Du 22 au 24 juin 2010, Nicolas Mahut livrait face à John Isner le match le plus long de l'histoire du tennis : 11h05 d'un duel réparti sur trois journées. Un combat surréaliste, un score surnaturel : 70-68 au 5e set. Si les deux hommes sont entrés ensemble dans la légende, sans que celle-ci ne distingue réellement le vainqueur du perdant, pour le Français, le ressenti a été bien différent.
Nicolas Mahut et John Isner, liés à jamais.
Crédit: Quentin Guichard
Jeudi 24 juin 2010. 16h47. La première balle de Nicolas Mahut est passée. Pas tout à fait là où il le souhaitait. "Je rate ma zone", dit-il. Le retour dans les pieds de John Isner l'oblige à jouer une demi-volée délicate. Pas une offrande, mais pas loin. Le passing de revers long de ligne du séquoia de Greensboro est hors de portée. L'ultime coup du 980e point du match le plus extravagant de toute l'histoire plus que séculaire du tennis.
Isner est tombé à la renverse. De joie ou d'épuisement. Peut-être un peu des deux. Il n'a pas vu, au filet, celui qui est déjà un peu plus que son adversaire de ce premier tour et des trois derniers jours, mais un compagnon, de galère et de fortune, son alter ego d'une page de légende, se prendre la tête dans les mains et se retourner de désespoir vers son clan. Le moment est aussi universel qu'intime, aussi émouvant que terrible, formidable que dégueulasse. Nous avions fini par croire que ce match ne s'arrêterait plus jamais. Par l'espérer, peut-être, aussi.
C'est avant tout une aventure humaine, pas une affaire de chiffres. L'histoire de deux hommes embarqués conjointement dans une odyssée unique et liés à jamais par cette expérience hors du commun et hors du temps. Impossible, toutefois, de passer outre cette dimension chiffrée pour prendre la mesure de la démesure. Ces douze records homologués par le Guinness Book. C'est aussi cela, cette histoire. Évidemment. Celle du match le plus long de l'histoire du tennis. Les 11h05. Les 183 jeux. Les 980 points. Les 216 aces. Les 168 jeux consécutifs sans le moindre break. Tout est fou, insensé, jusqu'à ce 5e set au score surnaturel : 70-68. L'équivalent de 11 sets allant au tie-break que l'on aurait mis bout à bout. Tout, ici, est si difficile à appréhender pour la raison.
Mais voilà le paradoxe : si ces statistiques disent tout, elles oublient l'essentiel. L'aventure intérieure de John Isner et Nicolas Mahut, confrontés à l'énormité du moment et, plus encore, à l'impact si durable de celui-ci sur leurs carrières et leurs vies. Le sportif de haut niveau est en perpétuelle quête d'une maîtrise de tout, du contrôle de chaque détail. Il lui faut tout préparer, tout envisager. L'avant, le pendant, l'après. Mais rien ici n'entrait dans leur logiciel. Alors ils ont appris sur le tas, entre bénédiction et malédiction d'avoir été choisis pour être à la fois les acteurs et les témoins de ce qui n'avait jamais existé avant et n'existerait plus jamais après.
Le 24-22 des qualifs : Extravagant, déjà
Pourtant, et c'est la première petite histoire dans la grande, tout ceci aurait pu ne jamais arriver. Quand il rentre sur le court 18 de Wimbledon ce mardi 22 juin 2010, Nicolas Mahut a 28 ans. Retombé dans les profondeurs du classement ATP, l'Angevin a été contraint de passer par les qualifications, à Roehampton. Il a bien failli ne pas en sortir. Au troisième et dernier tour, disputé en trois sets gagnants, il s'en est tiré en cinq manches contre Stefan Koubek après avoir été mené deux sets à rien. Mais c'est au tour précédent qu'un avant-goût d'irrationnel a pointé son nez. Face au Britannique Alex Bogdanovic, il s'est imposé… 24-22 au 3e. Un duel épique de plus de quatre heures. "Je me suis dit 'Je ne referai plus jamais un match comme ça'", sourit-il aujourd'hui.
Quelques jours plus tard, Wimbledon ne prête pas vraiment attention à ce premier tour entre John Isner et Nicolas Mahut sur le 18, en dépit du statut de tête de série (N°23) de l'Américain. Serena Williams et Rafael Nadal sont programmés sur le central. Andy Murray et Jo-Wilfried Tsonga sur le 1. Tous se qualifient sans encombre. Isner et Mahut, eux, ne finissent pas. Ils ne font même que commencer. Placés tard dans le menu du jour, l'Américain et le Français ont débuté à 18h09 heure locale et sont à deux sets partout (6-4 Isner, 6-3 Mahut, 7-6 Mahut, 7-6 Isner) quand la lumière déclinante les interrompt après 2h54 de jeu. Ils devront revenir mercredi.
