Après l'interview de Patrick Mouratoglou, la question : pourquoi le tennis refuse de changer son format ?

Interviewé par nos soins ce week-end dans le cadre de l'UTS, Patrick Mouratoglou a réitéré le besoin impérieux selon lui de voir le tennis renouveler profondément son format, sous peine de mort programmée. Il s'est heurté à ce qu'il dénonce le plus souvent, à savoir un scepticisme massif des puristes. Si son constat est partagé, les solutions qu'il propose le sont beaucoup moins.

Mouratoglou : "Le tennis, c'est 85% de temps mort"

Video credit: Eurosport

A l'heure où s'ouvre le Masters 1000 de Monte Carlo, avec ses tribunes endiablées, son ciel ensoleillé et son décor de carte postale, on a envie de le chanter : le tennis se porte bien, merci pour lui. Mais fera-t-il aussi beau demain ? Certainement pas selon Patrick Mouratoglou qui, depuis longtemps, martèle un discours pessimiste sur l'avenir de son sport.
"Les jeunes ne regardent pas le tennis, toutes les études l'ont montré, a-t-il argué sur Eurosport dans une longue interview réalisée à Nîmes, en marge de l'UTS (Ultimate Tennis Showdown) remporté samedi par Felix Auger-Aliassime. C'est indispensable de les faire adhérer à ce sport si on veut que, dans 30 ou 40 ans, le tennis soit toujours aussi populaire (…) Le business du tennis va très bien. Simplement, la fanbase est de plus en plus vieille et elle ne se renouvelle pas."
À l'en croire, si rien n'est fait, le tennis sera mort d'ici un demi-siècle. Pour des raisons purement mécaniques. Démographiques. C'est pour cela qu'il dit avoir fondé, en 2020, l'UTS et son format totalement revisité, à mi-chemin entre le sport et le show. Et ce, entre autres multiples activités, ce qui finit d'ailleurs par avoir une forme de limite : à la longue, on ne sait plus très bien qui parle entre le coach, le consultant, le simple passionné ou le businessman averti, promoteur d'une exhibition qui ne veut toujours pas dire son nom, même si tout laisse à penser le contraire.
Cette confusion des genres tend parfois à laisser penser que Mouratoglou voudrait que le tennis, demain, se joue en Grand Chelem comme à l'UTS. Or, on a peu de doutes sur le fait qu'il soit probablement l'un des derniers à le souhaiter. Personnage volontiers provocateur, le fondateur de l'académie éponyme cherche surtout à donner un grand coup de pied dans le cocotier. C'est le principe d'une caricature : on grossit les traits, pour mieux révéler les défauts. Mais son discours divise, en même temps qu'il effraie. Parce que dès qu'il s'agit de modifier ses codes, le tennis se crispe.

Le tennis, un sport de temps long dans une société où tout va plus vite

L'ancien entraîneur de Serena Williams, lui, aime à en jouer. Les nombreuses réactions suscitées par son interview, et pas seulement en France, apportent en quelque sorte de l'eau à son moulin : l'immobilisme latent de la fanbase vieillissante est précisément ce qu'il dénonce. Mais peu importe, au fond. Le tennis est un sport profondément subjectif. L'enjeu de son avenir dépasse largement le cadre d'une guéguerre entre les pros et les anti-Mouratoglou. Au moins l'intéressé a-t-il le mérite de défendre ses idées, et d'apporter une vraie réflexion. La vérité, elle, sera toujours une affaire de nuances.
Dans son analyse, il y a ainsi à boire et à manger. La baisse globale de l'intérêt pour le tennis, en France tout du moins, est une réalité corroborée par celle des licences, même si celle-ci est masquée par la croissance du padel. L'attractivité télévisuelle en est forcément un corollaire. Reste qu'il est difficile de comparer les époques. Depuis le "boom" des années 70, les temps ont changé. L'offre a explosé, que ce soit en termes de pratique sportive ou d'activités diverses. Le tennis en a pâti, bien sûr. Mais il n'est pas le seul. Maintenant, la question du format est-elle vraiment au cœur du problème ? Difficile de proposer un remède avant d'avoir vraiment posé un diagnostic.
picture

Clash Mouratoglou-Tsonga : Le Top 10 est-il vraiment plus fort que la précédente génération ?

