"Je suis heureux d'avoir écrit une petite page de l'histoire de la natation." Non content d'être la nouvelle star de la natation mondiale, David Popovici manie avec un certain talent l'art de l'euphémisme. "Certains diraient une page énorme, mais nous on aime rester discrets", ajoute-t-il dans un sourire. Double champion du monde à Budapest sur 200 puis 100 mètres nage libre à seulement 17 ans, le Roumain affole les bassins en Hongrie. Depuis 1973, personne n'avait accompli un tel doublé sur la scène mondiale, même si Pieter van den Hoogenband l'avait fait aux Jeux de Sydney. Mais la légende VDH avait cinq ans de plus.
La tranquillité avec laquelle le prodige de Bucarest accueille ses propres exploits tranche avec la révolution qu'il impose à tous. A ceux qui ne cessent de lui demander s'il est le nouveau phénomène du sprint (et même au-delà), un nouveau Popov, un nouveau VDH, un nouveau Thorpe ou un nouveau Phelps, il adresse toujours la même réponse : "Je suis juste un gars qui nage vite." Certes. Mais un gars qui nage aussi vite, aussi jeune, cela relève de l'exceptionnel. Non, il n'est pas juste un gars qui nage vite, même s'il est difficile de le contredire sur ce point. Il est, selon les mots du triple champion olympique Anthony Ervin, "un spécimen comme on en voit un tous les 100 ans".
Championnats du monde
Muller décroche l'argent sur 5 km en eau libre
HIER À 12:06
Dans son podcast "Inside Brett Hawke", l'ancien nageur et coach australien s'est penché sur le cas Popovici. Lui aussi est convaincu du côté unique du personnage. "Il y en a un sur un million comme lui", dit Hawke. "Je pense que la première chose à noter, c'est qu'il a un sacré don, précise-t-il. Son physique me fait penser à celui d'un basketteur. Des mains énormes. Des pieds énormes. Une envergure ahurissante. Il est bâti différemment. Puis il a un feeling unique dans l'eau. Quelque chose de naturel. Un peu comme Stephen Curry quand il shoote à trois points. On ne peut pas imiter ça. Vous pouvez essayer, vous n'y arriverez pas. Tout ça le rend très spécial."
David Popovici a commencé la natation en 2008 à l'âge de quatre ans, à l'heure où Phelps écrivait lui aussi une petite page d'histoire de la natation et des Jeux à Pékin en raflant huit médailles d'or. A l'origine, le petit David s'est jeté à l'eau pour corriger des problèmes de dos. Bénies soient les scolioses. La piscine Lia Manoliu (du nom de la championne olympique du disque à Munich en 1972) de Bucarest devient son terrain de jeu favori. Son aisance et ses aptitudes sautent vite aux yeux de tous.

Mr.Adi, tellement plus qu'un entraîneur

Un homme va particulièrement compter dans son ascension. Il va polir le diamant avec un infini souci du détail. Il s'appelle Adrian Radulescu. David a 13 ans quand il le rencontre et, près d'une décennie plus tard, il demeure son entraîneur et son mentor. Une figure tutélaire, à ce point indispensable que Popovici, qui envisageait d'aller faire ses études aux Etats-Unis d'ici un an, a décidé de rester à Bucarest. "Je vais continuer en Roumanie pour rester avec mon coach parce que notre alchimie est bien trop importante pour que je la remette en cause", expliquait-il la semaine dernière au média roumain dor.ro qui lui a consacré un long portrait.

David Popovici, 17 ans et tant de talent.

Crédit: Imago

Aujourd'hui encore, il l'appelle Mr.Adi. Que lui a enseigné Radulescu ? Tout. La technique le physique, et, peut-être, plus important encore, l'essence de son sport : "Avant de rencontrer Mr.Adi, j'ignorais que la natation pouvait être fun", témoigne le désormais double champion du monde. C'est pourtant un sacerdoce. Des charges de travail parfois à la limite du supportable. Depuis l'adolescence, David Popovici est dans la piscine à 6h30 du matin. Il travaille comme un chien, jusqu'à l'épuisement. Ne sort quasiment jamais le soir. Compliqué, quand on se couche à 21h30, dernier délai. L'entraînement d'un nageur s'apparente à une vie de souffrance. Mais il a appris à la supporter et, dans une certaine mesure, à l'apprécier.
Pourtant, il partait de loin. Tout le monde est d'accord sur ce point, ses parents comme son coach, le jeune Popovici rechignait un peu, au début. "Effort minimal, résultat maximal", résumait en plaisantant à moitié voire moins Andrescu, sidéré par le potentiel naturel de son protégé, à qui il a dû faire entendre que, pour exploiter ces capacités hors normes, il aurait besoin de travailler au moins autant que les autres. Presque un devoir, quand on a la chance d'être aussi doué. David va l'entendre, le comprendre, et se mettre à bosser. Dès lors, la machine s'est mise en route.
Quinze ans les séparent, mais Popovici et Radulescu ont tissé un lien indispensable, par-delà l'entraînement. Ensemble, ils passent du temps, écoutent de la musique, regardent des films. Un rapport de confiance s'est instauré dans les bassins et en dehors. "Un entraîneur doit aussi parler de la vie à son athlète", insiste Radulescu. "Si je n'avais pas une telle confiance en lui, je ne pourrais pas aller comme ça au-delà de mes limites, répond en cého le nageur. C'est dur, mais sachant qu'il y aura quelque chose de bon derrière, je peux presque tout supporter et repousser le seuil de la douleur."

