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Juste quelqu'un de bien

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Félix Auger-Aliassime.

Crédits Eurosport

ParLaurent Vergne
08/05/2020 à 12:59 | Mis à jour 08/05/2020 à 12:59
@LaurentVergne

Déjà prêt à s'installer à 19 ans parmi les joueurs qui comptent, Félix Auger-Aliassime n'est pas seulement une jeune pousse très prometteuse du tennis mondial. Le Canadien est aussi un garçon réfléchi, désireux de donner du sens à sa carrière. D'où son engagement durable dans un projet humanitaire qui, en prime, le relie à son histoire familiale. Portrait d'un jeune homme pas comme les autres.

Marseille, lundi 17 février. Félix Auger-Aliassime débarque dans la cité phocéenne pour disputer l'Open 13. Il y atteindra la finale, comme il l'avait fait à Rotterdam la semaine précédente. Le jeune Canadien est installé dans le Player's Lounge, quand Gilles Simon passe par là. "Lui, il va gagner beaucoup d'argent. Beaucoup, beaucoup", taquine le Français. Félix sourit, mi-gêné, mi-amusé. "Il me répète tout le temps ça, toutes les semaines !" Sauf que, derrière la boutade pointe une réalité, source d'une réflexion profonde chez la petite pépite québécoise.

Dans un contexte où il est devenu rarissime de performer à l'adolescence, Félix Auger-Aliassime bluffe tout le monde par sa précocité depuis des mois. On n'avait plus vu un joueur de 18 ans aussi bien classé depuis Lleyton Hewitt à la fin du siècle dernier et il faut remonter à un certain Rafael Nadal pour trouver trace d'un joueur aussi jeune dans le Top 20 mondial. Tout va vite, très vite, avec lui. Et ce n'est pas nouveau. Finaliste de Roland-Garros juniors à 15 ans, plus jeune joueur à remporter un match sur le circuit pro en challenger, il a pris l'habitude de défier le temps. Et de susciter des attentes.

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Félix Auger-Aliassime lors de sa finale juniors à Roland-Garros. Il avait 15 ans.

Crédits Getty Images

Une idée qui remonte à loin

"Ce n'est pas nouveau, nous confie-t-il. J'accueille ça assez tranquillement, assez naturellement. C'est la réalité de ma carrière aussi. Même si tout est allé assez vite, j'ai bien fait les choses, sans précipitation, tout en restant calme. Ce qui m'a fait gravir les échelons vite, c'est que j'ai pris étape par étape à chaque fois." Le garçon a trop les pieds sur terre pour s'emballer, ou se voir plus grand qu'il n'est.

Sa tête n'a tourné qu'une fois, l'été dernier, parce que d'autres s'étaient chargés de le hisser un peu vite sur des hauteurs qui ne lui appartiennent pas encore. "Le vertige, dit-il, je l'ai eu un peu avant Wimbledon. J'avais fait finale à Stuttgart, une demi-finale au Queens et en arrivant à Wimbledon j'entendais les gens dire que j'étais presque parmi les favoris au titre. Je me suis dit 'ouh la'. Ça m'a donné un coup de stress." Mais il gère : "Je dois m'adapter à cette nouvelle vie, à cette nouvelle pression. Pour l'instant, j'ai eu la chance que ces périodes d'adaptation soient plutôt courtes à chaque fois mais elles sont là quand même."

A vrai dire, nous ne sommes pas trop inquiets pour lui. Bien installé en lisière du top 20 à six mois de son 20e anniversaire (un 8 août, même jour de naissance qu'un certain Roger Federer, son idole), il maitrise son tempo. Gilles Simon a raison. A l'aube d'une carrière prometteuse, de l'argent, FAA va sans doute en amasser confortablement. L'intéressé le sait et c'est bien pour cela qu'a germé en lui une question : que faire de ces gains afin, comme il le dit lui-même, de "donner du sens" à tout cela ? "C'est une idée qui m'est venue tout jeune, ça remonte à loin, explique-t-il. Bien sûr, les gains, c'est une chose qui te donne une liberté personnelle, un confort pour toi et ta famille. Mais c'est aussi pour aider les autres."

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Ça donne beaucoup plus de sens à ce que je fais quand je suis sur le court

Dès l'entrée dans l'adolescence, Félix s'était donc promis, le jour venu, de trouver le moyen de "rendre cet argent intelligent". Depuis le début de l'année 2020, la chose a pris une tournure concrète avec le lancement de l'opération baptisée #FAAPointsforChange, avec le soutien de BNP Paribas et le relais de l'ONG CARE. Le principe est simple : à chaque point gagné en match officiel, Auger-Aliassime donne 5 dollars pour contribuer au programme EduChange et développer l'éducation au Togo. BNP Paribas ajoute 15 dollars dans le même temps.

