Il faut que tu respires, Andrey : Rublev, l'embellie prudente
Par Laurent Vergne
Publié 24/02/2025 à 01:37 GMT+1
Andrey Rublev a été superbe cette semaine à Doha. Solide dans son jeu et, plus important encore, dans sa tête, il est allé chercher un titre qui va lui faire un bien fou. Le Russe, en proie à tant de doutes et de démons intérieurs, sujet à la dépression et d'une franchise touchante dans sa façon de faire face à ses tourments, a encore le temps de les vaincre. Doha est un bon début. Mais prudence.
Rublev, prince de Doha, retrouve le sourire
Video credit: Eurosport
Andrey Rublev est peut-être le type le plus attachant du circuit. C'est un titre très honorifique, probablement sujet à débat pour certains, et sans doute l'intéressé préférerait-il d'autres titres de gloire. Mais il y a quelque chose, chez lui, qui suscite une forme d'empathie naturelle. On a envie de le voir réussir. Pas tant pour le joueur ou pour des raisons purement tennistiques, mais pour l'humain. Andrey Rublev est très humain. Avec tout ce que cela implique de difficultés. Dans sa tête, un bordel gigantesque. Jusque sur le court. Surtout, sur le court.
Chacun peut ressentir presque physiquement à quel point le Russe souffre par moments dans l'exercice de son métier. Son mal-être est palpable. Poker face, ce n'est pas son truc. Parce qu'il n'est pas vraiment doué pour masquer ses tourments. Au contraire. Ses frustrations, sa colère intérieure, sa rage contre lui-même, il dépose tout ça sur le court, à la lumière des caméras, au vu et au su de tous. Il le montre et il en parle. Sans honte. Rublev, ou la thérapie permanente.
L'été dernier, après sa victoire contre Jannik Sinner en quarts de finale à Montréal (rappelons qu'il a été un des quatre joueurs à battre l'Italien en 2024), il s'était épanché sans fard. "C'est un moment spécial, parce que je souffrais depuis plusieurs mois, mentalement. Je pense que j'avais besoin de ce match, de sentir que je pouvais encore bien jouer, prouver que je pouvais avoir des résultats." Il avait parlé de "burn out", de "dépression" qui durait depuis plusieurs années. "Ça a fini par exploser de plus en plus sur le court, je ne pouvais plus contrôler, avait-il dit. Dans la vie de tous les jours, j'étais capable de rester calme, mais sur le court, je brûlais tout."
/origin-imgresizer.eurosport.com/2025/02/20/4100185-83141348-2560-1440.png)
Rublev sur courant alternatif écarte de Minaur : le résumé de la rencontre en vidéo
Video credit: Eurosport
Le paradoxe vivant
Le mois dernier, dans un entretien au Guardian, Andrey Rublev était même allé beaucoup plus loin dans la confession. "Il y a six mois, expliquait-il dans les colonnes du quotidien britannique, j'ai atteint le pire moment de ma vie en termes de perception de moi-même. C'était après Wimbledon. C'était le pire moment auquel j'ai été confronté. Cela n'avait rien à voir avec le tennis. A ce moment-là, je ne voyais plus de raison de vivre." Le tennis n'est qu'un reflet, un révélateur. Ce n'est pas l'essentiel, mais il en dit long sur lui.
Le Moscovite est une sorte de paradoxe ambulant. Intéressant, plein d'humour, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il a réussi dans son métier. Depuis l'automne 2020, il est resté sans discontinuer dans le Top 10 mondial, à l'exception de deux semaines en août 2022, où il avait chuté au... 11e rang. Bref, il est d'une constance formidable au plus haut niveau. Mais dans le même temps, il est presque aberrant qu'un pensionnaire permanent d'une telle élite, double vainqueur et quadruple finaliste en Masters 1000 attende encore, à 27 ans, de jouer une première demi-finale en Grand Chelem.
