A défaut de marquer l'histoire de son sport, on peut parfois y être associé. Il suffit, pour cela, d'être au bon endroit au bon moment. Le 4 février 2001, Roger Federer remportait le premier de ses 103 titres sur le circuit ATP. L'ouverture du palmarès le plus faramineux jamais vu à ce jour. Pour décrocher cette première couronne, le Suisse va prendre le dessus en finale sur Julien Boutter. En ce 20e anniversaire, celui qui est aujourd'hui le directeur de l'Open de Moselle s'amuse de se trouver lié à un moment important de la carrière du champion de Bâle.
"Est-ce que j'en ai marre qu'on me demande de parler de ce match ? Non. D'abord parce qu'on m'en parle très peu au final, même si je vous avoue que, depuis trois semaines / un mois, on m'en parle un peu plus, sourit Julien Boutter. Ça fait partie du jeu et ça ne me dérange pas plus que ça. C'est sûr que, pour lui, ça a été la première pierre. C'est là qu'il débloque le compteur, donc, pour lui, c'est un moment qui a du sens. C'est anecdotique, mais, en même temps, les titres qui viennent juste après le premier ont forcément moins de résonnance."
Qui a encore en tête, par exemple, que le deuxième tournoi remporté par Federer l'a été contre Juan Ignacio Chela, à Sydney, début 2002 ? Pas grand-monde, sans doute. Mais un premier titre, c'est autre chose. Ce n'est pas rien. Témoin privilégié, Boutter se souvient d'autant mieux de cette journée que, pour lui, c'était la toute première finale.
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Le jeune Roger Federer en 2001.

Crédit: Getty Images

L'étiquette du "futur Sampras"

A 26 ans, celui qui a émergé tardivement sur le circuit est en phase ascendante au classement. Mais que dire de son adversaire ? A six mois de son 20e anniversaire, le jeune Federer pointe déjà au 27e rang à l'ATP. C'est donc tout sauf un inconnu, encore moins pour Julien Boutter, qui avait déjà affronté le grand espoir suisse, fin 1999, lors d'un tournoi challenger à Grenoble. Il s'était imposé en trois sets. Federer, à 17 ans, était encore mal dégrossi et trop souvent sujet à des sautes de tension.
"Je devais être aux alentours de la 100e place, lui environ 150e, se souvient le Lorrain à propos de cette confrontation grenobloise. A l'époque, il y avait des journalistes qui le suivaient, il avait déjà cette étiquette du futur Pete Sampras. C'est l'association que tout le monde faisait. Il y avait beaucoup d'attentes autour de lui, dans le monde du tennis comme en Suisse. Mais à Milan, je l'observe pendant la semaine, et je sais que ce n'est pas le même Federer que je vais retrouver. Il était moins nerveux, moins inconstant du point de vue du comportement."
Des deux, Roger Federer est déjà le plus "expérimenté". Si Julien Boutter va disputer sa toute première finale, le Suisse aborde sa troisième. Il a perdu les deux premières, en 2000, à Marseille contre Marc Rosset et chez lui, à Bâle, en cinq sets, devant Thomas Enqvist. Même s'il n'a que 19 ans, compte tenu de ces deux premiers échecs et des gigantesques attentes autour de lui, il fait déjà face à une forme de pression. "Il devait commencer à être impatient, juge Boutter. C'était une nécessité pour lui d'ouvrir son compteur. Sa progression était visible, elle était rapide, mais il lui manquait encore un titre. C'était, sinon indispensable pour lui de gagner, il avait bien plus besoin de ce titre que moi."

