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Les Grands Récits

Harding - Kerrigan : la redneck, la princesse et les pieds nickelés

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Grands Récits : Harding et Kerrigan

Crédit: Eurosport

ParMaxime Dupuis
24/03/2020 à 12:00 | Mis à jour 05/05/2020 à 14:05
@maximedupuis

GRANDS RECITS - Le 6 janvier 1994, Nancy Kerrigan est lâchement agressée par un inconnu après son entrainement. Ce fait divers est le point de départ du plus grand scandale sportif des années 90. Jalousie, cupidité et stupidité, tous les vils ingrédients sont réunis dans l'affaire Harding - Kerrigan, qui a toute sa place dans l'histoire récente des Etats-Unis.

Iowa. On peut difficilement imaginer plus éloigné du bruit et de la fureur du monde. La vie y coule une existence paisible, uniquement perturbée tous les quatre ans par le coup d'envoi du marathon présidentiel. C'est dans cet état, niché au cœur du Midwest étatsunien, que se lance le grand raout destiné à élire la personne la plus puissante de la planète. Les premières primaires s'y déroulent au cœur de l'hiver.

Que les choses soient claires : personne n'a jamais perdu l'élection suprême dans l'Iowa - demandez donc à Bill Clinton qui n'avait ramassé que 3% des voix lors du Caucus de 1992. Personne ne l'a gagnée non plus. Mais beaucoup de candidats à la plus haute fonction ont profité de la vague de sympathie et de la lumière offerte par ce scrutin d'ouverture pour avancer leurs pions jusqu'aux portes de la Maison Blanche. C'est bien connu : on n'a jamais une deuxième chance de faire une première bonne impression.

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Il y a un peu plus de douze ans, un jeune sénateur de l'Illinois l'avait bien intégré et n'avait pas ménagé sa peine pour créer un élan derrière sa candidature qui suscitait déjà une curiosité certaine. A Vinton, mini bourgade dont le nom ne dit rien à personne, Barack Obama s'était retroussé les manches et avait lancé en plein meeting cette déclaration destinée à rassurer les sceptiques et convaincre les autres :

Quand on avait vingt points de retard dans les sondages, nos opposants et tous les malins disaient : 'il va falloir qu'il frappe au niveau des genoux. Il va devoir faire une Tonya Harding pour rattraper les gars de devant'. On a décidé que ce n'était pas la campagne que l'on avait envie de mener.

Dans la salle, comme partout ailleurs, tout le monde savait de quoi et de qui le futur Président des Etats-Unis parlait. La foule avait même ri. Il A l'autre bout du pays, Tonya, beaucoup moins.

Petite et même un peu plus grande, Tonya Harding avait rêvé d'entrer dans l'histoire. Elle n'avait juste pas prévu qu'elle emprunterait la porte de l'infamie. Et que son patronyme serait associé au scandale le plus important du début des années 90 : l'affaire Harding - Kerrigan. Celle-là même qui allait défrayer la chronique durant de longs mois et squatter les chaines d'infos en continu. Après avoir diffusé la Guerre du Golfe en direct et changé les règles de la propagation de l'information, la télévision allait trouver dans cette sombre histoire mêlant jalousie, cupidité, stupidité et à peu près tous les péchés capitaux prévus au catalogue, un formidable feuilleton destiné à égayer l'hiver 1993/1994.

Un don et des coups

Non, la jeune Tonya rêvait de gloire et d’or, olympique de préférence. Malheureusement, tout est allé de travers. Tout était parti de travers, il faut bien dire. Parce que la vie de Tonya n’a pas exactement démarré comme un conte de fées.

Née en 1970 à Portland, Harding n'est pas arrivée en ce bas-monde avec une cuillère d'argent dans le bec. Elle a néanmoins été pourvue d'un don, parce que la petite Tonya, haute comme trois pommes, patine divinement bien. Ce talent naturel la prédestine à devenir quelqu'un sur la glace. Heureusement pour elle, parce que, pour le reste, c'est moins folichon. "Le patinage était mon sanctuaire. Je poussais la porte et je laissais les problèmes derrière moi", confessait-elle pour un documentaire d'ESPN "The Price of Gold", réalisé en 2014.

