Paul s'est allongé, dos sur la glace. A bout de bras, il soutient Isabelle. Elle repose sur lui. C'est le dénouement de leur programme. L'Olympia Halle de Munich explose de cette douce hystérie qui accompagne chaque sortie des Duchesnay, ou des "Diou-cheu-naize" comme les appellent les Anglo-Saxons. Le frère et la sœur les plus célèbres de l'histoire du patinage artistique viennent d'en terminer avec leur programme libre dans ces Championnats du monde 1991. Dans quelques minutes, ils seront en or. Le premier titre mondial pour la France depuis plus d'un quart de siècle et Alain Calmat en 1965. Le tout premier en danse sur glace. Pour les Duchesnay, la consécration d'une vie de travail. La fin d'un malentendu, aussi. Surtout, même.

Munich, 1991. Les Duchesnay sont champions du monde.

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Dans Nous irons tous au paradis, le film d'Yves Robert dialogué par Jean-Loup Dabadie, Marthe, alias Danièle Delorme, répète la pièce Bérénice, de Racine, avec une troupe de théâtre. Une adaptation moderne et très personnelle du metteur en scène, incarné par Daniel Gélin. Un de ses comédiens, auquel il reproche de ne pas respecter l'œuvre, s'insurge : "Je croyais qu'on dépoussiérait ?" Dans une de ces répliques dont Dabadie avait le secret, Gélin répond : "On dépoussière mais on ne fait pas de rayures."
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29/03/2021 À 13:15
En Fosbury de la danse sur glace, les Duchesnay ont dépoussiéré comme personne leur discipline, engoncée dans ses conventions, ses règlements et frileuse à s'en affranchir. En avance sur leur temps, hors des sentiers battus, ils ont conquis les publics de tous pays. Le monde du patinage leur a en revanche longtemps reproché de laisser des rayures sur la glace. La reconnaissance du milieu, surtout celle des juges, entre les mains desquels reposaient moins leur postérité que leur palmarès, s'est fait attendre. Mais à Munich, en cette fin d'hiver 91, ils tiennent enfin avec ce titre de champion du monde une forme de revanche et de justification a posteriori de leur démarche iconoclaste.

Après le coma d'Isabelle, des couples à la danse

On a dit bien des choses d'eux. Que Paul était supérieur à Isabelle sur la glace et que tous les deux étaient techniquement inférieurs à beaucoup de couples. Ceux de l'école soviétique, notamment, maîtres en la matière. "Techniquement, il y aurait beaucoup à dire sur les Duchesnay", sourit Gwendal Peizerat, un de leurs héritiers, qui deviendra avec sa partenaire Marina Anissina champion du monde, comme Paul et Isabelle, mais qui ira aussi chercher un titre olympique, ce que leurs aînés n'avaient pu accomplir. Le Lyonnais va même jusqu'à dire : "Dans la précision de la réalisation, c'était… sale. Ils n'étaient pas des puristes. Ni l'un ni l'autre. Si supériorité de Paul il y avait, elle était principalement physique, pas technique."
La vertu des Franco-Canadiens se nichait ailleurs. S'ils ont tant marqué, ce n'est pas parce qu'ils étaient les plus forts, mais parce qu'ils étaient différents. Peut-être parce que, tout, dans leur histoire et leur parcours, tranchait avec la norme.
La dualité franco-québécoise des Duchesnay remonte à leurs racines. Leur mère est française, leur père canadien. Paul voit le jour en 1961 à Metz, en Lorraine. Isabelle arrive deux ans plus tard, à Aylmer, petite ville du sud-Québec. Les Duchesnay sont "élevés à la française", dixit Paul, mais grandissent au Québec. C'est le patinage qui les en éloignera.
Lui a d'abord rêvé de hockey sur glace, comme tous les gamins de là-bas, avant de se lancer en commun avec sa petite sœur dans l'aventure du patinage artistique dès l'adolescence. Dans la discipline des couples, d'abord, plus prestigieuse au Canada que la danse sur glace. Jusqu'à ce qu'à 15 ans, Isabelle, après une mauvaise réception, ne chute sur la glace, tête la première. Elle se relève avec une grave blessure au crâne, un coma et la peur de sa vie. Papa et maman posent un ultimatum : s'ils veulent continuer à patiner, ce sera en danse, dépourvue de sauts périlleux et de portés spectaculaires. La fratrie râle mais s'exécute. Elle n'aura pas à le regretter.

