Motocyclisme
Saison 2020

Quartararo, un style "d'une efficacité absolue" et "tout pour se battre pour le titre"

Partager avec
Copier
Partager cet article

Fabio Quartararo (Yamaha SRT) au Grand Prix d'Espagne 2020

Crédit: Getty Images

ParStéphane Vrignaud
23/07/2020 à 22:01 | Mis à jour 25/07/2020 à 17:03
@ThePiranhaClub

GRAND PRIX D'ANDALOUSIE - Après une victoire en ouverture de la saison, dimanche dernier, Fabio Quartararo revient à Jerez avec l'ambition de doubler la mise. Et s'affirmer comme un prétendant au trône de Marc Marquez, diminué après sa fracture de l'humérus droit.

Dimanche dernier à Jerez de la Frontera, Fabio Quartararo a refermé une période d'insuccès de 21 ans pour la moto française. Il y a fort à parier qu'il n'y aura pas à attendre aussi longtemps pour assister au nouveau succès d'un Tricolore en Championnat du monde de vitesse élite. Le sien en fait. Au Grand Prix d'Espagne, le Niçois de 21 ans est parvenu à dompter ses adversaires et il n'y a pas de raison qu'il ne puisse recommencer très vite, dès ce week-end même au Grand Prix d'Andalousie, toujours sur le circuit Angel Nieto.

On ne saura jamais si Fabio Quartararo aurait gagné si Marc Marquez n'avait pas viré au large dans les graviers, puis s'était fait violemment désarçonner par sa Honda dans sa folle remontée. Le pilote Yamaha SRT, qui avait conquis la pole position au prix d'un âpre combat, avait mérité sa victoire car il ne fallait pas faire de faute, rester sur sa selle, être patient. Pour l'avoir oublié, Marc Marquez s'est cassé le bras droit et, s'il compte piloter ce week-end, il sera forcément diminué.

Grand Prix d'Espagne

Quartararo, l'acte de naissance d'un crack sur les traces de Rossi et Marquez

19/07/2020 À 16:42

Il ne faut pas s'y tromper : "Marc Marquez reste le meilleur pilote de la catégorie", rappelle Christophe Guyot, le patron du team GMT94 en Supersport. Mais le meilleur rookie du championnat du monde 2019 a franchi un palier avec ce succès. "Fabio a dominé le sujet. Quand, en début de course les Ducati le passent, il ne s'affole pas. Il garde son sang-froid, et c'est probablement ce que n'a pas su faire Marc Marquez, souligne Christophe Guyot. Plus surprenant, Marquez n'a pas eu la lucidité de se rappeler que lors des trois premiers tours, il n'y a pas de différences entre les dix meilleurs pilotes du Championnat du monde. Parce que, en pneus neufs, la moto est relativement facile à piloter avec les Michelin, et que l'on ne peut faire d'écart de suite. C'est là que Fabio Quartararo a été fort : il ne s'est pas énervé, il savait qu'il pourrait faire l'écart ensuite. A l'inverse, Marc Marquez s'est enflammé, et c'est ce qui fait en même temps son génie, à plein de niveaux. Il a un tempérament de fougueux, doute de lui et de ce que peuvent faire les autres, mais ne veut jamais lâcher l'affaire."

"Il ne tombe pas, c'est extrêmement rare dans la catégorie"

Si effectivement Marc Marquez a plus ressemblé dimanche au pilote de 2015, qui avait laissé le titre à Jorge Lorenzo à force de surpiloter pour compenser des erreurs, Fabio n'était plus exactement celui de 2019. "L'an dernier, Fabio était un peu le champion du monde des essais libres, se souvient Christophe Guyot, consultant Superbike et Endurance pour Eurosport. Il avait fait six pole positions en tant que rookie. Il avait la préoccupation de la performance pure, mais en course ça tenait moins longtemps. J'en avais parlé avec lui, et il avait conscience que dominer les essais libres 1 ne suffisait pas pour gagner une course. Il lui fallait absolument être plus constant et il a travaillé ça."

