"Chez les pros, les cartes sont redistribuées" – Moïse Kouame, secrets et dangers d'une précocité
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 05/02/2026 à 14:30 GMT+1
Après avoir pris un set à Aleksandar Kovacevic pour son premier match sur le grand circuit, mercredi à l'Open Sud de France, le Français Moïse Kouame a confirmé, à 16 ans, l'immense potentiel qui lui est prêté. Mais pour lui, le plus dur commence. Plusieurs anciens entraîneurs de la pépite décryptent le phénomène de la précocité… et des pièges sournois qui peuvent l'accompagner.
Moïse Kouame lors des qualifications de Roland-Garros en 2025.
Crédit: Imago
En France, l'enflammade est presque un sport national. Et en écrivant ces lignes, on a bien conscience de ne pas être les derniers à y participer. Que voulez-vous, la passion… peut-être aussi le traumatisme d'une attente de bientôt 43 ans sans titre masculin en Grand Chelem. On n'en connaît pas les causes - s'il y en a -, mais on mesure les conséquences : au moindre adolescent qui sort du lot, on le voit vite comme le successeur potentiel de Yannick Noah. Soyons honnêtes : on est tous tombés mille fois dans le piège. Mais l'on y replonge encore, avec un enthousiasme presque enfantin.
Il faut dire que le jeune homme en question fait tout pour titiller nos petits cœurs sensibles. Après avoir passé la moitié de la saison 2025 sur le flanc en raison d'une lyse isthmique - la même fracture de fatigue au dos dont a souffert Arthur Fils -, Moïse Kouame a signé à son retour un début d'année 2026 fulgurant. Vainqueur coup sur coup de ses deux premiers titres en Future, il est devenu à Montpellier, à 16 ans et 10 mois, le plus jeune joueur à se qualifier pour le tableau final d'un tournoi du circuit principal depuis… Richard Gasquet, aujourd'hui son entraîneur.
En clair, Moïse marche sur l'eau – elle est facile –, même s'il n'est pas passé si loin d'un exploit encore plus retentissant : battu au premier tour mercredi par l'Américain Aleksandar Kovacevic, 83e mondial (6-7, 6-2, 6-2), le Francilien serait, en cas de victoire, devenu le plus jeune à battre un joueur du top 100 depuis un dénommé Carlos Alcaraz, en 2020, à Rio de Janeiro. Que n'aurait-on alors pas écrit… En attendant, le voilà déjà aux portes du top 500, dont il demeure de loin le benjamin.
Gasquet, Alcaraz… Deux exemples qui montrent que la précocité peut ouvrir bien des portes. Mais dans la liste des prodiges récents, on trouve aussi le nom de Rudolf Molleker, dernier joueur de moins de 17 ans à s'être qualifié (sans wild-card) pour un tournoi ATP avant Kouame. C'était en 2017. L'Allemand d'origine ukrainienne avait ensuite connu un début de carrière prometteur – il avait d'ailleurs battu le tout jeune Alcaraz, chez lui dans un Challenger à Murcie, en 2019 – avant de s'égarer en route, physiquement et mentalement. À 26 ans, il est désormais 442e mondial.
De quoi tempérer les emballements. "La précocité est un bon signe, bien sûr, mais ça n'est absolument pas une garantie d'atteindre le plus haut niveau. Il y a tellement de paramètres…, avertit Carlos Rodriguez, l'ancien mentor de Justine Henin, qui a entraîné le jeune Français à ses 13 ans lors de son passage en Belgique au sein de l'académie de l'ancienne numéro un mondiale. "Moïse est un joueur hors normes. Indépendamment de son gabarit, il a des qualités hors du commun en termes de coordination, de dissociation, d'orientation dans l'espace et de latéralité. Des gamins comme ça, honnêtement, je crois que je n'en avais jamais vus. Mais des étoiles montantes devenues des étoiles filantes, combien en a-t-on connues ?"
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"Physique impressionnant et belle qualité de frappe à 16 ans" : à la découverte de Moïse Kouamé
Video credit: Eurosport
L'entraîneur belge d'origine argentine, désormais établi à Barcelone, a été malgré tout marqué par le passage de Moïse, comme tous les techniciens qui ont croisé sa route. Y compris à ses débuts. Walter Gouy, Chef de projet des Ecoles de Tennis à la FFT, avait ainsi suivi ses premiers pas au sein du Comité du Val d'Oise, où il était à l'époque en charge de la détection des 5-7 ans.