Fin glaciale avec le Canada, accueil tiède en France

En quelques années, les Duchesnay grimpent dans la hiérarchie nationale, jusqu'au point de rupture. Leur style, déjà novateur, ne plaît guère, pas plus que leur désir d'autonomie. Ils ne se sentent pas soutenus par leur fédération. En 1985, après avoir pris seulement la troisième place des Championnats du Canada, Paul et Isabelle comprennent que leur avenir est bouché. Pour eux, c'est clair : à trois ans des Jeux de Calgary, on ne compte pas sur eux en haut lieu.
"Pour les dirigeants canadiens, nous n'étions pas une priorité, ils ne croyaient pas en nos capacités, expliquera Isabelle. Alors, on s'est dit qu'il n'y avait plus rien à perdre." Le perdant, même s'il l'ignore encore, sera le patinage canadien. "Je suis la dernière personne avec laquelle ils ont négocié avant de partir, et je n'en suis pas fier. Ce n'est pas mon meilleur souvenir et, oui, cela reste un échec", confiera en 1990 David Dore, le directeur général de Skate Canada.

Petit moment de détente pour les Duchesnay.

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Leur porte de sortie, c'est le pays de leur mère. Approchés par la fédération française, ils décident de franchir le pas. Non sans mal. "Pendant des mois, on a réfléchi, expliquait en 1992 Paul Duchesnay dans le documentaire qui leur avait été consacré juste avant les Jeux d'Albertville. Les contrats étaient signés, mais il fallait les mettre dans la boîte aux lettres. Un jour, je rentre de l'université. Là, ma mère et ma sœur m'ont dit, 'On les a mis dedans'. Je leur ai dit merci, parce que je pense que je n'aurais pas eu le courage de le faire. Le plus dur, c'était de mettre les contrats dans la boîte aux lettres, et de couper définitivement avec le Canada."
La traversée de l'Atlantique s'accompagne d'une certaine mélancolie. Leur avenir était là-bas, mais leur vie était ici. Leurs études, notamment, elle en psychologie, lui en biogénétique. L'union fait leur force. Individuellement, ils n'auraient sans doute pas franchi le pas. En partageant cette blessure, ils en réduiront la portée. Cela n'en reste pas moins un saut au-dessus du vide. D'autant que le duo québécois joue à quitte ou double. S'ils ne marquent pas très vite leur territoire dans leur pays d'accueil, en remportant les Championnats de France 1986, ils pourront retourner dans l'avion. "Si on ne gagne pas à Lyon en 1986, notre carrière est terminée", assure Isabelle.
Mais dans l'Hexagone, ils n'ont pas de concurrents à leur niveau. Sacrés sans surprise, ils découvrent toutefois que si l'histoire avec le Canada s'est achevée sur un fond d'air glacial, ils ne sont pas accueillis beaucoup plus chaudement en France, en tout cas par leurs nouveaux adversaires. Les médaillés d'argent et de bronze des "France" montent sur le podium avec une pancarte scotchée dans le dos. Dessus, en lettres capitales pleines d'une ironie saupoudrée d'aigreur, un message à la fédération : "Français", rappelant que les nouveaux venus ne l'étaient pas.

Christopher Dean, l'homme du Boléro

Désormais ancrés sur la scène nationale, les Duchesnay peuvent partir à la conquête du monde. Un homme va les y aider. Il s'appelle Christopher Dean. Une légende. Avec Jayne Torvill, le Britannique a conquis quatre titres mondiaux consécutifs et le sacre olympique en 1984 à Sarajevo, où leur programme sur le Bolero de Ravel est entré dans la légende du sport, bien au-delà du patinage. Aux Jeux, leur Boléro leur vaut la note maximale de la part des neuf juges : le mythique 6.0 selon la notation de l'époque. Du jamais vu. Ni avant ni après.
En 1987, Christopher Dean devient le chorégraphe des Duchesnay, en qui il voit les danseurs parfaits pour transposer sa force créatrice sur la glace. "Je pense que Dean s'est permis avec eux des choses qu'il ne se permettait pas pour lui, estime Gwendal Peizerat, parce que Jayne n'était pas capable physiquement de transmettre cette force qu'avait Isabelle. Il a donc pu aller plus loin encore. Avec eux, il a bousculé les codes, de façon assez violente."
Bousculer, ce sera le credo du trio franco-canado-britannique, auquel vient se greffer leur entraîneur, Martin Skotnicky. Le technicien tchécoslovaque, pointilleux et intransigeant, leur inculque la rigueur dont ils avaient besoin. Comme les Duchesnay s'entraînent à Oberstdorf, en Bavière, où ils passent la majeure partie de l'année, ils deviennent une vraie multinationale du patinage artistique.
Pour Paul et Isabelle, l'intérêt que leur porte un personnage de l'envergure de Dean est un témoignage de respect. Patineur avant-gardiste, Dean veut devenir un chorégraphe révolutionnaire. Leur toute première rencontre remonte à l'été 1982, lors d'un stage à Oberstdorf. Dean est déjà une star, les Duchesnay presque encore des gamins. Paul partage la même chambre que Christopher. "J'avais peur de perturber sa routine, alors j'essayais de ne pas aller au lit trop tard car il se couchait tous les soirs à 22 heures. Le matin, je le laissais se lever, se laver les dents et descendre. Et après, je me levais", raconte le Lorrain de naissance.
A partir de là, Dean gardera toujours un œil sur l'évolution de la fratrie québécoise et lorsqu'ils lui demanderont de devenir leur chorégraphe, l'Anglais n'hésitera pas. Les Duchesnay rêvent de marquer les esprits, mais il leur faut une tête pensante. "Ils sont venus me chercher parce qu'ils voulaient être remarqués, et pour être remarqués, il faut être différent, analysait Dean en 1990. Je ne les vois pas comme des rebelles. Ils interprètent ce que vous leur demandez de faire. Les idées viennent de moi mais ils s'approprient le programme en y infusant leur passion."