"Il a un talent naturel avec les pneus neufs et il a progressé sur la gestion des pneus usés, poursuit le vainqueur des 24 Heures 2001 et champion du monde d'Endurance 2004. C'était un passage obligé, car quand on arrive en MotoGP on ne sait pas combien de temps un pneu dure. A ce titre, son warm-up à Jerez a été très intéressant : il a fait la même séance que Marquez, en étant performant d'un bout à l'autre. Et seuls ces deux-là ont été dans ce cas. Il était juste moins rapide de deux ou trois dixièmes. A un détail près : Fabio s'est attaché à être régulier alors que Marquez voulait dominer absolument, quitte à prendre des risques. Cela a expliqué l'écart sur cette séance, qu'il n'y avait plus en course. Et, vraiment, si Marquez ne commet pas son erreur en début de course, je pense que l'un et l'autre ne se lâchent pas."

"Il a fait preuve d'une régularité comme Jorge Lorenzo était capable de le faire, avec un pilotage fluide, confirme Christian Sarron, champion du monde 250cc en 1984, vainqueur du Grand Prix d'Allemagne 1985 en 500cc et troisième du Mondial de la catégorie en 1985 et 1989. Il a beaucoup de vitesse de passage en virage, une qualité acquise en Moto 3 et Moto 2. En même temps, il s'est habitué à la puissance, car c'est ce qu'il aime. Presque 300 chevaux, ce n'est pourtant pas facile à gérer dans la tête d'un pilote. La moto vous propulse dans un virage et vous n'avez pas le temps d'analyser la difficulté. Des pilotes appréhendent ça et n'ont pas le temps de s'organiser, ou ont tout simplement peur de la puissance. Fabio, ce n'est pas du tout son cas."

Un style digne d'un triple champion du monde

Aujourd'hui, il ne faut pas se méprendre : on peut juste comparer Quartararo au jeune Marquez. "Il garde son sang-froid, c'est remarquable, et le deuxième point plus fort que je vois en lui par rapport au sextuple champion du monde est qu'il ne tombe pas, ce qui est extrêmement rare dans la catégorie", note Christophe Guyot. Certes, la M1 est la moto réputée la plus facile pour un rookie, comme l'ont montré Andrea Dovizioso, Cal Crutchow, Ben Spies et Johann Zarco chez Tech3, mais ça ne fait pas tout. Il faut avoir le style, l'assurance, pour l'exploiter au maximum. Et là-dessus, Fabio Quartararo fait penser à un très grand de l'ère moderne. "Sans hésiter, je rapprocherais son pilotage de celui de Jorge Lorenzo, lance Christophe Guyot. Il est toute en fluidité, très fin en trajectoire. Et c'est la caractéristique d'un pilote qui ne donne pas l'impression d'aller vite. Il n'a pas le style spectaculaire de Marquez ou Stoner mais c'est l'efficacité absolue."

Dans leurs analyses, Christian Sarron et Christophe Guyot sont rejoints par Randy De Puniet, qui scrute "El Diablo" depuis des années, du bord de la piste. "C'est quelqu'un de rassurant : on n'a pas l'impression à un seul moment qu'il est en difficulté ou qu'il va finir à plat ventre dans un virage, note le consultant MotoGP de Canal+. Il a un pilotage très fluide. Je ne vois pas un domaine où les autres pilotes Yamaha sont plus forts que lui, sinon peut-être l'agressivité. Il n'a jamais été agressif dans les dépassements, c'est dans son ADN. Il a mis deux ou trois tours à doubler Vinales alors que Marquez l'aurait passé directement. A certains moments ça pourra coûter, mais en ce moment il n'a pas besoin de s'occuper de ça étant donné la situation de Marquez, son rival numéro 1. Mais c'est sûr que si demain il est en lutte avec Valentino Rossi dans les derniers tours, ça sera difficile."

Être un puriste façon Lorenzo c'est bien, mais sans la régularité ça ne sert à rien. Mais là-dessus pas crainte de non plus : Quartararo est un métronome. "Il passe tout le temps au même endroit, il sait ce qu'il fait, il a une marge de sécurité, relève Randy De Puniet, auteur de cinq victoires en 250cc et de deux podiums en MotoGP. Il fait effectivement penser à Lorenzo sur cette moto les années où il gagnait tout. Lorenzo tombait très peu et il était très rapide. Mais bon, ce qu'a fait Marquez en revenant quasiment du fond de la grille au podium, je ne pense pas que Fabio en soit capable aujourd'hui. Certes, Marquez a fini dans les graviers, mais il sait doubler partout, en perdant peu de temps. Fabio, il lui faut un peu plus de temps pour analyser, dépasser. C'est ce qu'il peut améliorer."