Rien, à cet instant, ne sort de l'ordinaire. "La première journée est très banale, témoigne l'ancien numéro un mondial du double. Beaucoup de matches sont interrompus par la nuit à deux sets partout à Wimbledon. C'est très classique. Donc j'ai très peu de souvenirs de ces quatre premiers sets, de cette journée, si ce n'est qu'il y aurait très bien pu ne jamais avoir de 5e, parce que j'ai le mini-break dans le tie-break du 4e." Nico Mahut, déjà passé à deux points de la victoire à 5-4, 30A, sur le service de son adversaire, mène effectivement 3-1 dans le tie-break avant de perdre les six points suivants.
Il n'est pourtant ni frustré ni contrarié. Au contraire. "Dans ma tête, j'étais très content de jouer ce 5e set, assure-t-il. D'abord parce que je trouvais que c'était juste. C'était équilibré, il avait eu des occasions de breaker avant le jeu décisif. Puis, surtout, j'avais le sentiment que j'allais pouvoir me tester." Physiquement, mais aussi mentalement : "C'était un challenge de tenir mon service et de trouver une solution sur le sien. Parce que je ne l'ai breaké qu'une fois, au 2e. Je ne crois pas avoir la moindre balle de break au 3e ou au 4e. Donc j'ai pris ça comme un ultime défi. Je me doutais que ça pouvait durer, que ça ne ferait pas 6-3, mais, bien sûr, je ne pouvais pas imaginer que ça allait faire ça."
Ça n'allait pas faire 6-3, non. Et il ne pouvait pas imaginer ce qui l'attendait. Ni lui ni personne. Mercredi 23 juin. Retour sur le court 18. Un match à finir. Une légende prête à débuter. John Isner sert en premier. À partir de 5-4, Nicolas Mahut va donc devoir servir pour rester dans le match. Il y parviendra à 64 reprises. Peu à peu, le match bascule. À 10-9, le Texan d'adoption obtient une première balle de match après deux doubles fautes du Français. Ce dernier l'efface d'un ace. À quel moment chacun d'entre nous a-t-il ressenti que cette histoire entrait dans quelque chose d'inédit ? A 15-15 ? 20-20 ? 30-30 ? 50-50 ? Quand le score nous est-il apparu surréaliste pour la première fois ?
La plaque qui rappelle à tout visiteur, devant le court 18, que s'est joué ici le match le plus long et le plus incroyable de toute l'histoire du tennis.
Crédit: Getty Images
Plus le match avançait, plus il y avait du monde
Et eux, y ont-ils pensé ? L'ont-ils vécu ainsi ? "Le souvenir que j'ai du temps qui passe dans cette deuxième journée, c'est par rapport à l'évolution de la luminosité, évoque le Français. Il faisait beau et chaud et, peu à peu, la lumière change et décline. J'ai un autre repère visuel : le tableau d'affichage du court 1, que l'on aperçoit depuis le 18. Et je vois les matches défiler. Le mec qui gagne en 3 sets. Le match d'après. À un moment donné, je me dis 'Mais c'est le deuxième match, ça'. Ce sont des trucs comme ça qui me font réaliser."
Cette fois, le court 18 devient "The place to be". À mesure que le score et le chronomètre enflent, la foule accourt. Il n'y a plus rien d'autre que ce court, ce match et ces deux bonhommes en train d'écrire à quatre mains un inimaginable roman. "Dans la vingtaine (il parle du score, pas de l'âge), se souviendra John Isner en 2015, on a commencé à entendre le grondement de la foule au-delà des tribunes de notre court. Les gens arrivaient de plus en plus nombreux. Ils essayaient de rentrer mais personne ne laissait sa place. À un certain point, j'ai même entendu la Henman Hill hurler au loin. L'ambiance était folle."
"Plus le match avançait, se souvient de son côté le consultant d'Eurosport, plus il y avait du monde. On a quand même fini avec des journalistes et des photographes sur le terrain." Nicolas Mahut éprouve ainsi le besoin de se protéger pour rester dans son match et ne pas se laisser happer par ce qui est en train de devenir un évènement colossal. Celui-ci ne doit surtout pas lui échapper et l'engloutir. Alors il va amorcer ce petit rituel qu'il gardera tout le reste de sa carrière : "C'est à partir de ce jour-là que je me suis toujours mis une serviette sur les genoux et une autre sur la tête au changement de côté. Enfin, sur les épaules et, parfois, à certains changements de côté, je la mettais au-dessus parce que je ne voulais pas voir."