Calgary, la première déflagration

Le coup de génie de Christopher Dean sera de s'appuyer sur le rapport fraternel entre ses deux patineurs, plutôt rare dans le milieu. Beaucoup ont cru déceler une contrainte, voire une limite, dans le fait qu'un frère et une sœur patinent ensemble. Dean, lui, y voit l'ouverture d'un champ des possibles jamais exploré. Il va ranger au placard toute forme de relation romantique, ce que Dean appelait "le si conventionnel programme fille-garçon". Avec eux, il ira autre part. Plus loin. Vers une dimension moins poétique, moins classique, mais plus incarnée, plus athlétique, presque bestiale. L'idéal, car ses deux protégés sont taillés pour ce type de patinage. Lui, notamment.
"Paul n'avait pas un toucher de glace génial, il n'avait pas de belles lignes, mais il y avait chez lui une débauche d'énergie qui était fantastique, nous explique Gwendal Peizerat. C'est surtout Paul qui apporte ce côté physique dans leurs programmes. C'est lui qui propulse tout le couple pendant des secondes interminables. C'est comme si on demandait à un skieur de remonter son copain en haut de la piste en le traînant. Nous, on n'a pas de pente sur la glace pour nous faire avancer. C'est ce qu'on met dans nos cuisses qui nous fait avancer. Il n'empêche qu'Isabelle tient le choc."

Isabelle et Paul Duchesnay à leur arrivée en France.

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Cette animalité rend les Duchesnay uniques parmi leurs contemporains. Gwendal Peizerat ne l'a perçue que chez une autre patineuse, la Soviétique Natalia Bestemianova, sacrée à Calgary en 1988 avec le plus classique Andrei Bukin. "Chez elle aussi, reprend le champion olympique 2002, il y avait ce côté bestial. Ce n'était pas la plus jolie des patineuses, elle ne se tenait pas toujours bien, mais elle y mettait tout son être, son cœur, son esprit, son cerveau, ses cheveux, elle y mettait tout. Les Duchesnay, c'était pareil, mais tous les deux. Et, en plus, en cassant les codes. Sans patiner sur du Carmen."
La première déflagration "duchesnaysque" retentit sur la scène olympique, à Calgary. Ils patinent sur le thème de la jungle, au son d'une musique tribale africaine. Du jamais vu. Tout détone et dépote. Les costumes. La musique. Les mouvements. Ce programme, pourtant, Isabelle avouera qu'elle ne l'aimait pas. Peut-être parce qu'elle et son frère ont eu un mal de chien à l'apprivoiser. "C'était un vrai risque, confiait Paul à l'époque. Quand nous avons commencé à travailler dessus, tout le monde rigolait. C'était tellement difficile que nous n'y arrivions pas. A la fédé, les gens nous disaient qu'on allait à la catastrophe. Il y a eu quelques nuits blanches."
Cette crainte se double d'une autre, celle du retour au pays. Les Duchesnay ont peur d'être reçus froidement, comme des traîtres à la patrie. Mais l'accueil est triomphal. Leur programme est ovationné par un public emballé. 14 000 personnes debout. A des milliers de kilomètres de là, Gwendal Peizerat est emballé lui aussi. Junior très prometteur, il n'a pas 18 ans mais ce programme va changer sa perception de son sport :
"C'est là que tout a explosé. Ça a fait boum. C'était une bombe, vraiment, dans ce milieu hyper-conservateur. Quand je vois ça, je me dis 'Wow, j'adore'. Non seulement c'était bousculer les codes, mais il y avait une performance physique qui nous emmenait vers quelque chose d'autre. Ce n'était pas beau, il faut le dire tel quel. Ce n'était pas léché, il y avait plein d'imperfections dans la réalisation, mais c'était d'une puissance, il y avait quelque chose de brut, qui transportait le public et l'amenait vers quelque chose de l'ordre de l'émotion, mais pas de l'émotion esthétique classique de notre discipline."

