la Mecque du judo. Un temple dressé pour les Jeux Olympiques de Tokyo, en 1964, qui accueillera à nouveau les épreuves de judo cet été. A un an de ces retrouvailles olympiques, le Budokan, complexe à l'architecture originale, était le théâtre des Championnats du monde 2019. "Quand je suis entré dans le Budokan, raconte Noel Van't End, il y avait des posters d'Anton Geesink partout. Je pouvais presque sentir sa présence, comme des vibrations. Alors, avant chaque combat, je lui ai demandé de m'aider. Surtout avant la finale."
Lorsqu'il revient sur le tatami avec la médaille d'or en jeu, le Néerlandais se tient à la même place que Geesink trente-cinq ans plus tôt. Comme son aîné, il affronte un Japonais, chez lui. "J'ai fermé les yeux, et j'ai demandé à Anton de m'aider une dernière fois, à faire comme lui, battre un Japonais en finale." Vainqueur de Shoichiro Mukai, Noel Van't End offre alors à son pays son premier titre mondial depuis dix ans. Il est convaincu d'avoir été porté par l'esprit de la légende d'Utrecht. "Anton m'a accompagné, toute cette journée", dira-t-il.

Noel Van't End et Shouichirou Mukai lors des Mondiaux 2019 au Budokan de Tokyo.

Crédit: Imago

A 14 ans, la révélation

Cette fois, le Japon n'a pas versé une larme. S'il demeure la nation leader du judo mondial, le pays du Soleil Levant a appris à partager. Même concédée à domicile, la défaite de Mukai relève de la déception, non du drame national. Lors des Jeux de Tokyo, ce fut une autre histoire. Il fallait voir, ou il faut l'imaginer aujourd'hui, un seul homme, fut-il aussi massif que ne l'était Anton Geesink, plonger tout un pays dans la désolation.
Ce soir d'automne 1964, le géant batave n'a pas seulement gagné sa place au panthéon du judo et de l'Olympe. Il a changé à jamais la face de son sport et glané un statut d'icône aux Pays-Bas, ce qui se conçoit aisément, mais aussi accédé au rang de quasi-dieu vivant au Japon en dépit du deuil national provoqué. Ce fut son double tour de force. En 2010, sa disparition, à l'âge de 76 ans, causa une émotion comparable dans les deux pays.

L'idole néerlandaise Anton Geesink en grande discussion avec la reine Beatrix.

Crédit: Getty Images

Si vous passez un jour du côté d'Utrecht, vous ne pourrez pas manquer son imposante statue de bronze. Anton Geesink est une des plus célèbres figures locales. Il a même une rue à son nom. C'est là qu'il nait, en 1934. A l'adolescence, ce grand gaillard travaille comme maçon dès l'âge de 14 ans. Le sport est déjà sa passion. Football, natation, athlétisme, Anton touche à tout. Jusqu'à la révélation. "Un jour, avait-il raconté lors d'un reportage que lui avait consacré la télévision française en 1962, j'ai assisté à une démonstration faite par un judoka français. J'ai su que c'était ce que je voulais faire. J'avais 14 ans."

Les troncs d'arbre des Maures

Le début du lien très particulier qui l'unira à la France. C'est à Paris, quatre ans seulement après ses premiers pas sur les tatamis, qu'il décroche le premier de ses 21 titres de champion d'Europe. Et c'est toujours dans la capitale française qu'il deviendra près d'une décennie plus tard le maître du monde, provoquant un premier tremblement de terre.
La France, pour Anton Geesink, c'est aussi une terre d'entraînement. Il passe tous ses étés à Beauvallon, sur le Golfe de Saint-Tropez, juste en face de la fameuse station balnéaire. Au Camp du Golf bleu, le gratin du judo européen prend l'habitude de se retrouver, entre détente et travail. Là, il noue des liens avec deux grandes figures du judo français, ses principaux rivaux sur le Vieux Continent mais aussi deux amis proches : Henri Courtine et Bernard Pariset.

Henri Courtine et Bernard Pariset.