Tonya Harding

Crédit: Getty Images

Il faut bien avouer que vivre chez les Harding à cette époque est tout sauf une sinécure. Déjà, la famille Harding est constamment sur la brèche. Le père est sympa, emmène Tonya avec lui quand il chasse le cerf, mais les réjouissances s'arrêtent là. "Il faisait tout ce qu'il pouvait pour être un bon père. Mais il a perdu son job et c'était devenu difficile de survivre".

Tonya aime son père. Avec sa mère, la relation est plus tempétueuse. Et c'est rien de le dire. LaVona Harding se montre d'une dureté qui confine à la cruauté avec Tonya. Serveuse, elle se saigne et se plie en quatre pour que sa fille poursuive son rêve, mais elle n'accepte rien d'autre que l'excellence et le lui fait savoir. Avec ses mots et ses poings. Parce que LaVona, alcoolique notoire, cogne sur Tonya.

"Le patinage est sa seule solution pour sortir du caniveau"

Dans le documentaire "The Price of Gold", une scène est particulièrement saisissante. Elle montre Tonya, adolescente, passer un coup de fil à sa mère. On n'entend guère ce que LaVona lui dit. Mais elle ne lui transmet pas des mots doux, assurément. Le visage de Tonya, crispé, en dit long. A peine a-t-elle raccroché que la jeune fille, face caméra, balance un "Quelle salope" d'une froideur et d'une haine absolues.

Constamment rabaissée par sa mère et au moins une fois frappée à coups de sèche-cheveux après une prestation jugée décevante, Tonya veut lui prouver qu'elle ne terminera pas serveuse, carrière à laquelle elle est destinée si l'on en croit sa génitrice.

"Le patinage est sa seule solution pour sortir du caniveau, témoigne ‎Diane Rawlinson, sa première coach, en 1986. Elle vit dans une maison de location, elle n'est pas supervisée et n'a aucune direction. Elle n'aurait rien dans sa vie si elle n'avait pas le patinage".

Pas une athlète comme les autres

Sur la glace, Tonya est une formidable raison d'espérer. Parce que Tonya a du talent, on y revient. Tonya casse les codes également. La jeune Oregonienne, plus "redneck" que princesse, n'est pas une athlète comme les autres. A la grâce d'une Nancy Kerrigan, dont on reparlera bientôt, elle oppose une puissance et une musculature qui détonnent et lui permettent de réussir des choses que les autres n'osent même pas imaginer. "C'est un petit barracuda", résume Dody Teachman, qui prendra le relais de Diane Rawlinson entre 1989 et 1992.

Tonya Harding va tout simplement devenir la première Américaine à réussir un triple axel en compétition officielle et la deuxième patineuse au monde, après Midori Ito en 1989. Nous sommes en 1991 et la demoiselle de 20 ans le signe lors des Championnats des Etats-Unis de Minneapolis, qu'elle remporte. A peine le saut passé, on la voit jubiler sur la glace. Impossible pour elle de cacher son émotion. Elle l'a tenté. Osé. Réussi.

Pour vous donner une idée de l'ampleur de la performance : près de trente ans plus tard, elles ne sont que 9 à avoir réussi ces trois sauts et demi en compétition internationale. Dont… Harding, qui va le retenter et réussir aux Mondiaux de Munich, en mars 1991. Cette fois, l'exploit ne suffit pas. Harding est battue par Kristi Yamaguchi. Médaillée d'argent, elle devance une certaine Nancy Kerrigan sur le premier podium 100% US de l'histoire.

ZZ Top et clopes

Harding doit toujours en faire plus que les autres, parce qu'elle fait les choses différemment des autres. Parce qu'elle n'est pas comme les autres. "J'ai toujours détesté le mot 'féminine’. Ça me fait tout de suite penser à un tampon ou à un protège-slip." A part, définitivement.