La crise du coronavirus a de facto mis Félix au repos forcé comme le reste du circuit, mais il ne voulait pas que #FAAPointsforChange le soit. Alors il a trouvé une solution : se baser sur ses performances de l'année 2019 sur tous les rendez-vous du printemps qui ont été annulés. Cela concerne sept tournois : les Masters 1000 d'Indian Wells, Miami, Monte-Carlo, Madrid et Rome ainsi que l'ATP 500 de Barcelone et l'ATP 250 de Lyon. Au cumul de ces sept tournois, il avait inscrit 1661 points. Ce sont donc plus de 33000 dollars qui vont venir s'ajouter rétroactivement.

C'est à la fin du printemps 2019 que la transition de l'idée vers le projet s'était matérialisée. Juste avant Roland-Garros, BNP Paribas et le Canadien se rencontrent. Un heureux hasard de timing parfait. "A la suite de nos projets de Team BNP PARIBAS Jeunes talents, nous réfléchissions à donner une dimension plus internationale à nos engagement à travers un projet où chaque point compte. Et nous nous disions que l’on aimerait bien le faire avec quelqu'un qui ait les mêmes valeurs que nous comme Felix, dévoile Vincent-Baptiste Closon, responsable tennis au sein de la banque française. C'est assez incroyable, l'histoire d'une rencontre avec quelqu'un qui avait les mêmes envies, la même vision, au même moment." "Une belle coïncidence, une rencontre presque par hasard mais qui a du sens", souffle Félix en écho.

Ce qui frappe, ce n'est pas de voir un champion de tennis se lancer dans le caritatif, mais plutôt qu'un garçon de 18-19 ans s'implique si tôt dans ce type de projets avec une vision de long terme et éprouve déjà le besoin de donner une dimension autre que sportive à sa carrière. "Ce n'est pas que ma carrière n'aurait pas eu de sens sans ce projet, c'est juste que ça la mène à un autre niveau, juge le Montréalais. Ça donne beaucoup plus de sens à ce que je fais quand je suis sur le court." Pas commun, donc, mais Auger-Aliassime n'est pas tout à fait comme les autres. Le jeune homme est aussi précoce que le joueur.

Même dans son expression, il est assez incroyable

"La première fois que j'en ai entendu parler, confie Vincent-Baptiste Closon, il avait 14 ans. Toutes les personnes que je côtoie dans l'univers du tennis me disaient que non seulement il avait un potentiel tennistique assez unique, mais surtout qu'humainement, il est assez incroyable de simplicité et de maturité. Et c'est ce que tu retrouves quand tu discutes avec lui. Franchement, je suis dans le sport depuis longtemps, et c'est une de mes plus belles rencontres. Même dans son expression, il est assez incroyable."

En le voyant, en l'écoutant, la maturité de Félix Auger-Aliassime a effectivement tout d'une évidence, même si le compliment l'embarrasse un peu aux entournures. "Ce n'est pas à moi de dire 'je suis mature', sourit-il. Si je te dis ça, je ne sais pas bien ce que ça veut dire. Je suis juste en cohérence avec mes valeurs et mon éducation. La façon dont je me comporte sur le court ou dans la vie de tous les jours, la façon dont je discute avec les gens, je suis en cohérence avec ce que mes parents m'ont appris. Et ce projet, il colle avec nos valeurs familiales."

"C'est quelqu'un qui sait ce qu'il veut, qui est très clair dans la direction qu'il veut donner à ses projets mais avec un côté très humain, confirme Closon. C'est extrêmement agréable de travailler avec lui. Puis on retrouve ces qualités dans son entourage, c'est ça qui est chouette aussi." En septembre dernier, afin de tout finaliser, Vincent-Baptiste Closon a ainsi passé deux jours chez les Auger-Aliassime, à Montréal.

Felix Auger-Aliassime

Crédits Getty Images

Un projet familial

Car dans l'esprit bien ordonné du Montréalais, il ne s'agit pas d'un engagement solitaire. "Amener ma famille dans ce projet, c'était extrêmement important, pointe-t-il. J'en ai parlé avec mon père, ma mère, ma sœur. Je voulais que nos partenaires, comme BNP, comprennent que ce n'est pas seulement un projet avec moi, mais avec toute la famille Auger-Aliassime."

Restait à déterminer le cadre du projet. Avec quelle ONG travailler ? Dans quelle partie du monde ? Dans quel domaine ? Après avoir étudié plusieurs pistes, Félix Auger-Aliassime décide de cibler son engagement sur la jeunesse et l'Afrique. Le Togo, plus particulièrement, avec CARE, "parce qu'ils ont des gens sur place et connaissaient les besoins précis des enfants." "Il y avait plein de projets possibles, plein de causes à défendre, même au Canada ou en France, évoque l'espoir canadien. Après, je suis d'avis que ces enfants-là sont bien loin par rapport aux problèmes qu'on peut rencontrer dans des pays comme les nôtres. Ils ont besoin d'aide."