On pourrait établir une liste longue comme le bras de joueurs qui n'ont encore jamais vu le Top 10 (ou qui n'y ont passé qu'une poignée de semaines, tout juste à la 10e place) qui ont déjà joué au moins une demie majeure, voire une finale. Nick Kyrgios. Ben Shelton. Jack Draper. Pablo Carreno Busta. Lucas Pouille. Roberto Bautista Agut. Frances Tiafoe. Lorenzo Musetti. Et d'autres. Sa carrière n'a rien à envier à ceux-là. Ce serait même plutôt le contraire. Mais eux ont cassé ce plafond de verre. Essayez de trouver un autre joueur ayant campé cinq années dans le Top 10 sans jamais franchir le cap des quarts de finale en Grand Chelem. Bon courage.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2025/02/21/4100667-83150993-2560-1440.jpg)
Digne d'un débutant : l'incroyable air shot de Rublev en vidéo
Video credit: Eurosport
Andrey Rublev est probablement sa propre limite. Il cherche des solutions. Il s'est tourné vers la méditation et le bouddhisme. Cette semaine, à Doha, on l'a vu fermer presque systématiquement les yeux aux changements de côté, en respirant profondément. Méditation, encore ? "Je ne sais pas trop. Ce sont des exercices de respiration. C'est quelque chose que j'essaie depuis le début de la saison pour essayer de me sentir mieux, pour avoir toujours le bon état d'esprit, a-t-il confié. Ça ne fait pas assez longtemps pour que je vous dise si ça fonctionne réellement." Il faut que tu respires, Andrey.
Peut-être que lors du prochain tournoi, je recommencerai à tout balancer partout
Au Qatar, en tout cas, tout a fonctionné. Alors qu'il semblait toucher un nouveau point bas, que João Fonseca lui avait donné un coup de vieux en lui collant trois sets au 1er tour en Australie, qu'il semblait sur le point de sortir du Top 10, ce titre à Doha tombe à pic. Il est allé le chercher au courage, à la grinta, en passant par tous les états. Il lui a fallu huit balles de match pour venir à bout de De Minaur en quarts. Il est allé au tie-break du dernier set contre Auger-Aliassime en demie. Puis trois sets à nouveau en finale contre Draper. Mais il a toujours eu le dernier mot.
"J'ai été vraiment bon mentalement et je n'ai pas laissé la frustration m'envahir, s'est réjoui le Russe après son titre. Chaque fois que je sentais que la frustration arrivait, j'ai été en mesure de faire un reset et de repartir pour être capable de jouer à nouveau avec la même intensité. C'est la chose la plus importante." Plus que la victoire finale, plus que son premier titre depuis 10 mois sur le circuit, c'est son attitude qui le comble. Il reste à répéter ça tout le temps, partout. Facile, non ?
/origin-imgresizer.eurosport.com/2024/05/05/3962664-80447988-2560-1440.jpg)
A l'envers, puis à l'endroit, Rublev est passé par tous les états : sa victoire finale en vidéo
Video credit: Eurosport
On aimerait vraiment que cette semaine marque le début d'un nouveau chapitre pour lui. Plus apaisé. Plus performant. Le second élément étant la conséquence du premier. L'un n'ira pas sans l'autre. Mais il se méfie, Andrey. De lui-même. A Madrid, lors de son dernier titre en Masters 1000 au printemps dernier, il avait écrit sur la caméra "Samadhi. Maintenant, je suis libre." Une référence à l'apport du bouddhisme sur sa personne. Trois mois plus tard, il plongeait à nouveau dans la dépression et se retrouvait au fond du seau en s'interrogeant sur l'intérêt de sa propre existence.
Alors, malgré cette embellie, il sait que le chemin reste long et l'avancée fragile. A propos de son introspection et de sa respiration en changeant de côté à Doha, il a eu cette phrase, qui le résume si bien. Elle traduit à la fois son envie de faire mieux et d'aller mieux, et ses doutes, toujours là : "Il semblerait que ça m'aide, mais avec moi, on ne sait jamais. Peut-être que lors du prochain tournoi, je recommencerai à tout balancer partout. J'ai essayé beaucoup de choses qui n'ont pas fonctionné. Là, je tente ça et on verra bien." Respire, Andrey. Respire.
Sur le même sujet
Publicité
Publicité