Elle patine sur du ZZ Top, fume clope sur clope malgré son asthme, et porte des tenues aussi criardes et tape-à-l'œil que sa vie est dissolue. "Une année, j'avais une tenue rose que j'avais confectionnée moi-même. C'était vraiment joli. Un juge s'approche de moi et me dit : 'Si tu portes une telle tenue une autre fois aux Championnats US, tu n'y participeras plus jamais. Je lui ai répondu : 'Si tu viens avec 5000 dollars pour me payer des costumes, je n'aurai pas à pas à en faire moi-même. Mais en attendant, hors de ma vue !'"

Harding n'est pas très loin du sommet. Mais la pente qui l'attend est descendante. Parce que sa vie est toujours aussi foutraque. Mariée depuis ses 19 ans - contre l'avis de ses parents -, avec un jeune homme qu'elle a rencontré lorsqu'elle en avait à peine 15, Tonya Harding a troqué la tyrannie maternelle contre le joug d'un mari violent.

Jeff Gillooly est un sale type qui, au cœur du scandale, finira par vendre la cassette de leur nuit de noces à Penthouse pour la modique somme de 200 000 dollars. "On s'est marié pour de mauvaises raisons, je devais m'éloigner de ma mère, reconnait à rebours Harding. Jeff avait quelques années de plus que moi et il avait un job. Il me frappait. Mais elle me frappait aussi. Ils m'aimaient." Le jour de leur mariage, le père de Tonya aura ces mots à destination de son gendre : "Je ne t'ai jamais aimé mais bienvenue dans la famille". Ambiance.

"Mon patinage était parfait mais ma vie était un désastre"

Les coups pleuvent chez les Gillooly - Harding. La police est même forcée d'intervenir à plusieurs reprises tant le couple est tumultueux. Une fois, un coup de feu est tiré dans l’appartement des "tourtereaux". La mère de Tonya avait eu la "décence" de s'arrêter à un jet de couteau… "Les gens doivent comprendre que ce qu'ils vont voir dans 'Moi, Tonya' n'est rien, jurait-elle dans les colonnes du New York Times en 2017 alors que le film retraçant sa vie sortait sur les écrans. Mon visage était esquinté. Une fois, j'ai la tête qui est passée à travers un miroir. A travers, oui. Il m'a aussi tiré dessus."

Longtemps, Harding a avancé, tant bien que mal. Mais elle finit par être rattrapée par la toxicité d'un quotidien peu en phase avec les exigences du haut niveau. Après avoir explosé en 1991, elle passe à côté des Jeux d'Albertville où elle ne monte pas sur le podium, après avoir manqué son triple axel. Kristi Yamaguchi et Nancy Kerrigan, elles, prennent place sur la boite. Yamaguchi passe professionnelle dans la foulée et se retire des compétitions.

Techniquement, Kerrigan et Harding sont donc désormais les deux meilleures Américaines. Mais, et ce n'est pas un détail, Nancy Kerrigan est passée devant Harding, qui est en train de perdre le fil, tirée vers le fond par sa vie de famille complètement désordonnée. "Mon patinage était parfait mais ma vie était un désastre. Il se passait trop de choses dans ma tête", témoigne-t-elle.

Kerrigan, la fille aimée

Au fait, qui est Nancy Kerrigan ? C'est simple : prenez Harding et imaginez son exact contraire. Harding est blonde comme les blés, tonique et puissante. Kerrigan est brune, élancée et grâcieuse. Surtout, Kerrigan répond aux canons habituels du patinage et sied parfaitement avec les valeurs que la fédération souhaite véhiculer. Elle ne jure pas comme une charretière, patine avec le sourire et semble bien plus équilibrée que sa rivale.

Kerrigan n'a pourtant pas beaucoup plus été gâtée par la vie. Née de l'autre côté du pays, dans le Massachusetts, la jeune Nancy est également issue d'une famille modeste. Son père cumule les boulots pour joindre les deux bouts et passe même la surfaceuse sur la patinoire locale afin que sa fille puisse prendre des cours de patinage. Sa mère est quasiment aveugle. Le tableau n'est pas plus réjouissant. Mais à la différence d'Harding, elle est aimée par sa famille qui n'a de cesse de l'encourager.