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L'improbable erreur de l'entame du 3e set

De cette après-midi, il a conservé quelques souvenirs précis. Comme ce cérémonial inattendu avant la finale : drapeau et hymnes au menu. Rarissime en tournoi. "On n'était pas au courant, personne ne nous avait rien dit, dit-il. Ce sont des sensations incroyables quand on joue l'hymne de ton pays, j'en avais des frissons."
Julien Boutter se souvient aussi avoir breaké rapidement, avant de voir le 1er set lui glisser entre les doigts. Puis d'avoir arraché la 2e manche au tie-break. Son 5e jeu décisif de sa semaine milanaise. Il les a tous gagnés. "J'adorais ça, le tie-break, nous dit-il. J'avais un bon service et j'avais souvent l'impression que tout dépendait de moi. Là, j'ai surtout en mémoire un revers long de ligne que je joue presque dans la bâche alors qu'il m'avait sorti du court pour faire le mini-break."
Autre flash qui surgit dans sa mémoire, l'improbable début du 3e set. Roger Federer aurait dû l'entamer au service, mais c'est bien le Français qui engage le premier. Une improbable erreur de l'arbitre, Lars Graf. "Je crois que c'était le début des pads pour les arbitres, explique-t-il. Je ne sais pas si le système a bugué, ou s'il a oublié de réinitialiser. Ce sont quand même des grosses erreurs à ce niveau-là. Même dans un tournoi par équipes, on voit rarement ça. C'était drôle. Mais je me fais breaker d'entrée et je ne vais jamais récupérer ce service de retard."
Sur le moment, personne ne remarque rien. Et ce n'est que dix ans plus tard que Julien Boutter aura vent de cette erreur : "C'est un ami qui avait revu le match et qui me dit 'Tu as vu l'erreur d'arbitrage au début du 3e set ?'" Malgré la défaite, il conserve "un bon souvenir" de sa première finale. Il remportera la suivante, à Casablanca, pour l'unique titre de sa carrière. Ce 4 février 2001, Boutter a perdu une finale contre un jeune nommé Roger Federer. Vingt ans plus tard, il l'a perdu contre un des plus grands champions de l'histoire de son sport. Et on vient encore lui en parler.

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C'est le fan numéro un de tennis, il le connait comme personne
Dans ce match, ce qui frappe au re-visionnage, c'est que tout Federer est déjà là, dans une version non aboutie. "Il avait déjà cette vista, ce côté très félin dans son jeu vers l'avant, se remémore l'ex-joueur français. Bien sûr il était encore très perfectible. Mais par rapport à un joueur comme Sampras, il avait un bagage de fond de court supérieur. C'était rare un attaquant capable de tenir aussi facilement la balle en fond de court. Il avait grandi sur terre Roger. Il a été formé dessus ce qui lui a donné un bagage solide du fond du court."
Avec Federer aussi, ils ont parfois évoqué ce souvenir commun. "Je lui disais en plaisantant 'Tu imagines si je gagne ce jour-là, peut-être que nos carrières auraient été inversées'", rigole-t-il. Même dans ses souvenirs, Federer est bluffant, selon sa victime milanaise :
"Une année, avec l'équipe du Moselle Open, nous étions allés à Bâle pour voir ce qu'était un tournoi indoor de haute voltige, alors que nous, on débutait. En arrivant, on croise Federer et une des premières choses qui est venue dans la discussion, ce n'est pas notre finale de Milan, c'est le match en challenger. Il me dit 'Je me souviens de ma défaite contre toi à Grenoble !'. Un des collègues qui était avec moi me regarde et il hallucine. Le mec est N°1 mondial et il te parle d'un match quand il avait 17 ans, en challenger, une demi-finale à Grenoble, alors qu'il était 150e mondial."
Plus récemment, à Bercy, Julien Boutter croise Ivan Ljubicic, le coach de Federer. "On était dans le Players Lounge, raconte le Lorrain. Et Ivan me sort 'Tu sais ce qu'on a fait hier soir avec Roger ? On a regardé votre finale à Milan.' C'était drôle." Mais c'est aussi un signe qui ne trompe pas : "Ce n'est pas étonnant. En dehors ce tout ce qu'il a fait pour son sport, c'est le fan numéro un de tennis. Il le connait comme personne. Il suit les challengers, parfois même les Futures. C'est du délire. Puis il a la mémoire des choses, ce qui lui a permis de reproduire ce qui fonctionnait ou de trouver des parades là où il avait péché. Dans sa construction, c'est quelque chose qui a été déterminant."
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