Championnats du monde | Double champion du monde, tympan percé... le "Raging Bull" Mostafa Asal, star ultime et bad boy du squash

Du haut de ses deux titres mondiaux, dont le deuxième acquis ce dimanche à seulement 25 ans, de ses 2 millions de followers sur Instagram et de son côté rebelle, Mostafa Asal est la nouvelle star du squash. Pourtant, les mauvais comportements de l’Egyptien lui donnent mauvaise réputation dans un milieu qui a grand besoin de visibilité avant son entrée olympique aux Jeux de Los Angeles en 2028.

Mostafa Asal, le Raging Bull du squash

Crédit: Getty Images

11-4, 11-1, 12-10 : ce dimanche, il n’y a pas eu photo en finale du championnat du monde de squash. A l’ombre des pyramides de Gizeh, l’Egyptien Mostafa Asal a tranquillement disposé de son compatriote Youssef Ibrahim, 7e mondial, pour s’adjuger, à 25 ans seulement, son deuxième championnat du monde et conserver son titre acquis l’année dernière. Un exploit prodigieux qui ne fait pourtant pas l’unanimité chez les adeptes de la petite balle noire. 
"Des jours sombres pour le PSA (NDLR : l’association professionnelle de squash)". "Squash de combat : mauvais comportement sur le court", "Toute victoire d’Asal est une défaite du sport"... les commentaires du résumé de la finale sont pour le moins inhabituels pour un match d’une telle importance. Certes, à l’heure des bots et autres joyeusetés numériques, il convient de prendre ce contenu avec des pincettes, mais la comparaison avec les remarques sous d’autres vidéos, ou même la tournée de n’importe quel club, confirme le grand débat actuel que rencontre le squash : sa nouvelle figure de proue, l'idole des jeunes, est aussi le joueur le plus détesté du moment.
Sur le papier, pourtant, tout va bien. Numéro 1 mondial incontesté et archidominateur sur les deux dernières saisons, Asal était le grand favori du match. Arriver en finale était déjà un exploit pour Ibrahim. Le 7e mondial y est parvenu au prix de batailles épiques contre l’inépuisable Paul Coll et le magicien Karim Abdel Gawad en demi. Avec des réserves entamées, celui qui est novice à ce niveau avait peu de chances, malgré ses fulgurances, de perturber la machine Asal. Souple, puissant, explosif, précis, Asal est un joueur fantastique.
Dans la lignée classique égyptienne, il est créatif, mortel en attaque, tout en y ajoutant une défense robuste magnifiée par sa capacité à aller chercher des balles dans des positions toujours plus dingues. Un cocktail gagnant qui paraît quasiment imparable. Le problème, c’est que son comportement sur le court ulcère une partie de la communauté du squash et pose de vrais soucis d’équité. 

Un sport de raquettes et de contacts

Pour comprendre pourquoi, il faut déjà présenter rapidement ce sport un peu étrange où deux joueurs évoluent dans une boîte de 6,4m de largeur sur 9,74m de longueur, avec pour objectif de toucher tour à tour le mur du fond (au-dessus de 43 centimètres et en dessous de 5,64m chez les pros) jusqu’à ce que l’adversaire n’y parvienne pas, fasse une faute, ou laisse rebondir deux fois la balle au sol. Les quelque 62 mètres carrés du court peuvent vite paraître très petits dans le balai incessant des corps et des raquettes… Frapper l’adversaire avec la balle, ou la raquette, est vite arrivé, si bien que de nombreuses règles de sécurité existent pour régler le mouvement des joueurs. En cas de danger ou dans certains cas, un joueur peut s'arrêter de jouer et obtenir un let, le point étant rejoué, ou un stroke, qui lui accorde le point, selon les situations.
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Mostafa Asal

