Des histoires de joueurs qui, une fois sortis des qualifs, réussissent une trouée spectaculaire et improbable dans le tableau final, c'est vieux comme le tennis. Mais le plus souvent, ces contes de fées sont réduits à l'état de "one shot" isolés par-ci, par là. Or voilà que depuis quelque temps, depuis pour ainsi dire la reprise du circuit en août dernier, les joueurs et les joueuses surgis de ces limbes qualificatives s'unissent de concert pour provoquer semaine après semaine un feu d'artifice de surprises en tout genre. Impossible, même pour le plus prude des observateurs, de ne pas s'en rendre compte : en ce moment, les "Q" fleurissent de partout.
On avait pu le constater dès la dernière édition de Roland-Garros qui avait été historique, outre par sa date, par la présence en deuxième semaine de trois qualifié(e)s : le Tchèque Sebastian Korda, l'Allemand Daniel Altmaier ainsi que l'Italienne Martina Trevisan, qui avait poussé le bouchon jusqu'en quart de finale. Depuis, c'est la déferlante. En 2021, circuit ATP et WTA confondus, pas moins de 11 qualifiés ou qualifiées ont atteint au moins les demi-finales d'un tournoi du circuit principal. Et l'on peut déjà annoncer qu'ils seront au moins un(e) de plus cette semaine.
Le plus médiatisé – car le plus incroyable - de ces parcours de l'extrême a été bien sûr celui du Russe Aslan Karatsev, devenu à l'Open d'Australie le cinquième qualifié de l'histoire à atteindre les demi-finales d'un Grand Chelem, après John McEnroe à Wimbledon en 1977, Bob Giltinan lors de cette même année 1977 en Australie, Filip Dewulf à Roland-Garros en 1997 et Vladimir Voltchkov à Wimbledon en 2000. Mais le cas Karatsev est loin d'être isolé.
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"Faire une demi-finale de Grand Chelem à 27 ans comme Karatsev, c'est inexplicable"

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En 2021, tout a (re)commencé dès la première semaine à Delray Beach, où l'Américain Christian Harrison, 26 ans, 789e mondial et totalement inconnu sinon pour être le frère de Ryan Harrison (40e mondial en 2017), avait donné le ton en atteignant les demi-finales.
Plus récemment, deux autres frangins, les Cerundolo (Juan Manuel et Francisco), ont fait plus fort encore chez eux en Argentine, respectivement en s'imposant à Cordoba et en atteignant la finale à Buenos Aires. A 19 ans, le premier nommé, classé 355e mondial, est d'ailleurs devenu le premier qualifié à soulever un trophée depuis un certain Daniil Medvedev à Tokyo en 2018. Et il a bien failli le faire face à un autre qualifié puisque son compatriote Facundo Bagnis était également en demies à Cordoba.

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Cette finale entre gens très qualifiés, on l'a finalement eue chez les filles, à l'Open Sixième de Lyon, où la jeune Danoise Clara Tauson, 18 ans, a battu la Suissesse Viktorija Golubic. Un événement rarissime, même s'il était survenu il n'y a pas si longtemps sur le circuit WTA, à Tokyo, en 2017 (Zarina Diyas-Miyu Kato).
Pendant ce temps, à Doha, l'Américaine Jessica Pegula s'offrait une demi-finale (elle avait déjà atteint les quarts à Cincinnati en août dernier, juste après la reprise du circuit, en sortant là encore des qualifications), tout comme sa jeune compatriote Cori Gauff l'avait fait fin février à Adelaïde. Et pour revenir chez les hommes, le Hongrois Marton Fucsovics, lui, a signé une magistrale finale à Rotterdam, une semaine après que l'Allemand Peter Gojowczyk se soit hissé dans le dernier carré à Montpellier.

Marton Fucsovics

Crédit: Getty Images

Certains joueurs n'ont peut-être pas fait le nécessaire pendant la pause
Bref, n'en jetons plus. Le phénomène - qui ne se cantonne pas qu'au circuit principal puisqu'il faut aussi signaler la victoire récente du jeune qualifié belge Zizou Bergs (21 ans) au Challenger de Saint-Petersbourg - semble décidément trop récurrent pour n'être le résultat que d'une pure coïncidence. Le contexte particulier du moment n'y serait-il pas pour quelque chose ?
"Je pense que le Covid a mis en exergue une chose, que l'on sait depuis longtemps mais qui est de plus en plus vraie : le niveau est devenu tellement dense que même pour un top joueur, il est désormais impossible d'arriver sur un tournoi sans être à 100%, sous peine de passer rapidement à la trappe, répond l'ancien joueur français Julien Varlet, qui a l'œil à la fois du consultant (Canal Plus, Winamax) et de coach au sein de la French Touch Academy, où il s'occupe notamment de Constant Lestienne, qui s'est... qualifié cette semaine à l'Open 13. Or, pendant que le circuit était à l'arrêt, certains joueurs n'ont peut-être pas fait le nécessaire physiquement, pendant que d'autres s'entraînaient à fond. Aujourd'hui, ce retard est long à combler."
Après, bien sûr, chaque cas est différent. Si une valeur sûre du circuit comme Fucsovics s'est retrouvé à jouer les qualifications à Rotterdam (comme du reste Jérémy Chardy, quart de finaliste), c'est aussi en raison du cut extrêmement relevé du tournoi, une autre conséquence récurrente du Covid, et plus encore dans les divisions inférieures. Pour les plus jeunes comme Tauson ou les frères Cerundolo, c'est plutôt parce qu'ils n'avaient pas encore eu l'occasion de prouver leur vraie valeur, freinés dans leur ascension par le break du circuit et le gel du classement. Ils sont nombreux dans ce cas, et pas seulement les plus jeunes (Pegula et Karatsev sont aussi des exemples).