Crédit: Getty Images

Eric Pariset, le fils de Bernard, n'a pas oublié ce monument d'homme, large comme une chaîne de montagne, qu'il découvre à la fin des années 50. "L'enfant de quatre ans que j'étais n'avait aucune idée de ce que représentait un palmarès de judoka, écrit-il sur son blog. En revanche, ce géant l'impressionnait, par sa taille bien sûr, mais aussi par sa musculature, un visage volontaire, un timbre de voix très grave. Bref, il était fascinant."
Henri Courtine, disparu au mois de février dernier, insistait lui sur l'invraisemblable capacité de travail de Geesink. Aux premières loges, il n'en avait pas perdu une miette. "On dit d'Anton Geesink qu'il a gagné grâce à son physique hors du commun, mais sa vraie force, c'était sa rigueur, estimait-t-il dans L'Esprit du judo. Jamais il ne faisait un écart. Dans le stage que nous faisions l’été, il était toujours couché de bonne heure, mais le matin, il était debout à 6h pour traverser le golfe à la nage ! Et toute la matinée, il s’entraînait avec des bûches trouvées sur place." Le géant d'Utrecht n'a jamais soulevé de fonte. Son truc à lui, c'était de s'égarer dans le massif des Maures, et d'y soulever des troncs d'arbre.
Pariset ("L'adversaire le plus dur que j'ai eu à affronter en dehors du Japon", dixit Geesink lui-même) et Courtine parviennent à rivaliser quelques années avec le colosse. Puis, vers la fin de la décennie, le Néerlandais s'isole, irrésistiblement, comme l'évoque Henri Courtine : "Jusqu’en 1958, il était encore un peu accessible. A partir des championnats d’Europe de Barcelone (en 1958, NDLR), on a tous senti qu’il avait passé un cap. Désormais, nous n’étions plus dans le coup. Je ne regrette pas le palmarès que j’aurais pu avoir si je n’avais pas eu à le combattre. En revanche, mon meilleur souvenir de compétition restera d'avoir réussi à le mettre une fois sur le cul."

Michigami, la rencontre d'une vie

En réalité, après 1955, plus personne ne battra Anton Geesink en compétition au niveau européen. Son horizon, désormais, c'est le monde. Ça tombe bien, la toute première édition des Championnats du monde se tient en 1956. A Tokyo, bien sûr. Les catégories de poids n'existent pas encore. Il n'y a qu'un seul tournoi, dit "open", ouvert à tous les gabarits. Geesink n'a encore que 22 ans. Il s'arrête en demi-finale face au futur champion, le Japonais Shokichi Natsui, avant d'arracher le bronze des mains d'Henri Courtine. Son heure n'est pas encore venue.

Mondiaux 1956 : Le jeune Anton Geesink (à droite), en bronze derrière les Japonais Yoshihiko Yoshimatsu et Shokichi Natsui.

Crédit: Getty Images

C'est à la même époque qu'il entame sa collaboration avec l'homme qui va changer sa vie. Le maître Haku Michigami, installé en France depuis des années, est nommé au milieu des années 50 conseiller spécial auprès de la fédération néerlandaise. Il voit en Geesink un joyau brut et la possibilité de "façonner un judoka modèle", comme il l'a confié au journaliste japonais Kazunori Iwamoto.
Le jeune Anton n'est pas encore le colosse que chacun connaitra bientôt. Il ne pèse encore "que" 82 kilos. "Il avait une tête et un cou interminables sur un corps frêle et élancé. Je trouvais qu'il ressemblait à une bouteille de bière", raconte Michigami. Mais il va découvrir, lui aussi, un bourreau de travail.
Michigami, encore : "ce qui m'avait frappé chez lui c'était le sérieux de son caractère. Les Hollandais sont connus pour être un peuple sérieux, appliqué et travailleur, mais sur ce point, il battait ses compatriotes d'une bonne longueur. Lui commandait-on de courir, il courait trois fois plus que les autres. Si vous ne lui disiez pas d'arrêter ses "uchikomi", il aurait continué toute la nuit. A ce régime, son cou et son corps minces ne tardèrent pas à s'épaissir."

Paris, le premier coup de semonce

Avant la monumentale réplique de Tokyo 64, le premier séisme frappe donc au printemps 1961, lors de la 3e édition des Championnats du monde. A Coubertin, Anton Geesink mate la concurrence, Japonais compris. Il domine en finale le tenant du titre, Koji Sone. Cette première pierre dans le jardin nippon a valeur d'avertissement à trois ans des Jeux de Tokyo où, pour la toute première fois, le judo va figurer au programme olympique.
Quelques mois après ce premier triomphe planétaire, le Batave s'amuse de cette entaille dans les certitudes orientales : "Je pense que les Japonais sont arrivés en France avec la grosse tête. Ils pensaient être très, très forts mais après le tout premier combat, on a vu que les judokas japonais n’étaient pas des athlètes. Ils ne travaillent que le judo, que la technique mais nous, nous travaillons aussi en dehors du judo."
Derrière la tirade impertinente vis-à-vis du judo japonais, le nouveau champion du monde sait aussi se remettre en cause. Une autre de ses forces. Après la démonstration de Coubertin, il se juge sévèrement, en dépit de son titre. "Après cette victoire, explique-t-il, j'ai réalisé que mon judo n'était pas encore assez mâture, notamment au niveau du travail au sol. Alors je me suis remis au travail encore deux fois plus fort". Il part trois mois au Japon, à l'Université de Tenri, pour travailler uniquement son jeu au sol. C'est dans la sueur que le Hollandais construit son œuvre.