Crédit: Getty Images

Bien sûr, comme dans tout sport, et peut-être un peu plus là même, le tout fait que le squash comporte une certaine part de vice : il peut s’agir de se dégager un peu moins vite que ce qui serait possible, de demander une gêne alors que la balle était inatteignable, de bien reculer pour tasser l’autre… la différence entre un let, un stroke ou un no let est parfois très fine. Pour que tout roule, il faut donc quand même avoir une certaine notion du fair-play, ce qui n’est pas toujours facile avec l’enjeu. 
Nombreux sont les champions à avoir allègrement joué avec la ligne jaune. Les pétages de boulon contre l'arbitre font d’ailleurs aussi partie de l’histoire de ce sport. La légende française Grégory Gaultier, champion du monde, capable de rentrer dans des états de transe invraisemblables autant que géniaux, en témoignera. Mais il y avait une limite et le squash restait un sport se voulant propre sur soi. "Tout le monde dans le top 50 est capable de jouer en laissant de l’espace. On peut quasiment s’arbitrer seuls et le résultat serait le même. (...) Certains joueurs enfreignent trop les règles." Tout l'équilibre réside dans les mots de la légende égyptienne Amr Shabana, quadruple champion du monde, il y a huit mois sur Squashtv.

Asal, le dangereux

Le problème d’Asal, car tout le monde sait que Shabana parlait de lui, c'est que ce n'est pas un gentleman du tout. Un peu comme John McEnroe en son temps au tennis, il est venu bousculer les codes très posh du squash avec ses méthodes plus prosaïques. Avec des conséquences un peu plus graves que pour son aîné au bandeau. Parce qu'en squash, il ne s'agit pas que de fair-play, c'est aussi une question de sécurité. Depuis son arrivée sur le tour à seulement 19 ans en 2020, il lui est reproché de jouer constamment, systématiquement, et volontairement avec la ligne rouge, en mettant en danger ses adversaires.
En 2022, il perfore le tympan du Français Lucas Serme en le touchant involontairement avec la balle sur un coup qu'il n'aurait jamais dû essayer. Entre 2022 et 2023, il est banni trois fois pour conduite antisportive et jeu dangereux, pour plus de six mois de suspension. Plus folklorique, lors de la finale du British Open 2024, un tournoi majeur, sur balle de match, à 11-10 dans le cinquième set, Asal a attrapé furtivement les parties intimes de son adversaire Ali Farag, qui s’est arrêté. Match Asal.
À ces situations graves s’ajoutent des comportements de jeu qui lui donnent un avantage en modifiant l’attitude du joueur en face ou même de l’arbitre. Un bon coup adverse qui flirte avec la ligne ? Il lève souvent à moitié la main, comme pour faire appel, ou non. S’il est en bonne position et joue court ? Il ne s’écarte pas toujours pour laisser passer l’adversaire ou pire, il est passé maître dans la manière de reculer subrepticement ses hanches ou sa jambe pour tout simplement faire trébucher son adversaire. Si on y ajoute les gestes de raquette amplifiés, et donc dangereux, pour prendre plus de place, et les constants airs de victime pris alors que tout est volontaire, le dossier d’Asal s’alourdit et pose des questions d’équité tant, sans intervention extérieure, le jeu récompense ce genre d’attitudes. 

Le Max Verstappen du squash ?

Pour essayer de trouver une autre comparaison, il y a un peu du Max Verstappen en Asal. Il y a ce qui ressemble à des erreurs de jeunesse, ou du moins une volonté excessive de marquer son territoire dans un sport où les règles sont sujettes à une bonne part d’interprétation. Avec le temps, les choses s’améliorent quelque peu. "Son excuse, c’est qu’il est très jeune… il est arrivé au plus haut niveau si jeune. Le plus vite, il comprendra que les jeunes le voient comme un dieu, que tous les mouvements, célébrations, demandes de vidéos seront copiés ? Asal doit améliorer ça. Plus il s’enfoncera là-dedans, plus il aura du mal à s’en libérer. En tant qu’Egyptien, je peux lui dire qu’il n’a pas besoin de ça pour gagner". Lors de son interview, Amr Shabana était sans concession sur son compatriote, qui a d'ailleurs peut-être plus fait enrager les Egyptiens que les autres sur le circuit.
"Tout le monde ne sera pas parfait toute sa carrière, surtout quand on est jeune. Les gens peuvent pardonner cela et vous donner une seconde chance", déclarait à ce sujet Asal en mars à The Observer. Reconnaissant ses erreurs, mais prétextant sa jeunesse, l’Egyptien, surnommé "Raging Bull", est dorénavant accompagné de l’impeccable légende anglaise James Willstrop comme entraîneur. Une influence plus bénéfique que celle de son sport, lui aussi suspendu en 2023 pour une altercation en bord de court.
Dès fin 2024, le joueur déclarait au site olympique "avoir voulu montrer sa personnalité, mais avoir fait beaucoup d'erreurs". "Il fallait que je quitte l'Egypte car ma famille pensait que tout le monde était contre moi. James était de l'extérieur donc il a pu m'apprendre comment mieux me comporter". Ce qu'il fit en partie sur ces derniers mois. Cependant, comme Verstappen, les défauts ressortent dans les moments de pression, par exemple lors de ces championnats du monde.