Clara Tauson lors de Roland-Garros 2020

Crédit: Getty Images

Si bien qu'à la reprise, beaucoup se sont retrouvés avec un classement ne reflétant pas leur vraie valeur. On ne fait pas hiberner le grand barnum du circuit comme on met une pizza au congélateur : après plusieurs mois, il n'y avait aucune chance de le retrouver en l'état. Fatalement, la reprise devait donc s'accompagner d'une période de remise à niveau, une sorte de grand reset général qui durera encore le temps qu'il faudra, c'est-à-dire le temps que la hiérarchie revienne du mieux possible refléter la réalité. Ce qui pourrait prendre encore quelques mois, avec le dégel progressif du classement qui s'écoulera encore jusqu'en août, date où le système classique sur 52 semaines glissantes est censé reprendre son cycle normal.
Vu qu'ils sont sûrs de se maintenir à un certain classement, il est possible que des joueurs se foutent un peu de certains matches
"Pour l'instant, on a des joueurs qui ont encore dans leur capital de nombreux points acquis en 2019. Vu qu'ils sont sûrs de se maintenir ainsi à un certain classement, on a l'impression qu'ils se foutent un peu de certains matches, comme le fait remarquer Ralph Boghossian, préparateur physique (notamment) de l'un des Français en vue de ce début de saison, Benjamin Bonzi, au sein de la Provence Tennis Académie. Du moins, si les choses ne tournent pas bien, ils auront moins tendance à s'accrocher que des joueurs moins bien classés. Par ailleurs, il est possible aussi que ces derniers gèrent mieux les matches sans public, parce que c'est un peu leur quotidien habituel..."
"C'était manifeste à la reprise du circuit : on a vu une grande différence de motivation entre ceux qui ont vraiment faim, qui ont besoin de gagner pour " bouffer ", et d'autres qui ont eu du mal à trouver une raison de jouer", confirme Julien Varlet. Sur ce dernier point, il faut signaler l'honnêteté d'une Elina Svitolina qui a confessé que la chute des prize-money avait contribué à saper son engouement. Même si on ne peut pas non plus en faire une généralité, elle n'est sans doute pas la seule dans cet état d'esprit.

Elina Svitolina

Crédit: Getty Images

On a envie de dire : tant mieux pour les autres. Parce que pendant que les gros chats se sentent peut-être moins concernés, les "souris", elles, continuent à danser. On le voit encore cette semaine notamment du côté de l'Open 13 où le Français Arthur Rinderknech fait fort puisque, après être sorti des qualifs, il a décroché sa première victoire sur le circuit principal (et sur un top 100) face à Mikhail Kukushkin avant d'enchaîner en battant la tête de série n°7 Davidovich Fokina. "Jouer un ou deux matches de qualification, cela fait toujours du bien car cela permet de s'acclimater aux vrais courts de match et aux conditions de jeu, a réagi ce Parisien qui a fait ses classes dans une Université au Texas et qui progresse à vitesse grand V depuis plusieurs mois. Cela peut faire la différence lors des premiers tours par rapport à un joueur qui arrive sans repère."
Constat fait également dans les Emirats, par exemple à Dubaï où la Tchèque Tereza Martincova a "collé" 6-1, 6-4 à la 11e joueuse mondiale Kiki Bertens, qui n'a toujours pas gagné le moindre match cette année, et à Doha où Stanislas Wawrinka s'est fait surprendre par le qualifié sud-africain Lloyd Harris. Et le festival bat son plein aussi cette semaine à Santiago à Guadalajara où l'on a même eu droit à un quart de finale de qualifiées entre l'Américaine Lauren Davis et la jeune Italienne de 20 ans Elisabetta Cocciaretto.
Chaque semaine, sur toutes les surfaces, tous les continents, le constat reste donc le même : dans les tableaux, il y a des "Q" partout.
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