Nancy Kerrigan

Crédit: Getty Images

Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Nancy Kerrigan est plus bankable que Tonya Harding. Quand les marques investissent, c'est sur la lisse Kerrigan. Pas sur la bruyante Harding qui, pour couronner le tout, ne s'est pas qualifiée pour les Mondiaux 1993. Des soupes Campbell à Revlon, en passant par Reebok, les marques misent sur Nancy. Pas sur Tonya. Et ça, c'est un souci pour le couple Harding - Gillooly qui ne roule pas sur l'or.

Après avoir divorcé en août, les deux amants se sont remis ensemble mais leurs poches sont loin d'être remplies parce que monsieur n'a plus de boulot depuis belle lurette et que le talent de madame ne suffit pas. Fin 1993, ils annoncent à des proches être complètement exsangues, financièrement parlant. Incapables de payer leur loyer, ils sont même expulsés de leur domicile de Beavercreek au mois d'octobre. C'est dans ce contexte que débute l'histoire qui va changer leur vie et passionner l'Amérique - et le monde - des mois durant.

"Elles patinent pour décrocher des publicités avec McDonald's"

1994 est une année particulière dans le calendrier olympique. Pour la première fois de l'histoire, les Jeux d'hiver sont décorrélés des JO d'été, pour donner au rendez-vous hivernal une exposition plus importante. Deux ans après Albertville, il y aura donc Lillehammer. Et Harding, 23 ans, a conscience du tournant que peut constituer le rendez-vous norvégien au cœur de sa carrière brinquebalante. L'Américaine met les bouchées doubles pour retrouver son poids de forme et se remettre dans le sens de la marche.

Le patinage US enverra deux de ses représentantes en Norvège. Pour glaner le précieux ticket, il faut passer par les Championnats des Etats-Unis, disputés début janvier. La règle est simple : les deux premières iront aux Jeux. Et, semble-t-il, ça turlupine Jeff Gillooly. Parce que manquer les Jeux, c'est rater le gros chèque qui va avec. Potentiellement, un titre de championne olympique, ça peut rapporter une dizaine de millions de dollars. "Durant quatre minutes tous les quatre ans, elles ne patinent pas pour elles. Elles patinent pour décrocher des publicités avec McDonald's", imageait parfaitement Jerry Saviola, vice-président de l'agence de publicité Grey Advertising, quand l'affaire a éclaté.

C'est autour de ce constat que va naître le pire complot de l'histoire des complots. Parce que d'une indignité absolue mais, aussi et heureusement, mis sur pied et en œuvre par une sacrée équipe de pieds nickelés, incapables de faire un pas sans s'emmêler les pinceaux.

Vingt ans après l'attaque dont elle a été victime le 6 janvier 1994, Nancy Kerrigan ne pourra que s'en réjouir dans les colonnes de Sports Illustrated, avec une formule aussi bien sentie que cruelle pour ses agresseurs : "J'ai eu de la chance de tomber sur des sales types qui n'étaient pas intelligents."

Digne d’un film des frères Coen

Difficile de mieux résumer la bande de quatre qui a tenté de mettre fin à sa carrière, voire plus. C'est simple : on les croirait sortis d'un film des frères Coen. On nage entre "Fargo" et "Burn After Reading". Sauf qu'à la place de William H.Macy ou Brad Pitt, les deux premiers rôles sont tenus par Jeff Gillooly, le moustachu sec comme un coucou, et Shawn Eckhardt, 140 kilos au garrot et le plus stupide de la bande, à coup sûr.

A 26 ans, Eckhardt est un beau bébé qui vit encore à l'étage de la maison de papa et maman. Il assure à qui veut bien l'entendre être un spécialiste du renseignement, avoir travaillé sur des opérations sensibles au Moyen-Orient et diriger une entreprise nommée "World Bodyguard Services". A ses heures perdues, il assurera aussi la sécurité de Tonya Harding.

