L'association des joueurs (PTPA) porte plainte contre les instances (ATP, WTA...) : coup de force ou coup de com' ?
Publié 19/03/2025 à 23:49 GMT+1
En lançant mardi une vaste action en justice à l'international contre les instances dirigeantes du tennis, la PTPA, le syndicat indépendant des joueurs créé en 2019 par Novak Djokovic et Vasek Pospisil, a lancé un gros pavé dans la mare. Coup médiatique ou véritable tentative de putsch sur la gouvernance actuelle ? Alors que vient de s'ouvrir le Masters 1000 de Miami, ça discute déjà ferme…
"Environ 300 000 euros par an" : le coût de la vie d'un joueur de tennis, selon l'ex-pro Jules Marie
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Si vis pacem, para bellum. Si tu veux la paix, prépare la guerre. C'est en suivant cet adage vieux comme l'Empire romain que la PTPA (Professionnal Tennis Players Association) a lancé mardi une vaste action en justice contre les principales instances dirigeantes du tennis. En renvoyant l'ATP, la WTA, la Fédération internationale ainsi que l'ITIA (International Tennis Integrity Agency) devant les tribunaux américains, britanniques et européens, le syndicat indépendant de joueurs créé en 2019 par Novak Djokovic et Vasek Pospisil a déclenché un conflit ouvert avec la gouvernance du jeu. Mais avec, au fond, une seule idée en tête : que tout se règle vite, par le dialogue.
"L'idée de cette action est de pousser les instances à nous prendre au sérieux et d'être enfin invités à la table des discussions, explique le stratégiste français Romain Rosenberg, directeur exécutif-adjoint de la PTPA depuis 2022. Ce n'est dans l'intérêt de personne de partir dans des procédures qui vont durer des années et coûter beaucoup d'argent. Et je sais par expérience que 96% de ce type d'actions se concluent par un accord à l'amiable. Nous avons eu beaucoup de discussions cordiales avec les instances. Mais derrière, rien ne se passe. Alors, si l'on n'y arrive pas par l'intérieur, passons par l'extérieur. On ne peut pas tergiverser avec la loi et aujourd'hui, de nombreuses règles qui régentent le tennis mondial sont illégales."
Les instances arguent du fait que les joueurs sont des travailleurs indépendants mais dans les faits, ils sont asservis à un système.
Quelles règles ? Violation du droit du travail, du droit à l'image, de la vie privée, de la concurrence, collusion des intérêts, plafonnement artificiel des prize-money, rétention de sponsors, cadences infernales… Les fondements juridiques de l'action de la PTPA, qui remplissent un document de 160 pages, sont extrêmement variés et jonglent habilement avec les droits des différents pays dans lesquels sont installées les instances, ce qui explique d'ailleurs le caractère international de la plainte. Plainte à laquelle, à ce jour, se sont associés 22 joueurs et joueuses répartis comme suit :
Etats-Unis (à New York)
Sorana Cirstea
Varvara Gracheva
Nick Kyrgios
Nicole Melichar-Martinez
Reilly Opelka
Vasek Pospisil
Anastasia Rodionova
Noah Rubin
Tennys Sandgren
John-Patrick Smith
Aldila Sutjiadi
SaiSai Zheng
Varvara Gracheva
Nick Kyrgios
Nicole Melichar-Martinez
Reilly Opelka
Vasek Pospisil
Anastasia Rodionova
Noah Rubin
Tennys Sandgren
John-Patrick Smith
Aldila Sutjiadi
SaiSai Zheng
Royaume-Uni (à Londres)
Jay Clarke
Taro Daniel
Corentin Moutet
Ingrid Neel
Marco Trungelitti
Alice Tubello
Taro Daniel
Corentin Moutet
Ingrid Neel
Marco Trungelitti
Alice Tubello
Union Européenne (à Bruxelles)
Andre Begemann
Michael Geerts
Christian Harrison
Arina Rodionova
Michael Geerts
Christian Harrison
Arina Rodionova
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"Alcaraz a des fluctuations de niveau de jeu qui parfois descendent très bas"
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Parmi ces signataires, donc, trois Français mais un grand absent : Novak Djokovic, le fondateur de la PTPA. Une stratégie selon l'instance, afin que la légende serbe, qui ne manquera pas d'être cuisinée sur la question à Miami, ne cristallise pas sur sa charismatique personne un combat qui se veut avant tout collectif. Mais peut-être une erreur pour les sceptiques, qui déplorent l'absence de top joueurs dans cette liste.
"La PTPA dit avoir des discussions avec 300 joueurs et joueuses, mais qui exactement ? Ce n'est pas ultra-crédible et jusqu'à présent, elle n'a pas apporté la preuve de sa représentativité, estime un acteur important du tennis français. Or, c'est important de le savoir. Si la PTPA représente 30 personnes, ce n'est pas significatif. Si c'est 200, on va peut-être commencer à se dire que c'est avec eux qu'il faut parler."