Si le choix du Togo s'est opéré après réflexion, il s'avère presque naturel. C'est le pays d'origine de l'homme qui lui a transmis le virus du tennis, son papa, Sam, installé au Canada depuis 1996. Son unique voyage sur les traces de ses racines africaines, à l'âge de 13 ans, a d'ailleurs pesé dans son engagement futur : "J'y ai passé deux semaines avec mon père. Un beau voyage. Il y avait le côté vacances, mais j'ai vu ses amis, des oncles que je rencontrais pour la première fois. Ça m'avait ouvert l'esprit. J'avais les larmes aux yeux en voyant la difficulté dans laquelle vivaient beaucoup de gens. 25 centimes pour eux, c'était un cadeau énorme. Ça m'avait touché et je me suis dit que le jour où je pourrais les aider, je le ferais."

Se souvenir d'où il vient

Le hasard, encore lui, a voulu qu'au cours de ce voyage, Félix traverse la province du Kara, celle-là même où son projet avec BNP Paribas et CARE va porter son effort. "Sur le terrain, précise Vincent-Baptiste Closon, toute la démarche a reposé sur des analyses chiffrées pour aller là où les besoins étaient les plus criants et les plus importants. Or il était allé dans un des villages avec lesquels on travaille. Pourtant, ce n'est pas un village proche de sa famille, donc il n'y avait a priori aucune raison qu'il y aille, mais c'est un joli symbole."

Un marché à Kara, au Togo.

Crédits Getty Images

Canadien, québécois, d'origine togolaise, Félix Auger-Aliassime se dit "citoyen du monde" en se marrant. "C'est un beau bagage, ma richesse, reprend-il plus sérieusement. J'ai aussi un sentiment d'appartenance à la France. Je suis venu souvent ici, c'est un pays qui m'a donné des opportunités et j'ai une équipe presque entièrement française autour de moi. J'ai évidemment un attachement très profond au Canada et au Québec. Quand je suis loin, Montréal me manque. Et mes racines africaines sont très présentes.Je les ai intégrées par les histoires de mon père quand j'étais enfant. Des contes togolais qu'il nous racontait à ma sœur et moi. Je suis fier de tout ça. A la fin, je veux toujours me souvenir d'où je viens."

Se souvenir d'où il vient, et d'où viennent les siens. Des gens qui, comme son père, ont traversé un océan pour entamer une nouvelle vie incertaine, il dit qu'ils ont "beaucoup sacrifié", comme s'il tenait ce rappel pour une responsabilité qui l'engage, lui aussi. "Ce que mon père m'a inculqué, c'est que tant que tu as un toit sur la tête, que tu manges et que tu es en vie, il faut continuer de travailler, à y croire. Il nous a transmis une éthique de travail, la rigueur. " Idem pour sa mère, Marie, elle-même engagée dans l'humanitaire par le passé et attachée à la bonne éducation de son fils. "Elle a toujours voulu que je m'éduque, que je m'instruise, que je sois attentif aux autres", souligne FAA.

La peur du marketing

Engagé sur les quatre prochaines années, Félix Auger-Aliassime projette de se rendre au Togo dans quelques mois, "pour voir concrètement comme ça évolue." Mais il souhaite s'inscrire sur la durée, et pas forcément que dans le pays de naissance de son père. "C'était logique d'aider d'abord le Togo, mais peut-être qu'après on pourra toucher et aider d'autres pays, évoque-t-il. C'est un projet tout jeune, naissant, un peu à l'image de ma carrière. Ce qui me plait dans le fait de me lancer très jeune, c'est qu'il va grandir en même temps que ma carrière."

Dans une certaine mesure, il a même d'ores et déjà impacté le joueur. "Victoire ou défaite, je rapporte de l'argent, c'est de la motivation et du plaisir en plus", note le Canadien. "Son entraîneur a tout de suite vu ça comme quelque chose de positif, ajoute Vincent-Baptiste Closon. Félix lui a dit 'quand je suis mené 40-0, plutôt que de lâcher le jeu et de repartir sur ma chaise, je vais essayer de marquer un point ou deux, je sais qu'ils ne seront pas inutiles'. Ça peut l'aider jusque sur le terrain. Ce n'est pas ça qui fera le résultat, mais si ça peut être une petite goutte additionnelle, ce serait chouette."

Au fond, Félix Auger-Aliassime n'a qu'une crainte : que l'on puisse dénaturer l'ADN de son engagement. "J'ai bien dit à BNP - Paribas et à mon agent qu'il fallait faire très attention, parce que l'objectif reste clair : ce n'est pas du marketing, ou de la com', insiste-t-il. L'important, ce n'est pas que les gens se disent 'oh Félix, c'est magnifique ce que tu fais pour les enfants au Togo', mais plutôt "ah ouais, les enfants au Togo, ce n'est pas facile pour eux, peut-être qu'on peut aider même avec cinq dollars par point.' Je ne le fais pas pour dire 'je suis une bonne personne. Si on me le dit, tant mieux, mais ce n'est pas le but.'" On va quand même lui dire. Ce Félix, c'est juste quelqu'un de bien.

Félix Auger-Aliassime.

Crédits Getty Images

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