Autour du 16 décembre 1993, comme ils l'avoueront rapidement au FBI - preuve ultime de leur couardise -, les deux compères se disent qu'il faudrait filer un coup de main à Tonya afin qu'elle aille aux JO. Accessoirement, ça pourrait également booster le business d'Eckhardt. Comment ? C'est simple (comme les raisonnements de Shawn Eckhardt) : si une athlète est agressée, les autres se diront qu'elles ont besoin d'être accompagnées d'un garde du corps. Et "World Bodyguard Services" sera là. "Tu vas adorer conduire ta nouvelle Corvette ZR1 !", lui lance Gillooly, convaincu.

Leur cible est toute trouvée et évidente : Nancy Kerrigan, la "princesse" que Tonya Harding jalouse. Il faut l'empêcher de patiner. Par tous les moyens. La première idée d'Eckhardt est simple et c'est Shane Stant, l'exécuteur des basses œuvres, qui en parlait en 2018 : "On avait d'abord parlé de lui couper les tendons d'Achille. Je pense que ce n'était pas la peine d'aller aussi loin. Je ne l'aurais pas fait, de toute manière." Salaud, mais pas trop.

"Ça ne serait pas plus simple de la tuer ?"

Shane Stant, 22 ans à l'époque, est impliqué dans l'histoire par son oncle, Derrick Smith, 29 ans. Smith est une vieille connaissance d'Eckhardt. Ancien de Portland, il a déménagé à Phoenix et est en galère. Eckhardt a tout de suite pensé à lui. Smith a foncé avec son neveu bodybuildé.

Les deux gars montent dans l'Oregon en voiture et, le 27 décembre, mettent au point le "plan". Le tout pour 6 500 dollars par tête de pipe et 2 000 dollars d'avance, frais compris. Personne ne s'attaquera aux tendons d'Achille de la championne. Mais les jambes seront visées.

Par la force des choses, Jeff s'y connait un peu en patinage et suggère de viser la jambe droite de Kerrigan, celle qui sert aux réceptions. La lui casser, si possible. Au FBI, quand ils furent interrogés, Gillooly et Stant, citeront Eckhardt qui, toujours aussi barré et inconscient au possible, aurait lancé : "Ça ne serait pas plus simple de la tuer ?" Hypothèse vite balayée, fort heureusement.

Le temps presse. Les Championnats des Etats-Unis ont lieu dans quelques jours. Stant file de l'autre côté du pays après avoir récupéré deux informations majeures : il sait à quoi ressemble Kerrigan, déjà, et a été rencardé sur son lieu d'entrainement, à défaut de connaitre l'adresse de sa résidence.

Stant quitte Portland le 29 décembre, après être passé acheter une matraque télescopique à 58,56 dollars. Le jeune homme prend l'avion, direction Boston. A son arrivée, premier couac : il veut louer une voiture mais… a pris la carte bancaire de sa petite amie. Râpé. Il doit attendre de recevoir la sienne. Deux jours de perdus.

Deux jours sur le parking

Le 31 décembre, Shane Stant est prêt à frapper. Ce sera à la Tony Kent Arena, à Dennis, là où se prépare la jeune femme. Il débarque devant la salle au milieu de l'après-midi. Nancy Kerrigan n'est pas là, elle est partie à 13h30 et a filé en week-end avec ses parents pour fêter le Nouvel An. Le musculeux Stant, qui n'est évidemment pas au courant des plans festifs de la patineuse, décide de rester sur le parking de la patinoire et d’attendre…

Pendant les deux jours qui suivent et afin d'éviter de paraître suspect aux yeux des badauds, il va déplacer sa voiture toutes les demi-heures. Pas de Kerrigan dans les parages. Le 3 janvier, Stant finit par revoir sa stratégie et décide de téléphoner à la patinoire. Il explique que sa fille rêve de voir la championne sur des patins. A l'autre bout du fil, une femme lui explique qu'il faudra patienter quelques jours avant d'apercevoir la médaillée d'Albertville. Et pourquoi donc ? Elle est partie à Detroit où débutent les Trials, pardi ! Une blague, de A à Z.