Moi Paul, toi Isabelle. Les Duchesnay sur le thème de la jungle aux Jeux de Calgary. Un énorme coup de pied dans l

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Il y a des règles, ils les ont brisées
Les juges, eux, sont désemparés, ne sachant trop que faire de cet OVNI sur glace. Quelques semaines plus tôt, lors de la première présentation du programme "Rites sauvages", les notes avaient oscillé entre 4.7 et 5.8. Un écart invraisemblable à ce niveau. Lamentable et surtout inacceptable pour certains, formidable et révolutionnaire pour d'autres.
A Calgary, la marge se rétrécit à peine : de 5.0 à 5.8. Les Duchesnay sont placés, d'un juge à l'autre, de la deuxième à la douzième place dans le libre. Ils terminent finalement huitièmes de ces Jeux. A des années-lumière du podium, mais on ne parle que d'eux. "Ils avaient mis du relief au milieu de cette compétition olympique, relève Peizerat. Jamais on ne remarquait les huitièmes. Là, on les a remarqués. Parce que c'était une bombe, c'est ça que traduit la disparité des notes."
Au-delà des juges, c'est tout le milieu du patinage qui se divise. Ron Ludington, ancien champion du monde et entraîneur de plusieurs patineurs américains, s'insurge : "Si les jeunes patinaient comme ça chez nous, on les arrêterait avant qu'ils aient une chance d'arriver au plus haut niveau. Ce que les Duchesnay ont fait, ce n'était pas de la danse, c'était du théâtre. Il y a des règles, ils les ont brisées."
Non seulement les Franco-Canadiens dérangent, mais en prime, ils se plaignent, se victimisent, ce qui finit d'agacer. A Calgary, en conférence de presse, ils demandent des explications. Comment peuvent-ils être aussi mal classés alors que pas un programme libre n'a été mieux accueilli par la foule ? En guise de réponse, l'ISU va modifier le règlement après les J.O., prévoyant désormais des sanctions de 0.1 à 0.2 point pour "costumes inappropriés". Un message direct aux Duchesnay, dont la tenue, au moins autant que le programme, a choqué les instances à Calgary.
Blasés, ils envisagent de tourner le dos à la compétition amateure pour devenir professionnels. Holiday On Ice leur fait un pont d'or. Chez les pros, pas de contraintes, pas de juges, pas de notes. Le public, rien que le public. Un univers fait pour eux. Ils hésitent, d'autant qu'Isabelle subit trois opérations au genou dans les mois suivant les Jeux. Mais ils vont rempiler, avec Albertville à l'horizon 1992. Mark McCormack, patron d'IMG, est leur agent... et celui du comité organisateur des Jeux d'Albertville. Il leur propose une aide financière directe en plus des subventions de la Fédération française. Le professionnalisme attendra.

Missing

1990. Deux ans ont passé depuis le coup de semonce de Calgary. Les Duchesnay ont "grandi". Aux Mondiaux de Bercy, en 1989, ils ont conquis une médaille de bronze prometteuse et le public parisien a chaviré. Même les juges ont semblé moins effrayés par leur tango, dans une version certes modernisée, mais moins ravageuse vis-à-vis du code de conduite. Qu'à cela ne tienne. 1990 marquera la réplique du révolutionnaire séisme Duchesnay.
En surface, Christopher Dean semble pourtant avoir gratté les fonds de tiroir. Le programme, baptisé Missing, s'inspire directement du film éponyme de Costa-Gavras, Palme d'or à Cannes en 1982, dont la toile de fond est le coup d'Etat de Pinochet au Chili en 1972. Christopher Dean et Jayne Torvill ont patiné sur ce programme chez les pros en 1987. Mais son adaptation pour les Duchesnay, même si l'on y retrouve plusieurs mouvements similaires sur la forme, n'aura plus du tout le même visage sur le fond, vampirisé par la présence du duo franco-québécois. "Dans la version de Torvill-Dean, résume Peizerat, il y avait ce côté tenu, très british, qui collait avec leurs personnalités. Les Duchesnay avaient un côté beaucoup plus latin, animal, qui nous amenait ailleurs, dans une autre dimension."
A la mi-mars se tiennent les Championnats du monde à Halifax, au Canada. Avant la danse libre, Isabelle et Paul n'ont déjà quasiment plus aucune chance de remporter le titre. Après les figures imposées et le programme court, où il est impossible de sortir du carcan et d'imposer sa créativité, ils n'occupent que la troisième place. "En imposées, les Duchesnay, ce n'était pas fantastique, rappelle Gwendal Peizerat. Ils n'aimaient pas ça d'ailleurs, ce n'était pas leur truc, ils ne démarraient jamais une compétition avec de l'avance grâce aux imposées."
Personne ne se souvient jamais de la performance d'un patineur ou d'un duo lors des imposées ou du court. Seul le libre reste dans les mémoires. De ces Mondiaux d'Halifax, il ne restera, en danse sur glace, que le libre des Duchesnay, qui jamais n'aura aussi bien porté son nom.

