Sa carrière et son palmarès ont de quoi en faire pâlir plus d’un. Sextuple champion du monde, septuple vainqueur du tournoi des maîtres, vainqueur d’une centaine de tournois depuis ses débuts professionnels en 1992, Ronnie O’Sullivan est une légende de sa discipline, ni plus, ni moins. Certains oseront même dire que l’Anglais est le plus grand joueur de tous les temps.
Mais la vie du champion britannique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille et un torrent d’émotions positives. Personnage aussi clivant que rocambolesque, "The Rocket" a également dû affronter la dépression et les crises mentales. Ses dérapages et ses sorties fracassantes n’en sont d’ailleurs que la conséquence. Et à l’heure où la pandémie de coronavirus touche également la santé mentale de milliers de personnes, c’est ce fléau que le plus célèbre joueur de snooker de la planète a décidé de combattre depuis plusieurs mois déjà.

Ronnie O'Sullivan, lors d'un tournoi triple couronne en 2020

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Au royaume du snooker, la dépression ravit le trône

Car au pays de la boule noire, le spectre de la dépression n’est, hélas, jamais très loin. Encore plus pendant cette période de pandémie où l’incertitude plane en permanence. Dans le monde du snooker, discipline parmi les plus individualistes où les joueurs sont livrés à eux-mêmes, le tapis vert a souvent laissé place à un désespoir devenu quotidien, même chez les plus grands. Des champions du monde Mark Selby à Shaun Murphy, en passant par Graeme Dott et Mark Allen, ils sont nombreux à avoir communiqué sur leurs soucis psychologiques, notamment depuis la reprise en septembre dernier.
Pourtant, les difficultés mentales des joueurs ne datent pas d’hier. Beaucoup, Ronnie O’Sullivan en tête donc, ont évoqué leurs difficultés mentales depuis longtemps, "Je me sens mentalement et physiquement à bout…", déclarait d’ailleurs le Britannique Martin Gould, en mars dernier, à Eurosport. Les différents confinements liés au coronavirus n’ont fait que renforcer ce sentiment d’épuisement et de lassitude chez les différents acteurs du snooker.
Cette situation, cet état d’esprit d’épuisement total, O’Sullivan l’a baptisée la "dépression du snooker". Une observation que nombre de ses concurrents partagent, notamment depuis ces derniers mois. "Je n'ai aucune motivation pour jouer au billard, pour sortir du lit, j'ai du mal à voir un but ou un but final", a déclaré Gary Wilson, demi-finaliste aux Mondiaux 2019, lors de la Championship League début décembre. "Je ne sais pas ce que les experts diraient, mais cela ressemble à une dépression et c'est ce que j'ai vécu."

Enfermé au travail, et maintenant enfermé dans la vie de tous les jours

Et le monde du billard professionnel est loin de l’idéal que certains peuvent se faire. Ronnie O’Sullivan ne manque d’ailleurs pas de le souligner lors d’un entretien accordé à Desmond Kane et Eurosport UK. "La plupart des gens vont dans leur club, rient et discutent avec leurs amis pendant qu’ils jouent, mais quand cela devient un travail comme le nôtre, on ne parle pas. Il faut rester silencieux, concentré, dans sa bulle le plus longtemps possible. Faire ça tous les jours, ce n’est vraiment pas sain."
Je ne pense pas que ce soit vraiment sain de rester enfermé dans une pièce pendant quatre, cinq, six heures, juste à taper dans des boules
Épuisé mentalement, le Britannique avait d’ailleurs craqué en 2016, en venant aux mains avec son compatriote David Gilbert, lors des Championnats du monde. Le sextuple champion du monde avait pourtant remporté la partie…"Je ne pense pas que ce soit vraiment sain de rester enfermé dans une pièce pendant quatre, cinq, six heures, juste à taper dans des boules. C’est ce que font généralement les joueurs de snooker", poursuit le Britannique.
Les mesures prises face au coronavirus n’ont rien arrangé. Déjà très aseptisé et (très) à cheval sur les règles, la planète snooker a pris un nouveau coup sur la tête. Tout a changé. Champion du monde en 2005 et déjà en proie à des soucis de santé, Shaun Murphy raconte. "Nous avons été piégés dans un hôtel à Milton Keynes (ndlr, à l’occasion d’une nouvelle édition de la Championship League, en septembre dernier), j'ai vraiment eu du mal avec ça. Je ne suis pas allé voir un médecin ou quoi que ce soit, mais je pense que je souffrais vraiment de dépression. J'étais très bas." L’Anglais a également fustigé l’attitude d'une frange du public sur les réseaux sociaux, une donnée que beaucoup de joueurs prennent particulièrement à cœur.