Anton Geesink à l'entraînement au Japon, au début de l'année 1964.

Crédit: Getty Images

Quant à la grosse tête, aucune inquiétude. Piège pourtant séduisant, car cette victoire a fait de lui un héros national. Il défile en décapotable dans les rues d'Utrecht et la ville lui offre même d'agrandir gratuitement sa maison. Il faut que l'âme possède une stature égale à celle du corps pour ne pas divaguer. Pour Haku Michigami, c'était son cas : "L'attitude de son entourage, qui avait changé du tout au tout, la prévenance excessive des gens à son égard, tout cela l'épouvantait. Ce qui montre un peu son genre de personnalité."

Exigence spirituelle

Désormais, il lui reste à conquérir l'Olympe. En termes de palmarès, en tout cas. Car là n'est pas l'essentiel de la quête menée par Haku Michigami. "Ce qui m'avait incité à former des judokas à l'étranger, ce n'était certes pas de leur faire rafler des titres, avance le maitre japonais. Si je m'étais transporté au-delà des mers, c'était animé du désir de faire saisir aux gens l'esprit de l'authentique bushidô, l'idéal chevaleresque du Japon des temps anciens."
Geesink l'a montré, il est plus qu'apte à bouleverser la hiérarchie sportive pour installer sa propre suprématie. Mais peut-il se monter durablement à la hauteur de l'exigence spirituelle de son mentor ? Tel sera, pour lui, le double enjeu de Tokyo.
En 1964, Anton Geesink aura 30 ans. Sa première chance olympique sera, aussi, la dernière. Il le sait. Le séquoia du royaume d'Oranje a voulu se frayer un chemin jusqu'à Rome, en 1960, en lutte gréco-romaine, à laquelle il s'était initié. Le CIO lui a fermé la porte pour "professionnalisme" en raison de son statut de professeur de judo. Il jouera donc sa postérité olympique à quitte ou double au Budokan Hall.

Le mythique Budokan de Tokyo.

Crédit: Imago

Echaudé par la prise de pouvoir du Néerlandais, les Japonais ont obtenu du CIO l'introduction de catégories de poids afin de multiplier leurs chances de titres. Quatre épreuves sont ainsi au programme : les moins de 68 kilos, les moins de 80 kg, les plus de 80 kg et les toutes catégories. Le Japon rafle l'or dans les trois premières. Reste la plus prestigieuse, les toutes catégories, celle où l'ombre imposante de Geesink plane. La patrie est en danger. Un échec est inenvisageable.

Hiro Hito, un jour plus tôt

Ian Buruma est un écrivain et journaliste néerlandais. Il avait 13 ans lors du triomphe de son illustre compatriote. Buruma est aussi un très grand spécialiste du Japon. Dans son livre Le Missionnaire et la Libertine, paru en 2000, il résume la façon dont le judo est perçu au pays du Soleil Levant : "Ce n'est pas seulement le sport national. Il symbolise un art de vivre, une spiritualité et une discipline infiniment subtiles. Une défaite dans la catégorie la plus importante, au cours de "leurs" Jeux Olympiques, serait vécu comme une atteinte à cet art de vivre."
Signe de la crainte suscitée par Geesink, la visite de Hiro Hito au Budokan est avancée d'une journée. L'Empereur se présente dans la salle, archipleine tout au long des quatre journées de compétition et véritable épicentre de ces Jeux, le 22 octobre, jour de l'épreuve des plus de 80 kilos, remporté par Isao Inokuma.
Le vendredi 23 octobre, Anton Geesink a rendez-vous avec l'Histoire. La grande. La petite, elle, a un peu oublié qu'avant la mythique finale face à Akio Kaminaga, l'idole nippone attendue comme le sauveur, les deux hommes se sont croisés dès la phase préliminaire. Sombre augure pour la foule du Budokan, Geesink a dominé ce combat. Le format du tournoi permet alors aux vaincus précoces de pouvoir encore briguer l'or à condition de s'extraire des repêchages, ce que ne manque pas de réussir Kaminaga.

