Ben Shelton a raison : le tennis doit se montrer plus permissif avec le trash-talking

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Dans une interview mise en ligne vendredi sur Eurosport, Ben Shelton regrette que la culture du trash-talking, qui fait quasiment partie du spectacle dans les sports US, soit inexistante dans le monde du tennis. L'Américain, comme beaucoup de ses compatriotes, estime que ce serait pourtant un levier intéressant pour attirer de nouveaux fans. Et le pire, c'est qu'il a probablement raison.

Quand Novak Djokovic imitait la célébration de Ben Shelton

Crédit: Getty Images

"Le tennis, comme spectateur, permet de rallonger la vie tellement on se fait chier." Cette assertion humoristique, prononcée par Edouard Baer lors d'un sketch effectué en marge de la Mostra de Venise en 2023, a pu faire grincer quelques dents parmi les passionnés. Mais elle a le mérite de mettre les pieds dans le plat et de poser crûment une question que l'on entend parfois, souvent même : le tennis est-il un sport ennuyeux ?
Pour ses contradicteurs, insensibles à ses langueurs qui en font pourtant la substantifique moëlle, il l'est assurément. Sans la partager, on peut comprendre l'idée : le tennis est un sport où la durée de jeu effective ne dépasse pas les 20% et où l'on passe le reste du temps à regarder des joueurs marcher, s'asseoir, suivre de drôles de routines puis se faire de gros câlins à la fin, comme s'ils étaient les meilleurs potes du monde (faux), avant d'ouvrir le robinet d'eau tiède en conférence de presse. Pour peu qu'il s'agisse d'un 1er tour entre - au hasard de ceux qu'on a eus à Madrid - Roberto Bautista Agut et Jaume Munar, c'est-à-dire un match sans aucune fantaisie ni tennistique ni verbale, c'est en effet difficilement vendable aux non-initiés.
Dans tous les autres sports, il y a du trash-talking mais pour une raison que j'ignore, il ne faut pas le faire au tennis. Pourtant, je crois que ça pourrait lui faire du bien…
A une époque où le public a besoin de sa dose instantanée d'adrénaline et n'a plus la patience d'endurer les temps longs monotones des matches où il ne passe rien, le problème devient sensible. C'est la raison pour laquelle beaucoup militent pour une libéralisation de la parole sur le court, à l'instar de Ben Shelton qui, dans un entretien à Eurosport, réclame davantage de trash-talking entre les joueurs : "C'est mal vu au tennis, je ne sais pas pourquoi, s'exprime ainsi le Floridien. Dans tous les autres sports, il y a cette dimension-là mais pour une raison que j'ignore, il ne faut pas le faire au tennis. Pourtant, je crois que ça pourrait lui faire du bien…"
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Bras de fer, pétage de plomb, fautes en cascade : un tie-break de feu entre Medvedev et Shelton

Video credit: Eurosport

Fût-un temps où l'on a considéré que cela pourrait lui faire du mal. Parce que le trash-talking, que l'on pourrait traduire par l'art du chambrage en français, colle assez peu avec l'étiquette d'un sport culturellement et historiquement réservé aux gens bien élevés, et où les bonnes manières doivent autant compter que le beau geste. C'est ce qui fait le charme, mais peut-être aussi désormais le point faible d'un sport en quête, comme on dit, d'un renouvellement de sa "fan base". Au point que beaucoup sont nostalgiques d'un temps où le tennis proposait des joutes oratoires beaucoup plus fréquentes, avant d'être ramené au silence par ses instances soucieuses de leur devoir d'exemplarité.
On vous parle bien sûr des années 70, période dorée où le tennis, dans le sillage d'un Mohamed Ali souvent considéré comme le père spirituel du chambrage dans le monde du sport, a lui aussi accouché des plus grands trash-talkers de son histoire. Avant, à l'exception peut-être d'un Bill Tilden ou d'un Pancho Segura qui avaient un certain sens de la provocation, rien n'aurait pu troubler l'ordre public pendant un match. Et puis, sont arrivés des Jimmy Connors, des Ilie Nastase ou des John McEnroe qui ont mis une pagaille pas possible sur les courts, emmenant leur sport jusqu'à la lisière d'un jeu de cirque. Parfois même d'un ring de boxe.

Nastase-McEnroe, US Open 79 : le match qui a tout changé

Le problème, c'est que le tennis n'était pas prêt à cela, avec un corps arbitral trop amateur pour contenir les débordements de plus en plus abusifs de ces showmen ingérables. Le point de rupture a fini par être atteint lors d'un mythique deuxième tour de l'US Open 1979 entre un Nastase vieillissant et un McEnroe alors en route, à 20 ans, vers son premier titre en Grand Chelem.
Changement d'arbitre, bagarres dans les tribunes, intervention de la police... Le match a basculé dans le grand n'importe quoi, en grande partie du fait d'un Nastase bien décidé à user de tous les stratagèmes pour retarder son inéluctable agonie. "Fils de pute", a fini par lui lancer le jeune Américain. "Non, Monsieur fils de pute", a rétorqué l'inénarrable trublion roumain.
On aime et on en rigole aujourd'hui. Beaucoup moins à l'époque. C'est à la suite de ce match que les instances ont décidé de prendre les problèmes comportementaux à bras le corps en créant le code de conduite qui, aujourd'hui encore, continue de museler les tempéraments les plus explosifs. A tort selon les derniers réfractaires à l'autorité, lesquels, à leur corps souvent défendant, persévèrent dans la voix du trash-talking et en paient le prix fort à tous les sens du terme, aussi bien par le montant des amendes que par le jugement implacable des réseaux sociaux, toujours prompts à savoir où se trouve la bonne morale. Surtout dans un sport où la culture du silence demeure, tout de même, assez écrasante.