A l'autre bout du pays, Gillooly et Eckhardt s'impatientent et pensent s'être fait blouser par un amateur qui a accepté un job trop gros pour lui. D'une certaine manière, ils n'ont pas tort. Amateur, Stant le sera jusqu'au bout. En plus des traces de paiement qu'il laisse partout où il passe, il a décidé d'aller au bout de sa mission et de frapper au cœur du réacteur. A Detroit, pendant les Championnats des Etats-Unis.

Boston - Detroit. Vingt heures de bus. Stant effectue un repérage le 5 janvier à la Cobo Arena et remarque que la sécurité est assez relâchée sur le lieu d'entrainement des patineuses et patineurs. Il passera à l’action le lendemain.

6 janvier 1994, 14h30

Le 6 janvier en fin de matinée, il prend donc place dans les tribunes vides de la patinoire et attend le tour de Nancy Kerrigan. Casquette vissée sur la tête et veste de cuir sur les épaules, il patiente. Sur les coups de 14h30, Kerrigan, tenue blanche immaculée, termine son dernier tour de piste avant le programme court. Elle sort de la glace, remet ses protège-lames, et, sur le chemin qui la mène aux vestiaires, franchit un rideau bleu.

"Il y avait un caméraman juste derrière elle. J'ai dû passer derrière lui. Je devais le suivre de 50 centimètres environ, se remémore-t-il. Je n'avais qu'à attendre qu'il pose sa caméra…" Stant sort alors la matraque télescopique qu'il avait dissimulée dans sa ceinture et, passant à côté d'une Kerrigan alors en pleine discussion avec une journaliste, lui assène un grand coup de bâton au-dessus du genou. La jeune femme s'effondre. L'agresseur se fait la malle.

Pris en chasse dans la foulée, il parvient à s'échapper de la salle en donnant… un grand coup de tête dans une porte vitrée. Surréaliste jusqu'au bout. Derrick Smith, qui a fini par le rejoindre dans le Michigan pour assurer le coup, l'exfiltre en voiture. Mission terminée. L'histoire, elle, ne fait que commencer.

La suite, c'est une scène filmée au débotté et instantanément entrée dans l'histoire des Etats-Unis. Pas de Zapruder dans les environs mais un caméraman qui a immortalisé ces cris qui glacent le sang. "Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?", pleure Nancy Kerrigan, prostrée dans le couloir. Son père arrive, la saisit dans ses bras, et l'isole afin de l'éloigner des regards indiscrets. Peine perdue. L'affaire Harding - Kerrigan vient de naître. Dick Eberson, boss de NBC Sports, la qualifiera de "mariage ultime du pouvoir des grands événements et du pouvoir du voyeurisme". Tout est dit.

Dans son malheur, Kerrigan a eu de la chance. Elle n'est pas sérieusement blessée. Pas de fracture. Pas de ligament touché. Juste une coupure et un genou amoché. Le médecin qui l'a examinée lui déconseille cependant fortement de prendre part à la compétition qui doit débuter le lendemain. Elle a eu très peur et passe son tour.

"J’espère qu’elle va bien"

"Je dormais quand j'ai découvert ce qu'il s'est passé. Mon coach me l'a dit, je devais aller m'entraîner mais j'étais effrayée sur la glace car personne n'avait été arrêté". Ce sont les premiers mots de Tony Harding. A la chaine ABC, elle explique aussi qu'elle "se sent mal pour Nancy. Je pensais concourir contre elle. J'espère qu'elle va bien".

Dans la foulée, Tonya Harding redevient championne des Etats-Unis devant Michelle Kwan, 13 ans, qui décroche son ticket pour les Jeux de Lillehammer. De l'autre côté du pays, Shawn Eckhardt se frotte les mains et se dit que toute cette affaire est bonne pour le business. Il va rapidement déchanter. Dans une semaine, il dormira en prison.