Tokyo 1964 : Geesink, l'homme qui a fait pleurer tout un pays

Kaminaga et Geesink se fraient ensuite sans frayeur un chemin jusqu'à la finale. Le premier établit même le record de la victoire la plus rapide, en quatre secondes, record qui tiendra jusqu'en 1991. Geesink n'est pas en reste. En demi-finales, il n'a besoin que de 12 secondes pour écarter l'Australien Boronovskis.
Pourtant, il peine à se départir d'une certaine inquiétude avant son combat final. Il décide de faire appel à Michigami, présent au Japon avec des élèves français. "Anton me fit savoir, par l'entremise d'un tiers, qu'il était inquiet et souhaitait que j'assiste à son match, explique ce dernier. Je me précipitais donc dans la salle où avait lieu la rencontre et j'eus ainsi tout le loisir d'en observer le déroulement de près."

Kaminaga s'agite comme un enfant

Pour l'évènement, le plus important de ces Jeux de 1964 aux yeux des Nippons, le Budokan Hall est plein à craquer. 15 176 personnes s'y sont massés, entre le fébrile espoir d'assister à la victoire de Kaminaga qui parachèverait l'œuvre collective, et la peur d'assister à un douloureux moment historique dont chacun pressent qu'il provoquerait un tsunami.
Le combat est tendu, indécis. Il va durer plus de neuf minutes. Geesink entraîne alors son adversaire au sol et peut conclure par hon-gesa-gatame. Il doit tenir 30 secondes pour être sacré champion olympique. C'est maintenant que les mois de travail à Tenri doivent payer. Ce travail au sol, Geesink en a fait son obsession. Cette demi-minute semble durer une éternité. Kaminaga livre un effort désespéré. Le double mètre du colosse d'Utrecht l'écrase. Tout ce temps, Geesink ne le quitte pas des yeux, comme pour mieux y lire son agonie. Sous les 120 kg du Batave, Kaminaga s'agite comme un enfant. En vain.

Les dés sont jetés. Geesink tient Kaminaga sous sa coupe au sol.

Crédit: Getty Images

Le silence qui s'abat alors sur le Budokan Hall a laissé une empreinte indélébile à tous ceux qui ont assisté à cette scène. 15 000 personnes se lèvent brièvement pour saluer Geesink, avant de se rasseoir. Beaucoup fondent en larmes. Dans les rues de Tokyo et de toutes les grandes villes de l'Archipel, des écrans de télé avaient été installés dans les vitrines. Les gens, hébétés, se mettent eux aussi à pleurer aux quatre coins du pays. Difficile pour un occidental de mesurer la peine collective des Japonais à cet instant. C'est une forme de deuil. Pour eux, le choc est terrible.
Je pouvais entendre les gens pleurer
A 17 ans, Ada Kok est dans les tribunes. Cette jeune nageuse néerlandaise, médaillée d'argent sur 100m papillon, a été invitée par son comité national. Elle est restée marquée, comme elle l'a raconté au Guardian il y a quelques années : "Pour moi, c'était juste un combat. Mais après coup, j'ai réalisé que j'assistais en quelque sorte à un choc des cultures. Le Budokan était silencieux. Calme. Je pouvais entendre les gens pleurer. C'était comme si une éclipse solaire avait soudainement plongé dans le noir le Japon tout entier. C'était un sentiment de tragédie."
Le silence. Comme Ada Kok, tous ceux qui ont vécu ce moment ont d'abord été frappés par le silence qui a envahi le Budokan. Le silence et les larmes. L'impact est d'autant plus fort que c'est la première fois depuis le début de ces Jeux qui touchent à leur fin, que les Japonais laissent apparaître au grand jour leurs sentiments. Il aura fallu cet instant unique pour que ce peuple que d'aucuns jugeaient d'une absolue froideur tombe le masque de l'émotion.

Geesink à Kaminaga : Dans mes bras, mon petit.