La fatalité d’être vidé mentalement

Terminé les petits plaisirs que les joueurs pouvaient s’accorder en temps normal pour se vider l’esprit. Adepte de la course à pied, Ronnie O’Sullivan s’est vu privé de son échappatoire. Jusqu’à regretter le manque d’esprit collectif de sa discipline. "Au moins dans le football, vous avez vos amis sur lesquels vous appuyer. Vos coéquipiers savent quand vous ne passez pas un bon moment et savent quoi dire pour venir vous redonner un coup de boost. Même au golf, vous avez un caddie et si vous choisissez la bonne personne, elle peut avoir une influence sur votre état mental et votre humeur.”
Pour performer, le natif de Wordsley s’est longtemps résigné à accepter la fatigue psychologique. Il est depuis aidé par le psychiatre du sport Steve Peters, remportant trois de ses six titres mondiaux au cours de la dernière décennie. Car c’est bien là le plus gros challenge des joueurs de snooker : se créer un environnement et un état d’esprit positif pour lutter contre les troubles mentaux. Mais "Ronnie" le sait : tout le monde ne gère pas son mental et son estime de soi comme bon lui semble.
Quand vous vous faites sortir au premier, au deuxième ou au troisième tour à chaque fois… Vous vous sentez comme une merde
"Lorsque vous êtes dans vos meilleures années, et que vous remportez des victoires, des trophées et que vous êtes numéro un, cela ne vous dérange pas de faire face à la dépression du snooker parce que vous vous vous dites 'c’est une mauvaise période, mais je suis récompensé pour cela'", analyse-t-il, non sans fatalisme. Avant de poursuivre. "Mais si vous donnez tout et que n’avez rien en retour… Quand vous vous faites sortir au premier, au deuxième ou au troisième tour à chaque fois… Vous vous sentez comme une merde, c’est une toute autre histoire à gérer".

Ronnie O'Sullivan et Mark Selby, lors de l'Open du Pays de Galles 2019

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La thérapie Ronnie

Et O’Sullivan prend d’ailleurs l’exemple de l’un de ses modèles, Steve Davis, qui s’est retrouvé dans cet entre-deux infernal. Le sextuple champion du monde dans les années 80 avait “fait une fixette'' sur Stephen Hendry, son successeur désigné au titre de meilleur joueur du monde. Avant de jeter l’éponge et retrouver le sourire. "Il était tout aussi content de ses défaites que de ses victoires. Il lui a fallu dix ans pour finalement abandonner, et je pense qu'une fois qu'il a raccroché, il a recommencé à en profiter", raconte "The Rocket".
En cette période d’incertitude, Ronnie O’Sullivan a décidé de prendre les devants et de tout faire pour lutter contre le fléau de la déprime qui frappe de plus en plus de joueurs du circuit. "Lorsque les gens traversent une dépression, c'est très difficile et des moments comme celui-ci ne facilitent pas les choses parce que vous êtes enfermé chez vous et que vous avez tellement de temps pour réfléchir à des choses", explique Ronnie O’Sullivan à notre confrère.
Le champion n’hésite d’ailleurs pas à utiliser sa propre expérience personnelle de l'angoisse en apportant aide, soutien et conseils sur la meilleure façon de faire face à la maladie via ses réseaux sociaux. "Je pensais que nous devions faire des choses pour aider les gens en mettant quelques vidéos en ligne", poursuit le joueur de 45 ans. "Si vous sentez que vous pouvez aider quelqu'un, c’est formidable que vous puissiez le faire. Je comprends un peu cet aspect de la santé mentale si vous voulez, et c’est définitivement quelque chose qui me passionne."
Un message qui a visiblement déjà trouvé écho chez Shaun Murphy, pourtant au fond du trou il y a quelques semaines. Avec son compatriote Phil Seymour, présentateur et MC du circuit mondial WST, le champion anglais s'est lancé un défi en ce début d'année avec le hashtag #SnookersBiggestLoser. Objectif ? Perdre du poids pour combattre le mal-être qui pèse sur leurs épaules. Comme un moyen de se serrer les coudes pour mieux relever la tête.
"The Rocket" l’explique parfaitement : gagner un titre n’est pas une finalité du bonheur, loin de là. "Lorsque j’ai gagné mon sixième championnat du monde cette année, je n’ai pas eu le sentiment d’atterrir sur une autre planète. Je me disais ‘OK, c’est bien, je me suis surpris moi-même’. Mais ce n’est pas comme les autres fois." Ce sentiment de lassitude, les joueurs de snooker en sont coutumiers. Mais ils ne sont pas les seuls à le connaître dans le monde du sport. Ronnie O’Sullivan a ouvert la voie pour briser le silence. La pandémie actuelle pourrait encore délier certaines langues.
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