En plus d'être stupide, Eckhardt a d'autres gros défauts : il est bavard et vantard. Dès qu'il a eu vent de la "réussite" de son coup, son premier réflexe a été de demander à sa mère d'enregistrer les informations pour immortaliser son heure de gloire. Son deuxième fut d'aller le raconter à une partie de ses connaissances. C'est arrivé jusqu'aux oreilles du FBI, qui a décidé de creuser la piste.

Le "Bureau" n'a pas eu besoin de chercher bien longtemps. A peine cuisiné, il craque et balance. Jeff Gillooly, mari d'Harding, se fait également coincer. Derrick Smith et Shane Stant tombent dans la foulée. En filigrane, apparaît une cinquième personne : Tonya Harding. Et une question : est-elle concernée par l'agression de sa rivale ? On l'apprendra dès la mi-février, grâce aux rapports du FBI rapidement relayés par la presse US, dont Sports Illustrated. Les faisceaux de présomption concordent : Harding a quelque chose à voir dans l'histoire.

L’ombre d’Harding

Déjà, et selon les dires de son mari, elle serait celle qui a obtenu l'adresse de la patinoire où s'entraînait Kerrigan. Comment ? En appelant une journaliste. La dénommée Vera Merano, questionnée par le FBI, a confirmé et même ajouté qu'Harding avait cherché à savoir où sa rivale vivait. Tonya Harding serait celle, aussi, qui aurait appelé la Tony Kent Arena, pour connaitre les horaires d'entrainement de Kerrigan et, semble-t-il, celle qui aurait donné le "go" final.

Jamais, Tonya Harding n'avouera. Malgré le tourbillon médiatique qui s'écroule sur ses épaules et un interrogatoire de 10h30 mené par les agents fédéraux. Les chaines de télévision campent 24/24 devant chez elle et les journalistes viennent toquer à sa porte à toute heure. Mais Harding est d'un bois qui résiste à (presque) tout. Elle tient bon. Sa seule concession, elle va finir par la faire le 27 janvier quand elle reconnait avoir eu vent du complot… après sa réalisation. "J'étais effrayée : Jeff me disait qu'il allait me tuer si j'ouvrais ma bouche à propos de quoi que ce soit". Ce jour-là, elle lâche celui qui est redevenu son ex-mari et tente de sauver sa peau. Et ce qu'il lui reste d'honneur.

Pour éviter la prison, promise à la bande des quatre qui y passera un peu de temps (ndlr : 2 ans de condamnation pour Gilloogy, 18 mois pour les trois autres), la patineuse plaide coupable d'entrave à la justice. Cela lui coûtera sa carrière. Après les Jeux, elle sera condamnée à trois ans de probation, 500 heures de travaux d’intérêt général, 160 000 dollars d’amende et à une suspension à vie, décidée par l’association américaine de patinage artistique.

Glaciales retrouvailles

Loin de la tempête, Kerrigan se reconstruit et va bénéficier d'un coup de pouce du Comité National Olympique américain, lequel accepte de la repêcher pour les Jeux Olympiques. Dans un monde idéal, c'est Harding qui aurait dû céder sa place. Ce sera Michelle Kwan qui paiera les pots cassés. Parce que Tonya Harding et ses avocats menacent d'attaquer en justice le CNO si jamais celui-ci l'empêchait d'aller à Lillehammer avant que la justice n'ait statué. Elle ira donc aux Jeux. Avec Kerrigan. Une injustice pour en réparer une autre.

Rendez-vous est donné à Hamar, dans la banlieue de Lillehammer. C'est ici que se dérouleront les épreuves de patinage artistique. Dans une salle pouvant accueillir 6 000 spectateurs et dont il aurait fallu qu'elle fut calibrée pour 100 000 personnes, Harding et Kerrigan se retrouvent ensemble pour la première fois depuis l'attaque. Elles n'ont pas le choix parce la rotation des entraînements se fait par pays participants. Pour les TV du monde entier, c'est du pain bénit.

Kerrigan entre sur la glace avec la tenue qu'elle portait le jour de l'agression. Symbolique jusqu'au bout des ongles. Aucun regard pour Harding. Cette dernière lui soufflera néanmoins qu'elle est désolée d'avoir été aussi mal entourée.

