"Le rugby français n’a pas été à la hauteur. Quand il est devenu une star, il n’a pas été accompagné. C’était un garçon fragile, la famille du rugby le savait." Les mots sont lourds, la tristesse et la colère profondes. Alors que la planète sport rendait un émouvant hommage à Christophe Dominici, disparu tragiquement voici deux semaines, son ancien coéquipier au sein du XV de France Abdelatif Benazzi a mis sur le tapis chez nos confrères de RMC un sujet rarement évoqué pour ne pas dire tabou, celui de l’accompagnement des joueurs en fin de carrière vers l’après, leur seconde vie. Dominici, lui, avait souffert de dépression pendant sa carrière.
Si la charge de l’ancien capitaine des Bleus a pu paraître précoce et donner l’impression de rechercher un coupable là où il n’y en avait pas, elle a eu le mérite de poser un débat mis de côté dans le sport professionnel, celui des failles d’athlètes considérés pendant toute une partie de leur vie comme invincibles. Pourtant, à 30, 35 ou 40 ans pour les plus chanceux, tout s’arrête. Il faut alors se réinventer. Une fracture particulière à ce métier pas comme les autres. Et parmi les disciplines les plus médiatisées, le monde du tennis ne fait pas exception, loin de là.
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Sport individuel, on pourrait même supposer qu’il expose davantage les siens aux risques de dépression, l’isolement n’arrangeant rien à l’affaire. Le sujet est d’autant plus délicat à aborder dans l’univers feutré de la petite balle jaune qu’il est souvent associé à l’argent. Pourquoi aider psychologiquement encore des tennismen ou tenniswomen qui ont déjà tout ? Cela reviendrait en quelque sorte à porter assistance à une caste de privilégiés. Vu sous cet angle, l’idée semble choquante, scandaleuse, déplacée. Elle a même des allures de non-sens. Mais les apparences peuvent être bien trompeuses.
Lorsque tu arrêtes ta carrière, du jour au lendemain, le téléphone ne sonne plus
"Lorsque tu arrêtes ta carrière, tout le monde t’appelle les 15 jours suivants pour t’inviter dans les différentes émissions, parce que tu as marqué ta génération. Mais après, le téléphone ne sonne plus. Et ce qui devient compliqué, c’est ce qu’on appelle la petite mort. Tu as été un héros, et du jour au lendemain, on ne t’invite plus au restaurant, dans les soirées, t’es devenu ‘has been’ ou pas loin", explique Henri Leconte, ex-numéro 5 mondial, qui a accepté de s’ouvrir sur le sujet. Le concept est désormais connu, mais la manière de l’appréhender, de préparer ce choc brutal reste pour beaucoup bien mystérieuse et un réel défi.
Grâce à la réussite de sa carrière et sa personnalité affirmée, "Riton" a pu en quelque sorte préparer la suite. Usé physiquement, il a dit stop à 33 ans mais a pu rester dans la lumière en devenant rapidement consultant pour France Télévisions, une sorte de sas de décompression salvateur. S'il n’a pas connu les galères potentielles de la reconversion, il n’a pas été pour autant à l’abri des conséquences psychologiques de l’après. "Tout sportif de haut niveau se nourrit de cette excitation, de ce public, de cette reconnaissance. Ça fait partie de nous, de notre ADN. Lorsqu’on est sur un court de tennis devant des milliers de spectateurs, c’est une jouissance qui est inégalable, qu’on ne retrouvera jamais. A quelques exceptions près. Yannick (Noah) l’a peut-être retrouvée sur scène en chantant devant 30 000 personnes voire plus. Mais c’est fini. Je n’aurai plus cette sensation. Celle de la victoire en Coupe Davis à Lyon par exemple en 1991, on ne l’aura plus…", considère-t-il.

Henri Leconte tombe dans les bras de Yannick Noah après sa victoire contre Pete Sampras lors du 2e simple de la finale de Coupe Davis 1991

