ATP Doha | Andrey Rublev : "Quand je déconne, ça me tue petit à petit…"

Eurosport sur Google

Sacré personnage qu'Andrey Rublev. Sur le circuit, il est unanimement reconnu comme l'un des joueurs les plus sympas et drôles du vestiaire. Mais, sur le court, il devient quelqu'un d'autre, un "monstre" pour reprendre ses termes, capable de se faire mal à lui-même et de complètement disjoncter. Rencontré en décembre lors de l'UTS Londres, il s'exprime en longueur sur cette facette. Entretien.

Rublev n'a pas traîné : sa victoire contre Zhang en vidéo

Video credit: Eurosport

Par Frédéric Verdier
Andrey, cela fait maintenant quatre ans que vous êtes un membre distingué du Top 10 quasiment sans interruption. Est-ce que vous arrivez à mesurer cet accomplissement ?
Andrey Rublev : Honnêtement, je ne sais pas. Enfin, si : je trouve ça génial. C'est difficile de tout résumer mais les deux premières années, je me suis souvent dit : 'OK, j'ai eu de la chance, j'ai vraiment bien joué, des concurrents ont été blessés'. Et puis, au bout de la troisième année, je me suis dit : 'OK, je ne suis peut-être pas si mauvais que ça.' Désormais, j'ai encore plus confiance, je sais que ça n'a rien à voir avec la chance. Donc c'est génial mais je veux continuer à apprendre de mes erreurs. J'ai beau avoir fait quatre ans dans le Top 10, il arrive encore que je me comporte comme un gamin sur le court. Je me dis que si j'arrive à me débarrasser de ça, je peux encore faire mieux.
C'est ça le plus difficile à gérer pour vous ? Les émotions de ce sport ?
A.R : Oui, je suis très sensible, émotionnel. Donc j'essaie de contrôler de ça, d'être toujours dans les bonnes dispositions. Il y a tellement de choses qui font me sentir coupable, vraiment mal sur le court. Par-dessus tout ça, j'ai aussi des pics émotionnels. Donc j'agis mal. Je connais d'autres personnes qui ont ces comportements problématiques mais ils arrivent à passer à autre chose, à être détaché de ça. Moi, quand je déconne, ça me tue petit à petit car je culpabilise beaucoup. C'est vraiment dur pour moi de contrôler ça.
picture

Face à ses démons, Rublev se frappe la main avec sa raquette

Video credit: Eurosport

Avez-vous déjà vu le film d'Andreï Tarkovski qui s'appelle "Andreï Rublev" ?
A.R : Non. Je sais qui est Tarkovski, un grand nom de la culture, j'ai entendu parler de ce film mais je ne l'ai jamais vu.
C'est l'histoire d'un homme qui essaie de garder la foi pendant les moments difficiles pour accomplir sa mission. Est-ce que ça t'évoque quelque chose en vous ?
A.R : Oui mais je pense que ça évoque des choses à tout le monde.
Vous n'avez jamais eu de problème à garder la foi ?
A.R : Cela dépend de ce dont on parle. Si on parle de moi, de mes trucs, non je n'ai jamais eu de problèmes. Mais si on parle d'autres choses… Sur le tennis, j'y crois. Si je ne crois pas en moi, comment voulez-vous que j'espère faire des bons résultats ? Je dois être la personne qui croit le plus en moi au monde. Autrement, vous ne pouvez pas gagner de grands titres.
picture