"C'était le bonheur total !"

Le couple Quartararo - M1 fonctionne parfaitement mais c'est peut-être l'association Quartararo - MotoGP qui, au-delà de ça, tient ses promesses. Elle correspond à ce que le pilote a toujours voulu, viscéralement. "Quand il est passé en MotoGP, il a été critiqué de manière quasi unanime, rappelle Christophe Guyot. Il n'avait gagné que deux Grands Prix, en Moto3 et Moto2. Je ne suis pas de ceux qui ont défendu son choix car il n'avait qu'une obsession depuis ses débuts : la MotoGP. Il ne parlait que de ça. Il voulait piloter une MotoGP, pour se faire plaisir. En Moto 3 et Moto 2, il cherchait peut-être à aller trop vite, à la façon d'un Marquez dimanche. Et Eric Mahé a été très bon pour l'amener là où il voulait."

Eric Mahé, c'est le manager auquel Fabio Quartararo et sa famille ont fait appel pour tourner la page Eduardo Martin après une saison 2016 désastreuse au sein de KTM Leopard, équipe de Miodrag Kotur. En fait, la pression était déjà trop forte chez l'ancien homme de confiance de Jean Todt chez Peugeot et Ferrari. Depuis ses deux titres en Championnat d'Espagne de vitesse, passerelle idéale pour le Championnat du monde, et ses débuts précoces en Moto3, à moins de 16 ans, Fabio Quartararo était vu comme un futur champion du monde. A cet âge-là, tout restait compliqué, et ça n'avait pas marché non plus en Moto 2 chez Sito Pons, ex-MotoGP, où l'attente, la pression était encore plus grande. Insupportable pour tout dire. Dans ce parcours semé d'embûches, de frustrations, il avait surpris en transcendant la Speed Up jusqu'à la victoire à Montmelo, en 2018. Un succès qui n'avait pourtant pas fini de confondre les sceptiques.

"En Moto 3, Moto 2, il n'était jamais dans la bonne équipe, il était nerveux, etc… : c'est ce qu'on lit partout et je ne suis pas d'accord avec ça, coupe Christophe Guyot. Il a été le plus jeune champion d'Espagne, le plus jeune pilote de l'histoire en Moto3. Il avait une pression énorme car on le voyait tous, nous, les fans, les médias, champion du monde. Cette exigence envers un jeune de 15 ans avait inévitablement débouché sur un échec. Le mot est dur mais c'est celui que l'on peut employer à ce niveau-là. Ce n'était pas dû à son l'environnement mais à nous, les gens, les fans, les médias, etc... Il y avait une telle attente ! Et là, en MotoGP, s'est produit l'effet inverse car on présumait qu'il ne pouvait rien faire dans son première année face à Marquez et Valentino Rossi. Lui n'avait aucune attente non plus, il était juste heureux d'être là, de piloter cette moto. J'en parlais avec son papa, Etienne. C'était le bonheur total ! Il est arrivé avec aucune frustration."

Fabio Quartararo (Yamaha SRT) au Grand Prix d'Espagne 2020

Crédit: Getty Images

Le système Mahé

On ne compte plus les exemples de talents incapables de percer en Moto 3 et Moto 2 à cause d'un gabarit inadapté, de l'âge, de l'entourage, qui ont explosé en MotoGP. Fabio Quartararo savait qu'il était en train d'ajouter son nom à la liste, mais que le MotoGP était aussi le seul endroit où il voulait être. "Il a dédié sa vie à ça, encore plus que tous les pilotes qu'on connait, atteste Christophe Guyot. Il a appris les langues très jeune - il parle couramment espagnol, italien et anglais -, car il sait depuis le départ qu'il veut être en Championnat du monde. J'avais beaucoup aimé la réflexion d'Ayrton Senna, qui parlait de sa différence avec Alain Prost en disant 'La différence est que pour moi c'est une passion, et que pour lui c'est une obsession.' Pour Fabio Quartararo c'est les deux. On a vu par le passé qu'il pouvait perdre ses moyens. Ça traduisait une volonté, une obsession, un désir de réussir très fort."