Une rechute temporaire ?

En demi-finale, Asal a éliminé Diego Elias, numéro 3 mondial, qui s’était blessé suite à un contact avec l’Egyptien dans l’année. A l’issue du match, le joueur avait clairement mis en cause Asal dans ses commentaires : "je pense que je parle pour tout le monde en disant que nous voulons que tout soit très compétitif, mais dans les limites et dans les règles, pour que d’autres ne soient pas blessés comme moi". En demi, cela n'a pas empêché l'Egyptien, de lui foncer dessus, l'épaule dans le genou, en faisant mine de jouer la balle pour obtenir un stroke sur une erreur du Péruvien. Elias a été sanctionné, à juste titre si ce n'est que le geste dangereux d'Asal est resté sans conséquence. En finale, Ibrahim a lui pris une mandale dans la tête, ce qui ne l’a pas aidé à se mettre dans le match. Le numéro 1 mondial a écopé d'une stroke de comportement, mais il est champion du monde.
Dans ce climat, beaucoup de spectateurs se plaignent d’une relative clémence des arbitres, qui rechigneraient à le sanctionner, voire demandent sa suspension à long terme. Si les décisions d’arbitrage sont impossibles à décrypter de manière globale, son attitude reste critiquable, loin de celle de Willstrop à l'époque. La position de PSA vis-à-vis d’Asal est elle pleine d’ambiguïté, car l'Egyptien a ses supporters, même si ce ne sont pas vraiment les fans habituels de squash. Asal sent le soufre, et une partie du public aime ça pendant que l'autre se pince le nez.
Avec la participation du squash aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 2028 en tant que sport olympique, la discipline a l’occasion de peut-être marquer le coup pour devenir un sport permanent, un objectif recherché depuis longtemps. Pour cela, il faut des têtes d’affiche. Du haut de ses 2 millions de followers sur Instagram, avec ses attitudes inspirées du football qu’il a failli choisir comme activité professionnelle, Asal est un renouveau, un ambassadeur nécessaire chez les messieurs, Nour Sherbini restant intouchable chez les dames. 

Asal x Coubertin

C’est d’autant plus vrai dans un sport où le règne de l’Egypte souffre de moins en moins de contestation. Les deux finales des championnats du monde, hommes et femmes, étaient 100% égyptiennes cette année. Il y a aujourd’hui trois Egyptiens dans le top 5, et les premiers Européens (le Gallois Joel Makin, 6e, le Français Victor Crouin, 7e) sont en retrait relativement aux Nick Matthews, James Willstrop ou Gaultier d’autrefois. Avec la retraite d’Ali Farag, quadruple champion du monde, parti l’an dernier après une finale de championnat du monde controversée… contre Asal, ce-dernier est la seule option possible. De toute façon, au vu de son niveau, il ne risque pas d'ouvrir la porte, à moins que son petit frère Marwan, vice-champion du monde junior, ne vienne le perturber.
Tant pis s’il n’est pas respecté de tous, comme Farag et son physique arachnéen, ou les génies Ramy Ashour et Amr Shabana en leur temps, tant pis si le CIO avait demandé justement à alléger la part de l’arbitrage dans le jeu, et tant pis si son style de jeu n’a rien d’olympique pour l’instant : pour le squash, ce sera "le Raging Bull" envers et contre tout. Avec le risque qu’il devienne, comme s’était lamenté Marwan El Shorbagy dès 2021 "plus grand que le sport", et l’espoir qu’il s’améliore et mûrisse pour devenir pleinement le champion que son niveau de jeu lui permettrait d’être. Ou même qu'il fasse évoluer un sport qui n'a jamais su crever son plafond et attirer le grand public. En attendant, le souffle du clivant Asal continue de balayer le monde du squash, qui pourrait ne plus jamais être tout à fait le même. Avec les finales du circuit à Paris du 17 au 20 juin, le public français pourra se faire son opinion.
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