Andrey Rublev

Crédit: Getty Images

On a parlé d'un film, je voulais vous parler d'un livre désormais. Il s'appelle "Docteur Jekyll et Mister Hyde"…
A.R : (Il coupe) Oh non, je suis vraiment mauvais sur ce genre de chose. Même si j'ai l'air éduqué, je ne suis pas cultivé du tout… (rires)
L'idée est simple : il y a un premier personnage, charmant et très sympa, comme vous et un autre personnage qui…
A.R : Il tue des gars ou quoi ? (rires)
Non, pas à ce point-là mais une personnalité très noire, très extrême, très nerveuse.
A.R : Je vois l'idée. Je pense qu'on a tous différentes personnalités, différents monstres en nous en fait. Dans mon cas, mon monstre est uniquement dirigé contre moi. Je peux être calme, sympa, marrante mais si je deviens fou, c'est uniquement envers moi-même. Les autres n'ont rien à voir là-dedans. Je pense que ça se voit pendant mes matches : ce n'est pas l'adversaire qui est en cause, c'est moi.
Quel est le genre de déclic qui vous pousse à bout ?
A.R : En fait, je pense que ça arriverait à beaucoup de personnes dans cette situation, où l'on vous pousse à la limite, de l'adrénaline et du stress. Dans la façon dont j'ai été éduqué, le tennis donne du sens à ma vie. C'est pour ça que, parfois, un petit détail peut prendre de telles proportions. C'est comme si ma vie en dépendait.
Donc le tennis, pour vous, c'est une question de vie ou de mort ?
A.R : Oui et c'est justement ce que je dois changer. Le tennis et la vie, ça n'a rien à voir. C'est juste un sport dont je dois profiter, ma vie ne dépend pas de ça. J'ai eu une vie avant, j'aurai une vie après le tennis.
Cela va faire dix ans que vous êtes sur le circuit, c'est quand même un sacré bout de vie…
A.R : (Il coupe) Je n'ai pas l'impression que ça fait 10 ans. En réalité, ma vie sur le circuit ATP a vraiment démarré, pour moi, en 2019. Avant, je jouais des Challengers des qualifications, j'ai eu des blessures etc… C'est vraiment à partir de 2019 que j'ai joué les grands tableaux des plus grands tournois. C'est seulement à partir du moment où je suis rentré dans le Top 30 (en novembre 2019) que je me suis considéré comme un vrai joueur sur le circuit. C'est à partir de là qu'on n'a plus à réfléchir pour savoir si on peut intégrer les tournois, s'il faut aller chercher des points dans des tournois inférieurs… Tout est plus facile.
Vous avez retenu quoi de cette période-là ?
A.R : C'est assez paradoxal comme période en réalité. J'ai fait face à d'autres défis, j'ai eu quelques blessures, la pandémie est arrivée… Mais j'étais encore un peu immature, je n'avais pas conscience de ce qui allait se passer. D'une certaine manière, c'était plus simple : je jouais pour être un meilleur joueur de tennis. Les choses en dehors du tennis ne me perturbaient pas encore parce que je n'y prêtais pas vraiment attention. Je dirais que j'étais plus heureux à cette époque-là parce que tout était plus simple. Mais j'ai retenu, depuis, qu'il fallait apprécier les choses, ce que je ne faisais pas assez à l'époque. Parfois, j'étais malheureux alors que j'avais toutes les raisons d'être heureux. Je me suis rendu compte que je n'étais pas vraiment malheureux, simplement que j'étais stupide. C'est là que j'ai réussi à faire ce changement mental que j'ai eu moins de blessures et que je me suis senti bien mieux.
Parmi toutes les émotions qu'on peut ressentir sur un court de tennis, quelle est votre préférée ?
A.R : Quand tu sens que tu es connecté au moment à 100%, quand tu es dans la zone en fait.
Et la pire ?
A.R : Quand tu n'arrives pas à gérer un surplus de stress et d'adrénaline et que tout déborde. C'est le pire. Dans ces moments-là, tu ne vois plus rien, tu n'entends plus rien, tu ne penses même pas aux conséquences de tout ça. Même si tu te fais du mal à toi-même, tu n'en tiens pas compte. Et puis, cinq minutes après, tu réalises ce que tu as fait. Et là, vraiment, tu te sens vraiment mal. D'autant plus que, parfois, les gens autour de toi s'en fichent un peu de ton ressenti. Ils viennent pour se divertir, passer un bon moment, ils ont assez de problèmes à la maison et ils assistent à un "drama" alors qu'ils viennent juste pour déconnecter. Vraiment, je me sens super mal à chaque fois.
Rejoignez Plus de 2M d'utilisateurs sur l'app
Restez connecté aux dernières infos, résultats et suivez le sport en direct
Télécharger
Partager cet article
Publicité
Publicité