Crédit: AFP

Une solidarité dans le monde du tennis ? Oui, mais à condition que tu aies une personnalité bankable
En somme, il s’agit de faire le deuil d’une vie d’une intensité hors du commun, à côté de laquelle tout semble bien fade. Inévitablement, les questions se bousculent alors, dont celle principale et fondamentale du sens à donner à sa nouvelle vie. A quoi bon continuer finalement ? "Quand tu es habitué à être soutenu, à avoir toute une équipe (entraîneur, kiné, préparateur physique, etc.) autour de toi qui te mettait toujours dans les meilleures conditions possibles, quand tu te retrouves seul, c’est compliqué. J’ai eu aussi mes mésaventures, mes moments de doute, de faiblesse où je me suis un petit peu égaré. Le problème, c’est de savoir qui tu es, ce que tu veux faire, ce que tu veux devenir. J’ai eu des moments très noirs, on en a tous. J’ai pensé au pire, mais de là à le faire, il y a un monde", confie encore Henri Leconte.
Et dans l’après-carrière, le monde du tennis est-il solidaire ? Tout dépend de ce qu’on entend par solidarité. L’entraide existe dans une certaine mesure pour offrir une place au chaud dans un club ou du travail à la Fédération française de tennis. Mais pour ce qui est des moments de partage, des retrouvailles avec le public, ils sont encore un peu réservés à une élite comme celle du club France (tous les joueurs qui ont été en Coupe Davis) ou du Senior Tour et du tournoi des Légendes. "Pour être sur le Senior Tour à l’époque, il fallait avoir été finaliste de Grand Chelem ou avoir gagné la Coupe Davis et avoir 35 ans. Donc j’ai attendu deux ans. Il y a une solidarité, oui, mais aussi à condition que tu aies une personnalité ‘bankable’ grâce à laquelle tu peux faire certaines choses avec les sponsors notamment. Il faut rentrer dans le moule", acquiesce Leconte.
C’est en partageant son vécu dans des business clubs ou au micro d’Eurosport, en s’ouvrant sur ses démons à son entourage, ou encore en recherchant d’autres sensations fortes comme il y a deux ans lors d’un week-end au volant d’un véhicule historique au Mans, que l’ex-champion a trouvé des exutoires. Avec le recul de ses 57 ans, il en est persuadé, pour affronter la retraite sportive, plus que jamais, les joueuses et les joueurs doivent être préparés. "Le travail mental aujourd’hui est 10 fois plus important que pour notre génération encore. Pourquoi ? Parce que nous, on n’avait pas les réseaux sociaux. On n’était jugés que lorsqu’on faisait un mauvais match. Le problème de nos jours, c’est qu’on sait tout sur tout en deux secondes. Tu peux mettre 20 ans à construire ta carrière et la détruire en 1 minute 30. Sur un tweet, une connerie, t’es mort. Il faut donc être plus armé encore."

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Une réinvention difficile : le problème de la reconversion pour les moins fortunés

Alors, imaginez le problème pour les autres, ceux qui n’ont pas gagné des mille et des cent durant leur carrière. Si le choc du passage de l’ultra-célébrité à l’anonymat pour eux est forcément moindre, gérer la perte d’excitation et d’adrénaline d’une fin de carrière reste une problématique, et surtout la reconversion est plus difficile. "Je n’étais pas forcément très conscient du fait que je n’allais pas faire ça toute ma vie. On te le répète parfois, en te disant d’en profiter au maximum parce qu’une carrière, c’est court. Mais toi, tu joues et il ne s’agit pas vraiment de savoir quoi faire après", note Jonathan Eysseric qui, à 30 ans, se donne une dernière année devant lui en simple pour voir s’il prolonge encore sa carrière.
Comme la majorité de ses collègues joueurs, il est resté la tête dans le guidon dans l’espoir de percer au plus haut niveau. Au mieux 202e joueur mondial, il n’a pas gagné des millions, mais le tennis reste toute sa vie. La perspective de ranger les raquettes et de voir son quotidien bouleversé le préoccupe quelque peu, même s’il sait qu’il a potentiellement un filet de sécurité. "La facilité, c’est de se dire que je passe mon BE (Brevet d’Etat, NDLR), même si après tu ne comptes pas du tout faire entraîneur. Mais si tu veux avoir une sécurité, tu fais ça. Mais hormis ça, c’est hyper difficile de parler d’autres jobs. Comme 90 % des joueurs, on n’a pas étudié ou peu pendant toutes ces années de carrière", explique-t-il.
Dans ces conditions, difficile d’envisager se réinventer et trouver un métier qui permette de lancer une autre vie. C’est aussi l’avis d’Arnaud Di Pasquale qui, malgré une fin de carrière précoce (à 27 ans à cause d’une blessure au dos), a pu s’ouvrir d’autres perspectives grâce aux moyens dont il disposait. Il a ainsi bénéficié d’une formation pour la reconversion des sportifs de haut niveau à Sciences Po mise en place par la fondation Jean-Luc Lagardère en 2007. C’est en s’entraînant avec le Team Lagardère qu’il en a pris connaissance. Mais il en a conscience, tous les tennismen professionnels ne bénéficient pas du temps devant eux dont il a pu faire bon usage.

Le suivi psychologique, une nécessité tardivement comprise

"Ces formations sont payantes. Mais j’avais la chance de ne pas avoir besoin d’être aidé financièrement. Je n’ai pas poussé les démarches pour être financé. J’ai eu la chance de prendre du temps à la fin de ma carrière parce que j’avais un peu de sous devant moi. Je n’étais pas dans l’urgence. Il y a de plus en plus d’organismes privés, des académies et ça crée des vocations. Ça crée plus de possibilités de travailler, plus d’emploi tout simplement, pour des métiers très axés tennis. Et c’est très bien. Mais ça va plus loin : c’est le fameux sujet de cette redistribution des dotations sur les circuits secondaires. Si elle est meilleure, plus de joueurs pourront vivre du tennis et ils auront plus de choix ensuite. Il y a beaucoup d’anciens joueurs en difficulté", souligne celui qui est devenu consultant pour Eurosport.

Arnaud di Pasquale JO Sydney 2000

Crédit: AFP

Di Pasquale a d'ailleurs engagé très jeune un préparateur mental. Se confier à lui l'a aidé à mieux se connaître pour appréhender sa carrière et la suite. Le milieu du tennis français a-t-il pris conscience de l'importance de cet accompagnement ? Incontestablement, oui. Du moins dans une certaine mesure et plutôt récemment. Longtemps, le recours à une aide psychologique ou l’établissement d’un véritable suivi s’est heurté à un mur de préjugés. Au-delà du stéréotype de l’athlète-surhomme auquel rien ne peut arriver, les spécialistes ont aussi été vus comme des concurrents par les entraîneurs. Makis Chamalidis, qui est un des pionniers dans ce domaine, en sait quelque chose. Pendant plus de 20 ans, il a collaboré avec la Fédération française de tennis (FFT) en tant que psychologue-référent.
"Quand je suis arrivé en 1997, c’était un terrain peu exploré. Il a fallu des années et des années d’un travail de sensibilisation pour que les entraîneurs comprennent les atouts de la démarche. Et ce n’est finalement que récemment que c’est monté en puissance institutionnellement en commençant par la période où Arnaud Di Pasquale était directeur technique national (de 2013 à début 2017, NDLR). Puis avec Pierre Cherret (actuel DTN), on a même créé un département de la performance mentale (2018-2019). Aujourd’hui, dans le tennis, c’est rare de trouver des joueuses et des joueurs à haut niveau qui n’ont pas eu une expérience avec un intervenant. Mais la plupart des intervenants ne sont pas spécialement des psychologues", précise Chamalidis.

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La FFT a mis en place un département de la performance mentale

Des sophrologues, d’anciens joueurs de haut niveau peuvent ainsi partager leurs expériences et des techniques de relaxation, de méditation ou encore de concentration pour aider les joueurs à faire face aux défis d’un match. Mais il y a une distinction fondamentale à établir entre toutes ces procédés qui relèvent de la préparation mentale et le suivi psychologique que seul un professionnel est habilité à mettre en place. Car ce sont bien les questionnements profonds des joueuses et joueurs en tant qu’êtres humains qui sont traités par les psychologues. C’est précisément la quête de sens qui déstabilise l’esprit de nombreux sportifs en fin de carrière qui les intéresse.
Cette approche globale nécessite par définition un travail à long terme. Pour que les joueuses et joueurs soient conscients des enjeux d’une carrière et soient préparés à l'après, des bilans collectifs ont d’abord été faits à l’entrée des pôles France pour les jeunes âgés de 12 ans. "J’ai toujours voulu faire passer ça pour quelque chose de léger, de normal, de banal. Pour éviter tout tabou. Comme un examen d’entrée, on est obligés de faire le bilan global tennistique, physique et psychologique pour savoir comment se sent chacun", détaille Arnaud Di Pasquale qui a donc initié le mouvement.

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Avec son département de la performance mentale, Chamalidis est allé encore plus loin. "On ne part plus du principe qu’un tel est faible ou fort mentalement, on parle de compétences à acquérir. Est-ce que c’est : 'Connaître mes motivations profondes ? Tracer ma route ? Travailler ma concentration ?' La qualité de l’entourage, c’est la première chose que l’on regarde dans un projet pour déterminer s’il est solide ou pas. Qui végète autour ? Est-ce que c’est bien organisé ? Est-ce qu’il y a un chef d’orchestre qui est compétent et qui peut aider le sportif à baliser son chemin ?' Quand on travaille ces compétences pendant sa carrière, on est mieux armé pour la fin de carrière." Comme chaque apprenti tennisman ou apprentie tenniswoman a une histoire, un parcours et des atouts différents, des programmes de plus en plus individualisés avec l’âge ont été mis en place.

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Et Chamalidis de détailler : "Au bout de 8 mois d’existence de ce département, on avait équipé chaque joueur qui s’entraînait au CNE (Centre national d’entraînement) avec un plan de progrès personnalisé, une compétence prioritaire à travailler et un plan d’action. L’entraîneur était partie prenante de ce dispositif, il était au courant de ces objectifs. On a commencé à mettre en place une formation pour les entraîneurs. On a mis en place des référents régionaux avec des gens compétents pour que ce programme soit aussi mis en place dans les ligues. On a fait aussi plein d’actions orientées vers les parents, des webinaires pour les accompagner aussi dans leur rôle de parents de jeunes joueuses et joueurs. Et ça ne s’était jamais fait."
L’un des rôles principaux du psychologue au côté du sportif, tel qu’il est envisagé par Chamalidis, est donc de l’aider à identifier les personnes de confiance sur lesquelles il pourra s’appuyer pour rebondir plus tard. Les fameux noyaux durs, gardes rapprochées dont se sont entourés les Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic pour mener à bien leur carrière, en affronter les soubresauts et envisager la suite. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Bâlois donne beaucoup de crédit à son premier cercle dans sa réussite et sa longévité. A maintes reprises, il a salué le rôle de ses parents, bienveillants sans être envahissants - ni vivre leur vie par procuration à travers lui - ainsi que celui de sa femme à ses côtés comme gage de stabilité émotionnelle.

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Mais il est également intéressant de constater que bien avant de devenir le "monstre" qui ne pouvait plus perdre, comme il l’avait lui-même formulé, l’animal avait consulté des psychologues pour parvenir à dompter son tempérament volcanique. Ces séances lui ont fort probablement donné des clés pour identifier les coaches successifs qui l’ont accompagné dans son ascension, ainsi que son agent de toujours Tony Godsick avec lequel il prépare depuis des années désormais une reconversion aux mille visages (agence de management où figure Alexander Zverev, organisation de la Laver Cup, contrats publicitaires en tous genres dont un à longue durée passé avec l'équipementier Uniqlo en 2018).

De la prévention, pas des miracles

Tout le monde n’est pas Federer bien sûr, mais son cas illustre un fait important : même l’un des plus grands champions de tous les temps, aussi talentueux et travailleur soit-il, a eu besoin d’aide. Et pour cultiver des exemples plus français, Jo-Wilfried Tsonga a su s'entourer de personnes de confiance comme Thierry Ascione pour associer son nom au projet de la All In Academy. Actionnaire de l'Open 13, il pourrait à terme en devenir le directeur. Alors que les blessures ont accablé le Manceau dernièrement, il en a indéniablement profité pour entamer une transition douce vers ce qui sera sa nouvelle vie.

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Pour les moins vernis, Makis Chamaladis reste une référence. Le psychologue est toujours en contact avec des anciens joueurs et les aide parfois à mener leur combat quotidien face aux défis de cette seconde vie. Mais il n’a pas eu le temps de davantage aborder le sujet de la fin de carrière quand il travaillait dans le département de la performance mentale de la FFT. Son successeur depuis janvier 2020 Christophe Bernelle concentre, lui, son attention sur les jeunes et leur épanouissement avec la volonté de mettre en place un pôle mental dans chaque ligue. Un pas en avant notable pour désamorcer les problèmes futurs.
Mais la structure fédérale ne peut pas tout faire. Le recours à l’aide psychologique reste du ressort personnel car chaque parcours est différent et chaque individu a ses propres besoins. Avec son sens de la formule, Leconte donne bien les données d’un problème difficile à appréhender : "J’ai essayé de sauver plusieurs personnes. Tu peux montrer un abreuvoir à un cheval, mais s’il n’a pas envie de boire, il ne boira pas. Au bout du compte, c’est la personne en elle-même qui décidera de s’en sortir ou pas." A défaut de guérir à chaque fois, prévenir reste donc le maître-mot.
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