David Popovici

Crédit: facebook

Clairement, à 16 ans, je ne nageais pas aussi vite
C'est à l'été 2021, lors des Jeux Olympiques de Tokyo, que le grand public découvre ce géant de près de 190 centimètres (il les a atteints depuis, car le phénomène grandit encore, au sens propre). Il n'a que 16 ans mais se hisse en finale du 100 et du 200m, échouant même d'un rien pour le podium sur le second. Il prend une quatrième place plus que prometteuse. Le milieu de la natation, lui, avait eu la révélation deux semaines avant les J.O., à l'occasion des Championnats d'Europe juniors, à Rome.
En Italie, déjà un homme dans ce bassin pour ados, Popovici écrase tout. Sur la distance reine, il claque un invraisemblable 47"30. Record du monde juniors pulvérisé, évidemment mais aussi, déjà, la meilleure performance mondiale de l'année, un centième devant les 47"31 de Kliment Kolesnikov. Le Russe poste alors une photo du jeune Roumain sur Instagram, assortie de ces mots : "OK, OK, on a compris". Compris que quelque chose se passait. "Oui, je l'ai vu et ça m'a beaucoup impressionné, évoque de son côté Caeleb Dressel. C'est très fort. Clairement, à 16 ans, je ne nageais pas aussi vite." Personne, à part Ian Thorpe et Michael Phelps.
Depuis, c'est peu dire que David Popovici a poursuivi sa phénoménale progression. A Tokyo, il ne lui avait manqué que deux centièmes pour le bronze sur 200. Les deux Britanniques, Tom Dean et Duncan Scott, doré et argenté sur la distance, l'avaient devancé de plus de quatre dixièmes. Aujourd'hui, les voilà à plus d'une seconde du Roumain, qui a établi ces derniers jours à Budapest deux nouveaux records personnels sur 100m (47"13, à seulement 22 centièmes du record du monde de Cielo) et 200m (1'43"21). Et sa marge de progression demeure significative.

Dressel en mode record et Grousset surprenant 4e : Le 100 m n'a pas déçu

Les plus grincheux diront que, pour ce qui est du 100m, le forfait de Caeleb Dressel avant les demi-finales ont simplifié sa tâche. Mais qui dit que l'Américain l'aurait battu ? Popovici lui ferait-il déjà peur ? "Je ne pense pas. C'est un trop grand garçon pour fuir quelqu'un comme moi ou franchement n'importe qui, mais j'espère qu'il va bien et je lui souhaite de revenir plus fort", a répliqué Popovici avec son habituel sens de la modération.

Corps bien fait, tête bien pleine

Il a tout pour être une des grandes stars des prochains Jeux de Paris. En 2024, il n'aura pas encore 20 ans. Son entourage tente de le protéger. Il est difficile de durer dans ce milieu et compliqué de gérer si jeune tout ce qui lui tombe dessus. Un Ian Thorpe, une Laure Manaudou, se sont si vite consumés. Mais tout en haut de ce corps bien fait trône également une tête bien pleine. Sa maturité frappe, comme quand il dit : "Je n'ai pas peur de la suite. Il est inutile d'avoir peur de l'avenir, de quelque chose qui n'existe pas encore. L'avenir, ce n'est que de l'imagination."
Passionné de psychologie, une transmission de Radulescu là encore, il souhaite suivre ses études dans ce domaine. Une façon, est-il convaincu, de devenir un meilleur nageur : "L'esprit de l'être humain m'intéresse parce que je l'utilise et je sais que le fait de le contrôler peut me permettre d'aller plus vite. Les muscles jouent leur part, bien sûr, mais le cerveau est l'instrument le plus important de tout athlète de haut niveau."
Alors, David Popovici, juste un gars qui nage vite, vraiment ? Dans une autre phrase en forme d'autoportrait, le Roumain glisse une définition peut-être plus adéquate, même si elle ne s'éloigne pas fondamentalement de la première : "J'aime me considérer comme un mec normal capable d'accomplir des choses extraordinaires. Si quelqu'un doit écrire l'histoire, pourquoi ce ne serait pas moi ? Mais je ne pense pas être spécial. Je suis humain. Je nage vite, c'est tout." Comme dirait Kolesnikov, "OK, OK, on a compris." Et on n'a sans doute pas fini de comprendre.

David Popovici

Crédit: facebook

Championnats du monde
Le compteur restera bloqué : les Bleus sans médaille lors des relais
25/06/2022 À 17:40
Championnats du monde
La disqualification de Ress annulée, Sjöström reine du sprint
25/06/2022 À 16:48