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Du point de vue sportif, la logique a pourtant simplement été respectée. Jim Bregman a obtenu du bronze chez les moins de 80 kilos lors de ces Jeux de Tokyo. Il se souvient avoir vu tous les officiels et membres du staff japonais pleurer dans les vestiaires du Budokan. "Mais, a-t-il confié au Los Angeles Times, il n'y avait aucune honte à avoir. Geesink était un technicien de génie, le judoka le plus puissant jamais vu, avec une vitesse d'exécution folle pour un corps aussi large."
La (vraie) fierté de Michigami
Dans la victoire, Anton Geesink va se montrer d'une exceptionnelle dignité. Comme lors de son titre à Paris en 1961, les supporters néerlandais présents cherchent à envahir le tatami pour manifester leur joie. Le géant vient à peine de desserrer l'étreinte sur Kaminaga que son premier geste, sans équivoque, est pour leur ordonner de quitter le tatami. Bien plus que son sacre, c'est cette attitude qui va remplir de fierté son maître, Haku Michigami, comme il l'écrira plus tard :
"Retenant d'un geste les Hollandais délirants de joie qui voulaient monter sur le tatami, il salua profondément Kaminaga, son adversaire d'il y a un instant, le Prince Héritier et la Princesse, la Reine de Hollande, et quitta dignement la salle. Ce dont je venais d'être témoin n'était ni plus ni moins qu'une sobre, mais ô combien éloquente manifestation de cet esprit du bushidô dont je m'étais toujours fait l'inlassable missionnaire. Et je pense que tous ceux à qui il fut donné d'assister à cette scène durent trouver qu'ils se trouvaient devant un fier judoka."

Instantanément, Anton Geesink demande à son clan de ne pas célébrer sa victoire, par respect pour son adversaire et le public nippon.

Crédit: Getty Images

Quelques jours après les Jeux, le nouveau champion olympique touchera le cœur du public nippon en acceptant de participer à un tournoi "Japon contre Reste du monde", organisé dans quatre villes différentes, à Fukuoka, Tenri, Nagoya et Sendai. Son ami Bruno Carmeni l'accompagne. L'Italien s'était préparé pendant trois mois au Japon avec Geesink avant les JO avant de concourir en moins de 68 kg. "Anton avait accepté l'invitation, dit-il, malgré la fatigue et les efforts énormes consentis pendant les Jeux, pendant que les autres champions olympiques, Nakatani, Okano et Inokuma, ainsi que Kaminaga, l'avaient déclinée. Il était devenu intouchable, tout le monde avait un profond respect pour lui."
Par son attitude chevaleresque, Geesink venait de gagner le respect éternel de tout un peuple, qu'il avait pourtant plongé dans un profond désarroi. Le Japon n'oubliera jamais son élégance. Par la suite, à chacun de ses nombreux déplacements en Extrême-Orient, le géant d'Utrecht recevra toujours un accueil digne d'un chef d'état. Même lors de son dernier séjour au Japon, à plus de 70 ans, les enfants, nés bien après la page d'histoire de Tokyo, le reconnaissaient dans la rue et le saluaient avec déférence.

Anton Geesink salue Akio Kaminaga sur le podium des Jeux de 1964.

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Le judo lui doit son universalité

Un an plus tard, Geesink décroche un dernier titre de champion du monde, à Rio de Janeiro, dans la catégorie des poids lourds, inaugurée à cette occasion. Après quoi il tire sa révérence, fort d'un statut de légende vivante. Monnayant sa notoriété, il se lance après sa carrière de judoka dans le cinéma, tournant quelques films très oubliables, souvent des péplums médiocres. Puis, dans les années 70, il se consacre à la lutte, chez les professionnels. Des choix qui décevront Michigami, duquel il restera éloigné pendant des années avant de renouer sur le tard le contact.
Plus d'un demi-siècle après son chef-d'œuvre olympique, et plus de dix ans après sa mort, Anton Geesink n'en demeure pas moins une des figures les plus marquantes de l'histoire de son sport. Le judo lui doit même une bonne partie de son envergure actuelle et de son universalité. Tokyo ne devait être qu'un "one shot". Sa disparition avait d'ailleurs déjà été acté pour Mexico en 1968. Mais devant l'ampleur de l'évènement de la victoire de Geesink, le CIO décidera de réintégrer le judo dès Munich.
En recevant sa 10e dan en 1997, un honneur qu'il était alors le premier Européen à connaître, Anton Geesink restait convaincu que sa victoire aux Jeux n'avait pas été que la sienne. "Je crois, dit-il alors, que les Japonais n'ont vraiment accepté ma victoire que quand ils ont admis que si les quatre titres olympiques à Tokyo avaient été remportés par leurs représentants, le judo ne serait pas resté un sport olympique." Ce fut sans doute ça, son plus grand triomphe.
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