Trouver un guidon en MotoGP n'est déjà pas facile, et c'est souvent plus une question de timing que de choix. Sa victoire sur la Speed Up a coïncidé avec la création de l'équipe Yamaha SRT en substitution de Tech 3, drafté par KTM. Dani Pedrosa était tout désigné pour rejoindre l'équipe malaisienne, sa retraite a incité le Sepang Racing Team à s'ouvrir à un jeune pilote. C'est là que Yamaha Motor France est entré en scène, par l'intermédiaire de son PDG.

"Eric de Seynes et Eric Mahé ont fait le choix du matériel et pas des sous, souligne Christophe Guyot. Une moto satellite est toujours un peu en dessous d'une moto officielle, et ils ont négocié une moto d'usine pour gagner tout de suite, avant l'argent. Pour eux, c'était la condition sine qua non. Et Yamaha a fait le choix du sport, la priorité étant de battre Honda. Piloter en MotoGP était le rêve, le projet de Fabio. On ne savait pas combien de temps ça allait durer mais ça n'avait pas d'importance. Puis, au Qatar, ce fut la surprise : il était devant, à toutes les séances. Il n'était pas excellent sous la pluie en Moto3 et Moto2, il l'est soudain devenu en MotoGP. La réussite de Quartararo est la réussite du système Mahé : il veut faire gagner son pilote. Et je suis bien placé pour le savoir."

"Le titre, il faut y penser"

Désormais, Fabio Quartararo va devoir gérer le succès, les sollicitations, sur tous les fronts. Parviendra-t-il à rester lui-même dans cette frénésie médiatique, cet enthousiasme décuplé chez ses fans ? "Il n'a pas à se protéger, estime Christophe Guyot. Il fait partie des pilotes comme Valentino Rossi ou Marc Marquez qui se nourrissent de ça aussi. C'est ce qui a brisé Casey Stoner. C'est aussi ce qui a empêché certains pilotes d'émerger comme Andrea Dovizioso. Après, il faut que quelqu'un l'aide à gérer ça. Mais pour ça, il a l'homme idéal avec Eric Mahé. De ce côté, c'est réglé : il n'y aura aucun problème."

Pour être dans le giron d'Eric Mahé depuis vingt ans, Randy De Puniet en est également certain : "Eric, son manager, a les pieds sur terre, confirme le consultant du diffuseur du MotoGP. Ce n'est pas quelqu'un qui est dans le paraître, les paillettes, au contraire. De ce côté-là, il n'y aura pas d'enflammade. Après, c'est tout le reste autour qu'il faudra contrôler, et Fabio a l'air de bien le gérer depuis l'année dernière."

Alors, faut-il déjà évoquer le titre ? Là-dessus, les avis sont partagés. "On ne parle pas d'un titre après une course, surtout quand on a un Marquez en face, coupe Christophe Guyot. Il faut juste qu'il prenne tout ce qu'il peut pour le moment."

"Il est tellement doué qu'il a toutes les cartes en main pour se battre pour le titre, dès cette année, assure au contraire Christian Sarron. Surtout dans un calendrier réduit à 13 Grands Prix."

"Le titre, il faut y penser, insiste Randy De Puniet. Il peut enfoncer le clou en remportant une deuxième victoire dimanche à Jerez. On fera un bilan fin août, après cinq courses. Ça représentera plus d'un quart de la saison. Mais attention à Dovizioso : ces courses seront vraiment en sa faveur. Il sera là." Premier élément de réponse dimanche à 14h00.

Saison 2020

Trois nouveaux Grands Prix annulés : le MotoGP ne quittera pas l'Europe

31/07/2020 À 10:30
Saison 2020

Marquez opéré avec succès, retour prévu à Brno ?

21/07/2020 À 17:38
Dans le même sujet
MotocyclismeSaison 2020
Partager avec
Copier
Partager cet article