En 1975, Helsinki fut le point d'orgue de la détente entre les deux blocs antinomiques. En 1994, Lillehammer ne sera pas celui du réchauffement entre les deux Etatsuniennes.

Plus fort que Dallas et Marseille - Milan

23 février 1994. Programme court des Jeux Olympiques. Toute l'Amérique est devant la télévision. Littéralement. Décalage horaire oblige, la première manche des retrouvailles entre les deux rivales est diffusée en différé mais attire 126,6 millions de téléspectateurs, soit la 6e plus grosse audience de l'histoire derrière les SuperBowl XVI et XVII ou encore le mythique épisode de Dallas "Qui a tué JR ?"

En France, le programme court devient le deuxième événement sportif le plus suivi de l'histoire de la télévision française, après la finale de la Coupe des Champions 1991 entre l'Olympique de Marseille et l'Etoile Rouge de Belgrade. OM - Milan 1993 n'a pas fait le poids.

Les quelques 16,6 millions de Français rassemblés ce soir-là devant leur télé ne vont pas avoir grand-chose à se mettre sous la dent. Si Kerrigan réussit la première partie de sa rédemption et la clôt à la première place, Harding, écrasée par l'événement et les six semaines qu'elle vient de passer, s'écroule. Elle n'est que dixième. Elle se noiera définitivement deux jours plus tard lors du programme libre.

Entrée sur la glace en retard, obligée de stopper sa prestation après 45 secondes en raison d'un lacet cassé, la jeune femme, à qui l'on accorde tout de même une seconde chance, termine en larmes. Détruite. Elle ne sera jamais championne olympique. Kerrigan non plus, battue par Oksana Baiul, éphémère mais immense talent.

Ce soir-là, beaucoup susurreront que les juges ont fait un choix politique et pénalisé les Etats-Unis, incapables de laver leur linge sale en famille et coupables de l'avoir exporté aux Jeux.

"Ferme-là ! Personne n'a envie de te voir chouiner"

Cela ne change rien au résultat : battue, Kerrigan enrage. Alors que les organisateurs tardent à trouver l'hymne ukrainien pour honorer la nouvelle reine, on l'entend, amère, lâcher ces mots parce qu'elle s'impatiente et imagine que Baiul se remaquille : "Allez… De toute manière, elle va venir et encore pleurer. Ça change quoi ?"

Harding, huitième au final, est hors champ. Vingt ans après, elle conserve un goût amer de cette cérémonie des médailles. "C'est la pleurnicheuse qui n'a pas gagné l'or, balance-t-elle, interrogée par ESPN. Je suis désolé, je ne l'ai jamais dit avant mais… 'Ferme-là !' Personne n'a envie de te voir chouiner. Tu as gagné de l'argent aux JO…"

Tonya Harding n'a plus jamais patiné en compétition. D'une carrière de boxeuse aux accents pathétiques à quelques apparitions cathodiques, pour un film ou pour des émissions télé réalité, elle a tenté de se reconstruire une vie et une stabilité qu'elle a fini par trouver loin de ses fréquentations toxiques. Nancy Kerrigan, elle, est passée professionnelle avant de poursuivre une carrière d'analyste à la TV. Et n'a que très rarement parlé de l'affaire. Sinon en 2014, interrogée par Sports Illustrated. Une intervention en forme de mise au point. Mais pas seulement.

"Je me souviens qu'on comptait nos sous avec mes parents pour aller acheter à manger. Mais j'ai vécu dans une maison avec mes deux parents, un environnement stable. J'avais mes grands-parents à deux maisons de là… Je n'étais pas une princesse. Mais j'avais cette posture et ça a pu me servir, je pense. En patinage, c'est ce que l'on fait. On se tient debout et droit. Mais je compatis pour Tonya. Voir quelqu'un dans la difficulté, dès le début, c'est dur. Mais cela ne l'exonère pas." Le temps a fait disparaître la douleur. Pas la rancœur.

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