"Bitch", "Bullshit Russian", "mange-merde" et "petit merdeux" : quand le trash-talking dépasse les bornes

Pour les observateurs passionnés que nous sommes, la position n'est pas simple. D'un côté, on peut difficilement applaudir des deux mains quand Nick Kyrgios murmure en plein match qu'un de ses potes a couché avec la copine de son adversaire, quand Sloane Stephens traite Anastasia Pavlyuchenkova de "bitch", quand Stefanos Tsitsipas profère un "Bullshit Russian" à l'attention de Daniil Medvedev ou quand Corentin Moutet veut en découdre avec la terre entière. Et d'un autre côté, on est bien obligé de constater que c'est ce que veut le public. "This is what they paid for", comme le disait Jimmy Connors à l'US Open 1991, dans une tirade restée aussi célèbre que sa victoire, ce soir-là, face à Aaron Krickstein.
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Moutet harangue la foule, refuse de jouer et perd le set sur point de pénalité : un sketch en images

Video credit: Eurosport

Ils ont payé pour ça. De la gloire ou du sang. Des matches de légende ou des matches trash. Tout mais pas l'indifférence, comme le chantait Goldman. On adore détester ceux qui franchissent la ligne rouge mais, au final, ce sont souvent les mêmes que l'histoire retient. Qui se souviendrait d'une demi-finale de la Coupe du Grand Chelem 1990 (d'ailleurs, qui se souvient de la Coupe du Grand Chelem ?) entre Brad Gilbert et David Wheaton si les deux Américains n'avaient failli en venir aux mains en plein cœur d'un combat brûlant, soudainement devenu incontrôlable à la suite d'une controverse arbitrale à un moment décisif ? Personne.
Après, il y a trash-talking et trash-talking. Quand Ivan Lendl assène à ce même Brad Gilbert qu'il ne le "battra jamais, même si j'étais sur mon lit de mort", on est dans le trash-talking bon enfant, un peu second degré, avec un fond de vérité caustique qui en fait tout le piquant. Quand Andy Murray glisse à Lukas Rosol que "tout le monde (l)e déteste sur le circuit", on est au stade légèrement supérieur. Quand Benoît Paire et Michaël Llodra se traitent mutuellement de "mange-merde" et de "petit merdeux", on en est à l'insulte. Et pour beaucoup, quand on en arrive là, les limites sont allègrement dépassées.
Si je fais ça au tennis, les réseaux vont devenir fous. Alors que si c'est Caitlin Clark, les gens adorent.
Il en faut toutefois plus pour choquer la plupart des Américains, biberonnés aux sport US où le chambrage fait partie intégrante d'un show parfaitement huilé. Pour eux, le trash-talking reste un jeu, quasiment une mise en scène. "Avant de jouer au tennis, j'ai fait du basket et de l'athlé, je peux vous dire que j'en ai entendu des vertes et des pas mûres, j'en ai dit aussi pas mal, témoignait il y a deux ans Coco Gauff dans un épisode de WTA Insider. En fait, tout va bien tant qu'on ne le prend pas personnellement. Le problème, c'est que si je fais ça au tennis, les réseaux vont devenir fous. Alors que si c'est Caitlin Clark (Ndlr : une joueuse de basket américaine), les gens adorent." Résultat : Coco ne dit plus rien. C'est dommage. Peut-être même dommageable.
"Vous croyez que, sur un terrain de foot ou de basket, les mecs se disent 'salut, comment tu vas ?' avant de s'affronter, comme on le voit aujourd'hui dans le tennis ?, s'était pour sa part insurgé John McEnroe quand il fut l'invité du show télévisé "Late Night", sur NBC. Bah non. Dans ces sports-là, il y a beaucoup de trash-talking. On en faisait aussi à mon époque et j'aimerais en voir un peu plus à nouveau." "Il ne s'agit pas de s'injurier tout le temps, mais ce serait bien effectivement de voir davantage d'interactions entre les adversaires, avait embrayé Jessica Pegula. Je ne sais pas comment on peut faciliter cela, mais ce serait plus cool et, surtout, cela permettrait de faire ressortir davantage les personnalités de chacun."
Telle est, au fond, la finalité de ceux qui voudraient assouplir le code de conduite et faire en sorte que le système permette aux joueurs d'exprimer leurs émotions, plutôt que de les taire. Le trash-talking serait un moyen de ramener de la vie sur un terrain qui en manque un peu, c'est vrai, parfois. Mais il ne saurait être une fin en soi, l'essentiel restant que chacun reste en congruence avec sa propre identité, pour garantir la diversité des styles. Car n'est pas trash-talker qui veut. A son époque, la personnalité impénétrable de Björn Borg fascinait d'autant plus qu'elle dénotait parmi les caractériels de sa génération. Aujourd'hui, si le public a plus de mal avec le flegme d'un Jannik Sinner, c'est peut-être parce qu'il manque un contre-poids chez ses rivaux.
Dans ce constat, les responsabilités sont partagées. Les instances ont la leur, nous avons la nôtre aussi, dans notre indécrottable tendance à clouer au pilori ceux qui sortent des rails tout en nous délectant de leurs écarts, pop-corn à la main. L'arrivée des réseaux sociaux a tout aggravé et celle de la vidéo n'a rien arrangé, comme nous le disait un jour l'ancien arbitre international Pascal Maria. "Avant, la plupart des tensions partaient d’une erreur d’arbitrage. Aujourd’hui, comme il n’y a plus de débat, il y a moins de frustration. C'est mieux évidemment mais d'un autre côté, ce qui fait vendre le sport ce sont aussi ses polémiques, ses discussions de comptoir…" A regret ou non, difficile de le contredire.

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