"Ce qui m'avait marqué, c'est qu'à cet âge-là, il avait une capacité de concentration extraordinaire, se souvient-il aujourd'hui. Il pouvait rester des heures sur un même exercice. Il jouait au moins cinq heures par semaine au mur. Il avait une motivation sans faille. Sa précocité ne m'étonne pas. Chez lui, tout était aligné très vite, que ce soit la dimension motrice, technique, physique ou la compréhension du jeu. Maintenant, cela ne représente peut-être que 30 à 40% de ce qu'il faut pour éclore et durer au plus haut niveau."
La précocité pousse automatiquement à brûler des étapes (...) Un joueur peut se retrouver confronté à des niveaux pour lesquels il n'est pas encore prêt, émotionnellement ou physiquement.
Chez Moïse Kouame, la précocité n'est donc pas une vue de l'esprit. Elle reflète un talent brut évident. Mais si le talent permet d'émerger, il ne constitue souvent qu'une petite partie de l'iceberg une fois arrivé chez les professionnels. Où d'autres qualités, parfois plus invisibles, prennent le relais. Paradoxalement, la précocité peut parfois freiner leur développement.
"La précocité peut devenir un piège, car elle pousse automatiquement à brûler des étapes, fait remarquer le Belge Philippe Dehaes qui a été durant quelques mois, avant le relais de Richard Gasquet, l'entraîneur de Moïse à la FFT, au sein de laquelle il devrait prochainement hériter d'une nouvelle mission. Le joueur progresse vite, change de catégorie, la pression augmente et le niveau d'exigence aussi. Il peut se retrouver confronté à des niveaux pour lesquels il n'est pas encore prêt, émotionnellement ou physiquement. À partir de là, tout peut basculer. Parce qu'il est sollicité comme un adulte, alors qu'il ne l'est pas."
Ajoutons à cela les attentes populaires et la surexposition médiatique, le cocktail devient alors explosif. Richard Gasquet en sait quelque chose. S'il a construit la superbe carrière que l'on sait, l'ancien prodige de Sérignan a souvent évoqué les manques dont il avait pâti, en termes d'accompagnement, au moment de son passage chez les pros. Il n'a jamais caché son envie, une fois sa carrière achevée, d'aider les jeunes dans ce moment charnière. Sa présence aujourd'hui auprès de Kouame ne doit rien au hasard.
Une fracture de fatigue au dos à 15 ans traduit forcément une surcharge. Il faut s'en préoccuper, car les matches vont devenir de plus en plus violents.
Mais sa mission est sensible. Accompagner la croissance d'un tel talent relève d'un équilibre délicat. Carlos Rodriguez en témoigne : "J'ai toujours été très protecteur avec les jeunes et c'est d'ailleurs ce qui a créé une divergence avec l'entourage de Moïse, qui souhaitait que les choses aillent plus vite, raconte-t-il. Je respecte cela. Mais il faut rester vigilant sur sa santé physique. Une fracture de fatigue au dos à 15 ans traduit forcément une surcharge. Il faut s'en préoccuper, car les matches vont devenir de plus en plus violents. L'impact est aussi psycho-émotionnel. C'est là où l'entourage a un rôle capital : le jeune doit pouvoir se construire sur des valeurs stables et solides, qui vont au-delà de la performance pure."
Or, la stabilité n'a pas toujours caractérisé le parcours du jeune Français, qui a déjà écumé pas mal de structures d'entraînement, en France ou à l'étranger, avant de revenir dans le giron fédéral. Le talent, il est vrai, n'est jamais simple à canaliser. La précocité, par peur de manquer le train, peut engendrer une forme de précipitation. À Richard Gasquet désormais d'apporter, par son expérience, la boussole nécessaire.
À commencer par affiner une identité de jeu encore en construction. Grand (1,91 m), puissant, fort des deux côtés, Kouame semble capable de tout sur un court. Mais il peut, aussi, tomber dans le défaut classique de se retrancher dans sa zone de confort. "Quand je l'entraînais, je me suis battu pour qu'il prenne davantage le jeu à son compte. Il a tous les atouts pour être un joueur qui dicte le jeu", poursuit Carlos Rodriguez.
Là se cache l'un des pièges majeurs de la précocité. "Elle doit, selon moi, être en phase avec la réalité du tennis moderne : il faut frapper fort, être offensif, oser aller vers l'avant, conclut Philippe Dehaes. Gagner tout chez les jeunes parce qu'on est plus développé physiquement ou parce qu'on ne fait pas une faute, c'est bien. Mais chez les pros, tout le monde est complet. Les cartes sont redistribuées."
Les bonnes cartes, Moïse Kouame semble les avoir en main. A lui, maintenant, de savoir quand et comment les jouer, sans les griller.
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