250 secondes pour la quintessence des Duchesnay

Elle, robe rouge en lambeaux. Lui, pantalon noir, chemise rayée et déchirée au bras droit, cravate négligemment nouée. Le ton est donné. Musique sud-américaine, celle du groupe culte chilien Inti-Illimani, interdit de séjour par le régime de Pinochet et contraint à l'exil pendant quinze ans. Flûte de pan et guitare. Le morceau est prenant, poignant, avec un crescendo rythmique et émotionnel que les Duchesnay vont sublimer. Là encore, une forme de révolution, selon Gwendal Peizerat :
"Le crescendo était assez peu utilisé à l'époque et eux y sont allés à fond. Une seule musique, qui emmène du début à la fin dans un même univers. Les codes de la danse sur glace, c'était une première musique rapide en introduction, une musique lente puis une musique rapide pour terminer. C'était ça, le code de montage des programmes. Torvill-Dean avaient commencé à le casser avec le Bolero. Les Duchesnay sont allés plus loin encore."
Pendant quatre minutes et dix secondes, un monument d'intensité et d'émotion. Elle irradie. Lui dégouline de charisme. Dans l'histoire de la danse sur glace, le magnétisme de Paul Duchesnay a peu d'équivalents. Plus ténébreux que jamais, lui le discret, le timide, avec sa gueule d'acteur, à mi-chemin entre un Ralph Macchio plus mature et un Pacino un brin moins torturé, est transfiguré sur la glace. Et ce porté final, inoubliable, conclusion parfaite et implacable de la chorégraphie de Dean.
Ces 250 secondes constituent la quintessence de ce que les Duchesnay avaient à offrir. La symbiose entre ce qu’ils sont et ce qu'ils font, ce qu'ils pensent et ce qu'ils dansent. Le message, puissant et intense, reflète leur façon de patiner. Et vice-versa. C'est de la tripe et de l'âme, c'est livré dans la sueur, la leur, et le sang, celui des torturés de Santiago.
"Missing, c'est leur chef-d'œuvre, tranche encore Gwendal Peizerat. A Calgary, ils avaient déjà fait vibrer le public. Mais Missing, c'est autre chose, ce n'est pas la même vibration. On peut montrer ça à n'importe qui, ça marche, ça touche, ça bouleverse. Avec Missing, ils ont emporté le cœur de tout le monde."
Un joyau dans toute sa force, et toutes ses limites, la première puisant paradoxalement dans les secondes : "Si vous regardez bien le programme, leur parallélisme est approximatif, leur timing est changeant d'un moment à l'autre en fonction de ce qu'il leur reste d'énergie. Mais c'est aussi ce qui donne cette force. C'est très brut. Comme un peintre qui n'irait pas tout doucement avec le bout du pinceau. C'était 'Je peins avec les mains, splash ! splash !' Mais quelle puissance, quelle émotion...".
Tous ceux qui étaient ce soir-là au Metro Centre d'Halifax en témoignent, ils ont cru que le plafond ne tiendrait pas. C'est l'hystérie dans la salle. Une ovation interminable. Personne n'a jamais vu ça dans une compétition de patinage artistique. Au même moment, la tête effarée des juges dit tout de ce qui se trame. Ils semblent s'interroger mutuellement du regard, comme s'ils pensaient : "Peut-on encore aller contre ça sans provoquer une émeute ?" Isabelle, presque en larmes, envoie un baiser à ses parents en saluant puis, à l'opposé, en fait de même pour Christopher Dean, déjà un peu plus que son chorégraphe, puisqu'elle l'épousera un an plus tard.