Tout devient irréel. Il faut se répéter en boucle les éléments chiffrés pour se convaincre de leur véracité. Gaël Monfils, intrigué comme tout le monde, est venu passer une tête. "Mais après, j'ai dû partir parce que j'avais facile 45 minutes pour retourner à l'hôtel, évoque le Parisien. Quand je suis entré dans ma chambre, j'ai allumé la télé et le match n'était toujours pas terminé. Je me suis dit 'C'est quoi ce truc de malade ?'"
À 32-32, la rencontre atteint les 6h34 et devient le plus long match de l'histoire du tennis. Là encore, le Livre des Records aurait pu se jouer à une poignée de secondes puisque, dans le 66e jeu du set, à 33-32 en sa faveur, Isner s'octroie deux nouvelles balles de match, sauvées au filet puis d'un service gagnant. Et c'est reparti. À 40-40, des murmures, d'abord, des rires, ensuite, descendent des petites travées sur-bondées jusqu'à la gueule : les spectateurs s'amusent du score, évoquant l'égalité dans un jeu en termes de points, désormais transposée en jeux à l'échelle d'un set. À 47-47, il n'y a plus rien à voir sur le tableau d'affichage, qui vient de rendre l'âme. Il est parti se coucher. À 50-50, Mahut obtient ses premières balles de break depuis le… deuxième set. En vain.
Respect et fair-play
Il y a aussi ces moments de complicité, même si "chacun est dans sa bulle" selon Mahut. "Il y avait beaucoup de fairplay entre nous, souligne-t-il. Beaucoup de respect aussi, par rapport à ce que l'autre réussissait à faire. Moi, il m'a vraiment étonné. Quand tu fais 2,10 m et que tu tiens comme ça pendant des heures... Je pensais vraiment que John allait lâcher physiquement. J'étais convaincu de ça. J'étais impressionné."
À 58-58, le tandem franco-américain quitte le court. Un moment assez inoubliable, comme le décrit l'Angevin : "De toute la deuxième journée, on n'a pas fait une seule fois appel au kiné. Il n'y avait pas encore eu un seul 'toilet break' non plus. Mais à un moment donné, on n'en peut plus. Donc là, à 58-58, on y va tous les deux. À la sortie du court 18, on se dirige vers une petite pièce. Ce sont les toilettes. On est là, côte à côte. On ne parle pas mais nos regards finissent par se croiser. Je lui dis un truc du genre 'Je ne pouvais plus me retenir, et il dit, ouais, pareil', ou un truc comme ça."
Quand ils reprennent le match après trois minutes d'absence, Nicolas Mahut plonge de façon désespérée sur une balle. John Isner en sourit, puis l'applaudit. Greg Rusedski, consultant sur la BBC, ne peut plus cacher son admiration : "C'est incroyable. Je veux savoir qui est le préparateur physique de ce mec. Il est dans une forme phénoménale". Il s'appelle Paul Quétin et fait partie du staff avec Boris Vallejo et Pierre Cherret, les deux entraîneurs et Christophe Ceccaldi, le kiné. À 59-58, à nouveau sur un fil, le Français sauve encore une balle de match puis son service. 59-59. Ils ont joué 7h06 ce mercredi et n'ont toujours pas fini ce dernier set.
Juste avant la nuit, le mercredi soir, Nico Mahut trouve encore la force de plonger.
Crédit: Getty Images
Nicolas Mahut se dirige alors vers Mohamed Lahyani, l'arbitre suédois. C'est lui qui fait le premier pas pour obtenir l'arrêt de la rencontre. "Ce n'était pas une question de physique, explique-t-il. Je ne vais pas faire le malin, j'étais très fatigué, bien sûr, mais j'étais beaucoup mieux que lui. Lui, il se tenait les genoux dès qu'il était à 30A ou 0-30. Il était vraiment touché. Moi, avec la concentration, l'adrénaline, l'excitation, je me sentais encore suffisamment frais pour être performant."
Alors, pourquoi dire stop ? "On m'a beaucoup posé la question", avoue-t-il. Une affaire de vision. De concentration, aussi. "J'ai toujours eu du mal à voir, à la nuit tombante, détaille Nicolas. Ce petit moment où il fait encore jour, mais où la luminosité baisse, peu avant qu'il ne fasse nuit. Moi, j'ai toujours eu un problème avec ça et je voyais moins bien la balle. Là, on y était. Et pour la première fois, je ne suis plus dans l'instant présent. Au lieu d'être concentré sur le jeu, je commence à basculer. Je me dis que je commence à ne plus voir, je commence à réfléchir, à repenser à tous les éléments extérieurs qui pouvaient m'agacer à ce moment-là de ma carrière et dont j'avais réussi à faire abstraction, que ce soit le vent, le public, le machin…"
Rien de tout ça n'arrivera plus jamais. Plus jamais
John Isner, lui, ne veut pas arrêter. Le public non plus. "We want more, we want more", commence-t-il à chanter. Le juge-arbitre arrive et, après deux petites minutes de discussion, la décision est prise : le match est stoppé par la nuit. "C'est la bonne décision, tranche Rusedski au micro. Si Mahut ne voit plus, il faut arrêter. C'est très sombre. À la télé, avec la lumière des caméras, on ne s'en rend pas bien compte, mais il fait vraiment noir maintenant."