"Plusieurs joueurs et joueuses du top 10 ont considéré l'action et envisagé de signer, mais ils ne l'ont pas fait par crainte de réprimandes, répond Romain Rosenberg. Ce qui, en soit, en dit long sur le problème. Les instances arguent du fait que les joueurs sont des travailleurs indépendants, sauf qu'ils n'en ont pas les avantages : dans les faits, ils sont asservis à un système."
Il n'est pas acceptable que des joueurs classés entre 250 et 700 mondiaux ne gagnent pas leur vie, alors qu'à ce niveau, ils seraient en NBA s'ils étaient basketteurs.
Un système dont tout le monde, en revanche, est d'accord pour reconnaître les limites. A commencer par une fragmentation des pouvoirs qui tend à le scléroser, et à l'empêcher d'exploiter son véritable potentiel, notamment économique. Dans le top 3 mondial des sports en termes de fan base, le tennis est à peine dans le top 10 en termes de revenus générés, estimés par la PTPA à 2,5 milliards de dollars annuels. Cela fait des années que les Grands Chelems, qui portent l'essentiel du poids de l'histoire (et de l'argent) du tennis, mènent des discussions avec l'ATP et la WTA pour aboutir, sinon à une union sacrée, du moins à plus d'unité. Mais pas grand-chose n'avance. Sinon rien.
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L'affaire Sinner hante le circuit ATP : "La procédure est trop longue pour y voir clair"
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"Il faut que les choses bougent absolument car dans un sport aussi important que le tennis, il n'est pas acceptable que des joueurs classés entre 250 et 700 mondiaux ne gagnent pas leur vie, alors qu'à ce niveau, ils seraient en NBA s'ils étaient basketteurs ou dans un club comme l'OM s'ils étaient footballeurs, lance Petar Popovic, le coach serbe de Corentin Moutet. Ces joueurs-là, aujourd'hui, sont obligés de multiplier les interclubs ou, pire, de vendre des matches pour simplement payer leur loyer. Pendant ce temps, les Grands Chelems dégagent plus de 300 millions d'euros chacun et en reversent moins de 15%. S'ils donnaient ne serait-ce que cinq millions de plus chacun, cela permettrait de rémunérer beaucoup plus de joueurs et, surtout, cela assainirait le système."
Les Grands Chelems, qui ne sont pas (directement) visés par les plaintes en justice, n'ont pas réagi à l'action de la PTPA. À la différence de l'ATP et la WTA, la première publiant ainsi un communiqué cinglant dans lequel elle dénonce l'esprit de "division" et de "désinformation" du syndicat dissident. Ce qui pousse à se demander si le résultat obtenu ne va pas aller à l'inverse du but recherché, en éloignant encore un peu plus la PTPA de la table des négociations, et en fracturant l'ensemble des décisionnaires.
Quoi qu'il en soit, pour répondre à la question de base, l'ampleur des actions engagées montrent qu'on est au-delà du simple coup médiatique. Le prestigieux cabinet d'avocat Weil, Gotshal & Manges, qui représente les intérêts de la PTPA, n'est pas réputé pour être gratuit. Cela montre que le syndicat n'a pas investi seulement du temps, mais aussi beaucoup d'argent dans une démarche en laquelle elle croit profondément, et en cohérence avec le discours qu'elle tient depuis des années.
Chacun défend ses intérêts mais aussi, pour certains, sa fonction. Il y a un véritable instinct de survie chez certaines personnes qui fait que rien ne bouge.
Présent à Miami, Romain Rosenborg sera lui aux premières loges pour jauger les réactions et suivre les tractations qui ne vont pas manquer d'épicer le tournoi en coulisses, conscient du rôle de poil à gratter de la PTPA : "Le tennis est gangréné par une lutte des pouvoirs, chacun défend ses intérêts mais aussi, pour certains, sa fonction. Il y a un véritable instinct de survie chez certaines personnes qui fait que rien ne bouge, à l'image du fameux projet de Tour Premium qui n'a pas du tout avancé. Et nous, là-dedans, on emmène notre pierre à l'édifice d'une manière qui peut peut-être choquer, mais qui a au moins le mérite de défendre le plus important, à savoir les intérêts des joueurs."
Durant sa longue histoire, le tennis a déjà été secoué par plusieurs révolutions, dont celle de 1972 qui avait conduit, justement, à la création de l'ATP, parce que les joueurs ne s'estimaient pas suffisamment représentés à l'époque. On n'en est pas encore là. Mais quand on dit que l'histoire n'est qu'un éternel recommencement…
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