Deux visions du patinage que tout sépare

A la télévision canadienne, les anciens champions Troller Cranston et Tracy Wilson sont les deux consultants. Sitôt la performance des Duchesnay achevée, sous les oreilles stupéfaites du commentateur maison, ils lancent en direct un débat spontané, lequel traduit la division du monde du patinage.
Cranston : Je ne dirai qu'une chose, parce qu'il n'y a qu'un seul mot qui peut résumer ce que nous venons de vivre. Magique. C'était une performance magique et je n'ai rien d'autre à ajouter.
Wilson : Si leurs notes techniques sont un peu basses, ce sera parce que... (elle s'arrête devant l'image des parents de Paul et Isabelle en tribunes).
Cranston : (Il coupe). Tracy, on ne peut pas ignorer la réaction du public et ce qu'il ressent. Quelles que soient les règles, le fait est que c'est la direction que devra prendre la danse sur glace et le patinage dans les années 90. La conséquence de ce genre de performances, c'est que les règles devront changer.
Wilson : Je maintiens que si l'on veut que ça reste un sport et une compétition, il doit y avoir des règles et les règles doivent être suivies.
Cranston : Si tu veux faire avancer ton sport, tu dois briser les règles, comme Torvill et Dean ont su le faire, comme les Duchesnay le font. Je suis désolé d'insister, mais le vrai problème, c'est que même s'ils gagnent ce programme libre, les Duchesnay n'ont quasiment aucune chance d'être champions du monde, à cause des règles et du système de la compétition. La standing ovation est formidable, mais nous n'avons pas vu patiner les champions du monde.
Toller Cranston aura raison. Les Duchesnay vont remporter ce programme libre, mais échoueront à la deuxième place. Pourtant, les juges succombent enfin en leur accordant cette victoire plus que symbolique dans la danse originale. Leurs notes artistiques, dont l'affichage provoque une nouvelle explosion du public, flirtent avec la perfection : cinq 6.0 et quatre 5.9. Si les Duchesnay avaient patiné en dernière position, il est probable qu'ils auraient, comme Torvill et Dean, raflé neuf notes maximales. Mais derrière eux, il restait Marina Klimova et Serguei Ponomarenko et les juges, comme toujours en pareille occasion, ont logiquement voulu se laisser une petite marge.
Lorsque le duo russe pénètre sur la glace, Isabelle et Paul sont encore en train de savourer leur moment. Klimova et Ponomarenko tournent en rond autour de la patinoire. Elle, sourire de circonstance, lui mâchoire fermée à double tour. Leur costume, tout de mousseline et frou-frou, tranche avec celui des Duchesnay. Ce sont deux visions du patinage que tout sépare qui se succèdent et s'affrontent.
'J'aurais pu danser toute la nuit' a semblé un peu fade après 'J'ai été torturé toute la nuit'
Techniquement, la prestation des Soviétiques sera irréprochable. Comme toujours. Suffisant pour leur offrir un nouveau titre. Mais ils vont conserver une double blessure de cette soirée : leur "défaite" dans le programme libre et le cri d'amour du public pour leurs adversaires. Eux inspirent le respect, pas la passion. Ils ont patiné sur le célèbre morceau de My Fair Lady "I could have dance all night". Mais comme l'écrira justement le New York Times : "Vous imaginez bien que 'J'aurais pu danser toute la nuit' a semblé un peu fade après 'J'ai été torturé toute la nuit'."
C'est d'autant plus dur à avaler que six semaines plus tôt, lors des Championnats d'Europe, Klimova et Ponomarenko avaient subi un affront similaire à Leningrad. Même chez eux, la foule avait marqué sa préférence pour les Français, pourtant seulement troisièmes. Ils garderont de cet hiver 90 un certain ressentiment envers les Duchesnay, dont la popularité se renforce en même temps que la menace qu'ils incarnent pour leur suprématie.
Désormais, les attaques seront personnelles, les Soviétiques n'hésitant pas à cracher que, pour eux, les Duchesnay ne sont rien d'autres que les marionnettes de Dean et de meilleurs communicants que patineurs, surfant sur l'ignorance d'un public qu'ils caressent dans le sens du poil. Quand on leur demande, en conférence de presse, ce qu'ils ont pensé du programme de leurs dauphins, Klimova voit rouge : "Demandez-leur ce qu'ils pensent de nous, nous sommes les champions."
Christopher Dean, lui, jubile. "Si vous regardez les autres, dit-il, tout est clinique, propre. C'est de la danse stérilisée. Leurs jambes, leurs bras semblent artificiels. Paul et Isabelle vous donnent l'impression que tout est spontané chez eux et qu'ils vous offrent la primeur de leur performance, comme s'ils dansaient ce programme pour la première fois, pas pour la 150e. C'est ça qui touche le public. La réaction à Leningrad et ici le confirme : les Duchesnay sont les vrais champions pour les gens, d'où qu'ils viennent."
Gwendal Peizerat acquiesce : "C'est vrai, ils ne faisaient jamais deux fois le même programme. C'était tout simplement impossible, tellement c'était à l'énergie, à la hache." Dans ce sport, vous patinez devant du public, mais pour des juges. Les Duchesnay, eux, ont renversé la table en inversant ce postulat de départ : ils patinaient devant des juges, mais pour le public.
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Missing II, un programme en six semaines