Video credit: Eurosport

Par nature, le tennis est un sport de temps long. Il nécessite de s'immerger progressivement dans l'histoire d'un match, d'accepter ses temps morts (nombreux) pour savourer ses explosions (plus rares). A l'heure des vidéos de trente secondes et des scrolls infinis, ce rythme paraît, c'est vrai, complètement désuet. Faut-il pour autant l'abandonner ? Ce serait comme vouloir supprimer les livres, au motif que les gens ne lisent plus. Ce qui, d'ailleurs, reste là encore à démontrer.
Changer la nature d'un sport pour séduire ceux qui ne s'y intéressent pas apparaît ainsi comme un pari incertain. Dans la vie, on dit souvent qu’il ne faut pas changer pour plaire à ceux qui ne nous aiment pas tel que l’on est. Partant de là, un sport devrait-il s'adapter à des gens qui ne le regardent pas ? Mieux vaut, paraît-il, cultiver ses forces que de gommer ses faiblesses. Or, la force du tennis est là : dans sa longueur et sa dramaturgie. Ce sont rarement les matches les plus courts qui marquent l'histoire. Jamais, même. Supprimer cette dimension reviendrait à le couper de son passé.
picture

Mouratoglou : "L'UTS c'est du sport et un show"

Video credit: Eurosport

Pour ne pas mourir idiot, et pour nourrir ma réflexion, je me suis amusé à aller disputer pas plus tard que samedi un tournoi multi-chances dans un club de la région parisienne, à Montreuil - où, ironie de l'histoire, se situe le berceau historique de l'académie Mouratoglou. Format : deux sets en trois jeux, no-ad et super tie break. Trois matches garantis. Je n'irai pas jusqu'à dire que ça n'est pas le même sport. Mais pas loin, quand même. La sensation d'avoir du temps pour installer son jeu disparaît. Chaque point devient vital. L'atmosphère est plus nerveuse, presque oppressante. On aime ou on n'aime pas. C'est simplement autre chose.
Le hasard du tirage m'a fait rencontrer un jeune de 17 ans, au demeurant très sympathique et doté qui plus est d'un revers à une main. Anachronique, donc. Et certainement un peu biaisé, puisque lui-même pratiquant. Mais un profil intéressant, malgré tout, pour ma petite enquête improvisée. J'en ai donc profité pour lui demander s'il aimait regarder le tennis à la télévision. Sa réponse a été simple : oui. Mais son problème ne résidait pas dans la durée des matches. Plutôt dans leur accessibilité.

L'ennui puis l'extase : l'essence même du tennis

D'autres l'ont souvent dénoncé aussi : pour amener les jeunes au tennis, encore faut-il déjà leur en montrer, c'est-à-dire en diffuser sur les plateformes qu'ils fréquentent. Peut-être faudrait-il commencer par ça, avant de s'attaquer à autre chose. Le tennis de table l'a bien fait, ces dernières années, en implémentant des formats numériques parfaitement adaptés à cette fameuse "fast" consommation. Résultat : une visibilité accrue, renforcée en France par l'émergence des frères Lebrun. C'est d'ailleurs un prérequis indispensable. Qu'un Français atteigne demain la finale de Roland-Garros, et plus personne ici ne parlera du format.  
Cela dit, dans le fond, le tennis se pose des questions sur sa durée depuis toujours, et particulièrement depuis que la télévision existe. L'invention du tie break, à la fin des années 60, avait pour vocation de le rendre plus facilement compatible avec les grilles de programmation. À l'époque, convenons que beaucoup avaient crié à l'hérésie. Aujourd'hui, plus personne ne conteste sa légitimité (hormis peut-être au cinquième set). Preuve qu'il faut savoir rester ouvert : un sport ne saurait rester totalement figé, ou c'est la mort assurée.
picture

"Ce qui m’impressionne le plus chez Sinner ? Son envie constante de progresser"

Video credit: Eurosport

Beaucoup de sports à durée variable ont d'ailleurs travaillé à leur format. On a parlé du tennis de table, qui s'est largement réinventé au début des années 2000. Citons aussi le volley-ball, le badminton ou le cricket. Mais aucun sport majeur n'a fondamentalement raccourci sa durée. La réflexion a surtout porté sur la rythmique des matches. En tennis, celle-ci pose en effet souvent problème, tout comme l'ambiance dans les stades. Trop de temps morts, trop de silences qui lui donnent parfois un aspect monacal inadapté à nos besoins de vibrer.
Mais le scoring, lui, a suffisamment prouvé sa grandeur pour être aujourd'hui réduit à un simple produit marketing. Le tennis n'est pas un "produit" de consommation. C'est une école de la vie, et un générateur d'émotions. Or, ces émotions naissent souvent du temps qui s'étire. Personne (ou pas grand-monde) ne regarde un match de cinq heures sans bouger de sa chaise. Ça n'était pas vrai hier, ça l'est encore moins aujourd'hui. On picore. On revient. On attend le moment clé. Mais ces moments cruciaux n'existeraient pas sans les langueurs qui les précèdent. Le tennis est ainsi fait : une alternance d'ennui et d'extase. Lui enlever l'un, c'est condamner l'autre.
Rejoignez Plus de 3M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité