Documentaire : Rafael Nadal, le junkie de la douleur
Publié 10/06/2026 à 23:52 GMT+2
Rafael Nadal. Un champion hors du commun. Il y a son palmarès, mais aussi une histoire particulière. À seulement 19 ans, dès ses premiers triomphes, on lui diagnostique une blessure au pied qui aurait pu, qui aurait dû tout arrêter. Mais Nadal a continué. Pendant près de 20 ans. Parce que sa résistance à la douleur était unique. C'est ce qui ressort du documentaire qui lui est consacré.
Rafael Nadal avec le masque de la souffrance, une image bien connue.
Crédit: Getty Images
Dans l'infinie galaxie des documentaires sportifs, c'est donc au tour de Rafael Nadal d'être mis à l'honneur dans la série en quatre épisodes diffusée sur la plateforme Netflix, sobrement intitulée "Rafa". Les amoureux du champion espagnol, un des plus importants de ce siècle, tous sports confondus, en auront pour leur bonheur, et les amoureux du tennis tout court ne s'ennuieront pas. Comme toujours avec ce type d'exercice, le visionnage ne va pas sans certaines frustrations. On ne parcourt pas deux décennies en moins de quatre heures sans escamoter quelques pages d'un aussi riche roman.
Il n'en reste pas moins que le plaisir est bien là et il n'y a donc aucune raison de le bouder. Il arrive même qu'une forme de magie opère. Comme dans la partie consacrée à la quête de Wimbledon, où le rêve lointain se meut peu à peu en objectif. Lors de son premier tournoi, à sept ans, le Majorquin doit défier un gamin qui a quatre ans de plus que lui. Il est beaucoup plus grand, plus puissant. "Si ton adversaire est trop fort, je ferai tomber la pluie", lui promet son oncle de coach, Toni, à qui il voue une admiration sans borne et une confiance aveugle. "Tu peux faire ça ?", demande mini Nadal. "Bien sûr".
Le petit Rafa boit d'abord la tasse, avant de rééquilibrer peu à peu les débats, quand la pluie se met à tomber selon un timing inadéquat. Alors, Rafael dit à son tonton : "Toni, tu peux arrêter la pluie ? Je crois que je peux le battre". En 2008, lors de la mythique finale de Wimbledon en forme de parabole contre Roger Federer, longtemps perçu lui aussi comme trop grand et trop fort sur gazon, il usera des mêmes mots au moment de s'adresser à Toni lors de la dernière interruption, à l'amorce du cinquième set : "Je pense que tu peux arrêter la pluie, je ne vais pas perdre". Là, le frisson est réel.
Müller-Weiss, c'est pas le pied
Ce n'est toutefois pas dans les souvenirs, si nombreux, que le documentaire s'avère le plus pertinent ou le plus passionnant, mais plutôt dans le fil rouge que constitue son rapport à la douleur. Rafael Nadal a eu mal toute sa carrière ou presque, puisque ses problèmes au pied ont surgi en novembre 2005. Puis viendra le genou. Le dos, aussi, parfois. Et le pied, toujours. Avec le recul, il parait invraisemblable, presque miraculeux, qu'il ait pu jouer au plus haut niveau de 18 à 36 ans, avec un tel handicap. Il a fallu, pour cela, que sa tolérance à la douleur soit presque inhumaine.
Tout était joué dès l'enfance pour Nadal. Il souffre au pied gauche du syndrome de Müller-Weiss, une maladie chronique qui touche l'os naviculaire. Il l'apprendra en 2005, quand, à l'apparition des premières douleurs violentes, il consulte le docteur Ernesto Maceira. Ce dernier a son idée sur l'origine du mal : "Cela se produit parce que des forces anormales agissent sur un os immature. J'estime que vers 4-5 ans, il a commencé une activité physique intense avant que l'os ne soit complètement formé."
"Le caractère se construit dans le tumulte du monde", selon une formule de Goethe sur laquelle s'appuie Toni Nadal. Alors, la formation de son neveu sera tumultueuse. Il va lui infliger un régime et des cadences presque militaires, dès la plus tendre enfance, sans jamais le lâcher, de la première à la dernière balle de chaque entraînement. "La première heure d'entraînement, pas d'eau. Une heure sans boire, témoigne-t-il dans le documentaire. Pour qu'ils apprennent à souffrir un peu. Des entraîneurs m'ont critiqué, disant que c'était une pratique barbare."
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Rafael Nadal en compagnie de son oncle et entraîneur, Toni Nadal.
Crédit: Getty Images
Si Rafael n'a pas mal, s'il ne souffre pas, il a l'impression de ne pas s'être assez bien entraîné
"Si on m'avait demandé à l'époque si j'étais d'accord avec tout ça, j'aurais dit non, avoue aujourd'hui la maman, Ana Maria Parera. Je n'aime pas ça. Ce n'est pas ma philosophie." Une fois, une seule, Rafael jettera l'éponge à l'entraînement, s'en allant en pleurs. Mais il reviendra le lendemain. "Je n'ai jamais voulu que mon père demande à Toni d'être plus indulgent avec moi, tranche l'homme aux 14 titres à Roland-Garros. J'aurais eu l'impression de décevoir Toni. De ne pas être assez fort. J'ai toujours su qu'il voulait le meilleur pour moi, qu'il voulait que je réussisse." "J'étais dur avec Rafael car j'avais beaucoup d'estime pour lui. Et parce que c'est mon neveu. Je ne voulais pas seulement qu'il soit bon", explique Toni. Il voulait qu'il devienne le plus grand de tous.
Un jour, au premier tour d'un tournoi, Rafael tombe et se casse un doigt. Toni lui dit de continuer à jouer. Le gamin s'exécute et gagne le match. Il va rester un mois avec un plâtre. Refuser la douleur, repousser ses limites en cherchant constamment à les franchir, tel sera le credo de Rafael Nadal dès son enfance. Dès lors, il ne va plus concevoir le sport, son sport, autrement que dans la souffrance.
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"Voir Nadal partir à son tour, c'est une ère qui est en train de s'éteindre pour nous"
Video credit: Eurosport
Voilà pourquoi il acceptera sa maladie, son pied tordu, les douleurs au quotidien, sur le court ou en montant les escaliers. Pourquoi il supportera tout et s'infligera tout ça. Non seulement il apprend à composer avec la douleur, à la dompter, mais il va même finir par en avoir besoin. "Si Rafael n'a pas mal, s'il ne souffre pas, il a l'impression de ne pas s'être assez bien entraîné, de ne pas avoir assez travaillé", explique-t-on dans son staff. Nadal est un masochiste du tennis. Un drogué de la souffrance. Un junkie qui a besoin de sa dose de douleur pour continuer à avancer. Et de sa dose d'anti-douleurs. Les deux revers d'une même médaille.
Il en est convaincu, cette tolérance l'a aidé à aller chercher ces 22 titres du Grand Chelem. Il a parfois des risques inconsidérés. Comme en 2013. Absent pendant plusieurs mois à cause de son genou (blessure d'ailleurs due indirectement au mal qui ronge son pied), il consulte un spécialiste à New York. Celui-ci le prévient : si vous jouez à Indian Wells, vous risquez d'aggraver votre blessure et elle pourrait prendre un caractère irréversible. Après une réunion avec son équipe, l'Espagnol décidé malgré tout d'y aller. Il gagnera le tournoi, puis finira l'année numéro un mondial.
J'ai toujours pensé que si ma tête le voulait, mon corps suivrait
C'est l'époque où il devient totalement dépendant aux anti-douleurs. Une infiltration avant chaque match. Son staff se divise. Rafael Maymó, son physiothérapeute personnel, désapprouve. "Rafa a fini par prendre des anti-inflammatoires tout seul, par lui-même, évoque-t-il. Il finit par les prendre non pas parce qu'il a mal, mais pour éviter d'avoir mal. Il en prend beaucoup trop". Nadal prend conseil, mais lui seul décide. "J'ai toujours pensé que si ma tête le voulait, mon corps suivrait", dit-il. Mais pourquoi ne pas s'arrêter de jouer s'il avait aussi mal ? Son raisonnement est implacable : "Mon genou me fait mal, que je joue ou non. Alors, je préfère continuer à jouer."
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Rafael Nadal à Wimbledon en 2022.
Crédit: Getty Images
L'inéluctable finira tout de même par arriver. Sa dernière tentative pour revenir au sommet, en 2024, sera celle de trop. La douleur pour lui, toujours, mais aussi pour nous, de le voir si loin de son meilleur niveau, incapable de donner tout ce qu'il aurait voulu offrir. Autour de lui, on essaie de le freiner, quand lui voudrait encore foncer. Comme s'il était inconscient de son état, de son âge, et des risques. Carlos Moya, son idole d'enfance devenu son coach dans la seconde partie de sa carrière, lui demande de s'entraîner seulement à 50 ou 70%. Mais il ne sait pas faire. Dialogue de sourds, comme cette séquence à Barcelone en avril 2024, à l'entraînement :
- Nadal : Je dois y aller plus fort.
- Moya : Tu dois faire attention.
- Nadal : C'est parti. Jusqu'à la rupture.
- Moya : Tu dois faire attention.
- Nadal : C'est parti. Jusqu'à la rupture.
Mais cette fois, le corps ne suivra plus l'esprit. En 2022, lors de son 22e et dernier triomphe en Grand Chelem, Rafael Nadal est allé jusqu'à anesthésier son pied pour endormir le nerf sensoriel sans endommager le nerf moteur. Une folie. "Pour moi, médicalement, c'est la limite", juge son toubib dans le documentaire. Sportivement, le risque paiera. Une dernière fois.
La vie prime toujours sur tout le reste
Au soir de son 22e sacre, nous lui avions posé cette question à Roland-Garros, alors qu'il venait d'expliquer dans sa première réaction au micro de Justine Henin qu'il avait fait subir un traitement de cheval à son pied pour finir le tournoi et que son père avait dû le porter après son match contre Corentin Moutet :
"Est-ce que vous vous demandez parfois si tout ça en vaut la peine ? En tant que champion, sans doute, puisque vous avez à nouveau gagné. Mais en tant qu'homme, en pensant à l'après-carrière, n'y a-t-il pas de limite ? Y a-t-il une ligne que vous ne voulez pas franchir ?"
Voici ce qu'il nous avait répondu : "C'est un risque que j'ai voulu prendre pour jouer ici. J'ai remporté le titre et vécu des émotions incroyables qui resteront gravées dans ma mémoire à jamais. La décision me revient. Ma position est claire : la vie prime toujours sur tout le reste. Bien sûr, ma carrière de tennisman a toujours été une priorité, mais jamais au détriment de mon bonheur. Si je peux encore être heureux de jouer au tennis malgré ma condition physique, je continuerai. Si ce n'est plus possible, je ferai autre chose."
Deux ans plus tard, l'heure de faire autre chose était venue. Le documentaire s'achève sur le départ de cet immense champion, dont le souvenir traversera les époques et dont les louanges seront chantées bien après sa mort et la nôtre. On peut tout de même se demander, sans s'autoriser à le juger, si, en certaines occasions, il n'a pas placé sa carrière au-dessus de son intérêt personnel. Ce furent ses choix, ses décisions. Sans doute plus pour le bien du champion que de l'homme, oui. Il n'est plus un jeune homme. Mais il est encore un homme jeune, de tout juste 40 ans, condamné à vivre à perpétuité avec la douleur, cette compagne dont il est devenu si dépendant.
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