Sportivement, le frère et la sœur connaitront donc la consécration douze mois plus tard, à Munich, dans cette Bavière devenue leur troisième patrie. Mais leur vrai sommet restera Halifax. Ils ne le comprendront qu'après coup, mais il leur sera impossible de renouveler une telle puissance émotionnelle.
"C'était tellement dur de passer après Missing, pour Gwendal Peizerat. Qu'est-ce qu'ils pouvaient faire de mieux, après un chef-d'œuvre absolu ? On l'a tous vécu. On le sent, dans une carrière, quand on a touché quelque chose de très haut dans le cœur du public. Ce n'est pas forcément, de façon objective, le chef d'œuvre parfait. On peut faire des choses qui, techniquement, sont mieux montées, des mouvements mieux réalisés, une choré plus fine, mais on patine devant des gens, et quand on touche le cœur du public, qu'on le touche vraiment, on ne peut pas aller au-delà, parce que rien ne remplace cette première fois, cette forme d'osmose."
Pour la saison 1991, Christopher Dean propose pourtant un concept toujours aussi novateur : Reflets. Isabelle et Paul s'alignent avec la même tenue, l'objectif étant qu'ils se confondent sur la glace, tels deux faces d'un même miroir. Le concept se veut ambitieux mais cette fois, même le public est largué. Il attendait d'être à nouveau pris aux tripes. Le voilà face à un objet plus épuré, mais aussi plus froid. Aux Championnats d'Europe de Sofia, ils se contentent de l'argent, encore. Derrière Klimova et Ponomarenko, toujours.
Alors Dean va tenter un pari un peu fou : revoir sa copie en six semaines et monter intégralement un nouveau programme. Une adaptation de Missing. Pas moyen de s'y tromper. Les costumes sont exactement les mêmes qu'à Halifax. Le morceau de musique choisi change, mais la flûte de pan demeure. Même le titre trahit cette duplication : Missing II.
En patinage, on n'a pas ce qu'on mérite, on a ce qu'on méritait
Ce programme vaudra donc de l'or, mais il n'explique pas tout, et sans doute pas l'essentiel. Les problèmes des tenants du titre, dont la préparation a été perturbée par le contrôle positif de Marina Klimova, rapidement blanchie par la contre-expertise, ont servi leurs desseins.
"Ce n'est pas leur meilleur programme, juge Peizerat. Mais faire un programme en milieu de saison, c'est super dur. C'est pour ça qu'ils ont pris un raccourci en se basant sur le même thème, où ils gagnaient déjà 50% de la sympathie. Ils ont sauvé la mise en revenant en terrain connu. Mais ça les a émoussés et ils ne sont plus en haut de la courbe au moment où ils sont champions du monde. Mais ça arrive souvent en patinage."
Alors, les Duchesnay ont-ils été récompensés pour l'ensemble de leur œuvre, comme une forme de grand pardon ? C'est plus subtil que ça, pour Gwendal Peizerat : "Je disais toujours, en patinage, on n'a pas ce qu'on mérite, on a ce qu'on méritait. Il y avait une sorte de décalage entre le sommet d'un couple et le moment où on le récompensait. Parce qu'il faut du temps. C'est un peu 'Bon, O.-K., vous êtes peut-être les meilleurs mais c'est un peu tôt pour faire bouger la hiérarchie, alors on note pour la prochaine fois que vous auriez dû gagner cette fois-ci'. C'est ce qu'il s'est produit pour les Duchesnay, comme pour d'autres."
Les Duchesnay sont les rois du monde mais déjà plus tout à fait eux-mêmes. La fin de l'aventure le confirmera. Selon un scénario idéal, Albertville doit marquer l'apothéose de leur carrière. Le triomphe olympique dans leur deuxième patrie, après le sacre mondial dans leur premier pays. Mais la préparation vire au chemin de croix. Des bleus au corps. Isabelle se fracture la cheville et reste plâtrée six semaines. Lorsqu'ils arrivent en Savoie, Paul attrape une bronchite avant de la transmettre à sa sœur, qui toussera toute la compétition. Des bleus à l'âme, aussi. Leur frère disparait tragiquement à l'automne 1991.

Albertville, argent et frustration

A l'approche des Jeux, ils sont au sommet de leur notoriété en France. Ils enchainent les télés, font la une de Paris-Match. Pas sûr qu'ils y trouvent du plaisir, mais ils s'y prêtent. En réalité, les Duchesnay ne s'appartiennent plus totalement. Y compris sur la glace. Alors que le milieu avait enfin adoubé leur style, c'est la France qui a peur de ses Duchesnay.
"On nous a dit qu'il fallait faire ceci, ne pas faire cela, expliquera Paul. Nous étions beaucoup moins libres que d'habitude. Plus les Jeux approchaient, et plus des gens venaient nous conseiller dans nos choix et bouleverser notre programme. Nous devions sans cesse essayer de garder un juste milieu entre l'envie de la France de gagner une médaille d'or et le désir de satisfaire notre public." "On a voulu faire plaisir à tout le monde et on a eu tort", regrettera sa sœur.

Paul et Isabelle Duchesnay lors des Jeux d'Albertville en 1992.

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Cette recherche du compromis, ce n'était pas eux. Ils n'y gagneront rien face aux juges, et y perdront une partie de leur ADN. Résultera un programme sur un thème rebattu, West Side Story, dépourvu de ce feu sacré qui les caractérisait. "C'était un bon programme quand même, mais Isabelle a raison, ils ont essayé de faire plaisir à tout le monde, constate Gwendal Peizerat. Pour assurer une médaille, ils ont mis un peu d'eau dans leur vin. Ils ont perdu l'animalité qui faisait leur force."
Ils quittent Albertville avec une médaille d'argent tout sauf déshonorante, mais le ressort est cassé. Le public les remercie pour tout, plus que pour ce programme-là. Marina Klimova et Ponomarenko, à l'inverse, ont mis un zest de fantaisie dans leur numéro. Sans polémique ni discussion, ils sont sacrés, et chaleureusement applaudis. Une double revanche pour eux.
Il n'y aura pas de lendemain à Albertville. Après une courte et facile réflexion, Isabelle et Paul Duchesnay annoncent leur passage chez les professionnels avant même les Championnats du monde de San Francisco. Ils s'arrêtent là, avec un brin d'amertume et le sentiment de ne jamais avoir été totalement compris. Leur carrière pro tournera court. Paul, le dos en vrac, doit raccrocher dès 1995. Isabelle refuse de patiner avec un autre. Pour elle aussi, c'est la fin.

Albertville 1992 : Isabelle Duchesnay, visage fermé, aux côtés de Marina Klimova.

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Comme si un chanteur de métal déboulait dans un opéra
Depuis un quart de siècle, la discrétion est redevenue leur maître mot. Si Isabelle a joué les consultantes pour la télé, en France puis au Canada, et s'ils ont gardé un temps un pied dans le patinage, parfois même comme juges (!), ils sont aujourd'hui presque invisibles. Inexistants sur les réseaux sociaux, absents des médias, peu enclins à commémorer leur propre gloire, les Duchesnay vivent dans l'ombre et ça leur va bien.
Isabelle, après avoir divorcé de Christopher Dean, a eu un petit garçon, prénommé... Paul. Après une escapade en Floride au début des années 2000, Paul est rentré au Québec pour s'occuper d'animaux blessés. "Nous n'avons pas eu le temps de voir vieillir, non seulement notre mère et notre père, mais notre famille tout entière, confiait Ia benjamine en 2008 lors d'une de leurs rares interviews, dans L'Equipe Magazine. Si le patinage est un bonheur, la compétition est un stress."
Leur legs est immense. Auprès du grand public, personne ne les a vraiment remplacés. Les vidéos de leurs programmes cumulent des centaines de milliers de vues sur YouTube. Celles de Klimova-Ponomarenko, pour ne citer qu'eux, sont plus confidentielles. Reste un style inimitable et des émotions incomparables.
"Ils ont sorti leur discipline des salles de bal pour l'amener vers la danse contemporaine, souligne Gwendal Peizerat. Comme si un chanteur de métal déboulait dans un opéra. Même leur faiblesse était une force. Dans le fouillis de la jungle, ils faisaient douze erreurs techniques mais elles passaient crème. C'est un peu comme un chanteur qui ferait quelques faussetés mais qui, sur scène, met tellement d'énergie qu'on se fout de ses imperfections."
En France, ils ont tracé un chemin, emprunté par la suite par les Delobel - Schonfelder, Anissina - Peizerat, Péchalat - Bourzat ou Papadakis - Cizeron. D'eux, Gwendal Peizerat dit en conclusion : "C'était l'exemple à suivre. Vraiment. Si je devais citer les personnes auxquelles je voulais ressembler sur la glace, c'était eux. Ils incarnaient l'innovation, l'originalité, l'engagement. Tout ce qui me plaisait." Les médailles et les titres se sont mis à pleuvoir. Même si, les Duchesnay l'ont si bien démontré, la vérité est ailleurs. Isabelle l'avait compris, dès le jour de l'annonce de leur retraite : "Je ne veux pas qu'on se souvienne de notre titre à Munich. J'espère qu'on se souviendra de ce qu'on a apporté à la danse, de qui on était." Ils étaient les Duchesnay. Ils étaient uniques.

Isabelle et Paul Duchesnay.

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