En quittant le court sous une ovation aussi énorme que méritée, les deux hommes se prêtent rapidement au jeu de l'interview. Comme aux toilettes, les revoici côte à côte. "C'est un champion, dit Mahut à propos de son adversaire. On se bat comme on ne s'est jamais battu avant. Le public est fantastique. Ils voulaient voir la fin, mais ils devront revenir demain."
Au tour d'Isner : "Je ne sais pas quoi dire. Il sert de façon fantastique. Je sers de manière fantastique. Voilà le résultat. Je voudrais voir les stats, le nombre d'aces pour nous deux." On annonce alors à l'Américain qu'une foule de records est déjà tombée, dont celui du nombre d'aces. Puis le géant lâche cette phrase, pleine de lucidité malgré l'épuisement : "Rien de tout ça n'arrivera plus jamais. Plus jamais." Comme si, quoi qu'il arrive, quel que soit le destin du lendemain, le sien, le leur et celui de ce match, l'Histoire était déjà écrite.
Nicolas Mahut a les deux pieds dedans, mais l'esprit beaucoup plus loin de tout ça. Oui, c'était exceptionnel. Unique. Mais pour lui, pas pour l'histoire de son sport ou même du sport. "Ce n'est pas comme ça que j'ai vécu, insiste-t-il. J'ai senti dans la deuxième journée que c'était un moment que moi, Nicolas Mahut, je ne revivrais pas. Mais je n'avais pas conscience qu'on était en train de battre le record, qu'on faisait un match qui ne s'était encore jamais vu et qui ne se reverrait plus jamais. Mais j'avais conscience que, pour moi, ce moment-là allait être unique. C'est pour ça, pour moi, que je voulais vraiment aller au bout, pousser au maximum mes limites pour me prouver certaines choses."
Mahut : "Avec ce match, j'ai énormément appris sur moi-même"
Video credit: Eurosport
Le coffre rempli de sacs à glaçons
C'est cette vision autocentrée et détachée qui lui a permis de prolonger ce match, de servir avec succès 64 fois de suite pour rester en vie. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le mercredi soir, avec son équipe, l'atmosphère et la routine ne sont pas si différentes que celles de la veille quand le match avait une première fois été stoppé par la nuit. Du banal à l'extraordinaire, Mahut et sa bande n'ont rien changé ou presque. Il se fait masser par Christophe Ceccaldi, pour vérifier que le corps a supporté cet effort inhabituel. La suite, il la raconte :
"Deux ans après, je commencerai à louer une maison pour être à 5-10 minutes du club. Mais là, nous sommes encore à l'hôtel, il faut faire 30-40 minutes de voiture pour rentrer. C'est pénible. Je me souviens qu'on a chargé le coffre de sacs de glaçons, parce qu'à l'époque, il n'y a pas encore les bains froids comme aujourd'hui dans les vestiaires. Donc nous sommes partis avec nos sacs de glace pour remplir la baignoire une fois à l'hôtel. J'ai essayé de m'alimenter du mieux possible. Puis me reposer.
Il n'y avait pas encore les réseaux sociaux comme maintenant. C'étaient seulement les prémices. Je n'ai pas regardé mon téléphone, parce que j'avais déjà 50 ou 60 messages. J'ai juste écrit vite fait à mes proches. Ma famille, ma femme de l'époque, évidemment, pour leur dire 'Voilà, tout va bien'. On a complètement occulté le côté incroyable du match avec mes coachs. C'est là qu'ils ont été très forts. Ils m'ont maintenu dans un truc très classique. On a essayé de parler tactique, pour essayer de trouver des solutions pour le breaker. On n'a pas parlé des heures, parce qu'on était un peu fatigués, mais le discours, ça n'a jamais été de dire, 'Putain, c'est incroyable ce qui se passe'. Je ne sais pas ce qu'a fait John de son côté."
Isner, on le sait parce qu'il l'a raconté, a surtout beaucoup mangé. "J'avais tellement faim que j'aurais pu manger douze Big Macs", dira l'Américain en conférence de presse. Le mercredi soir, c'est Andy Roddick en personne qui lui amène, ainsi qu'à son staff, trois énormes pizzas à dévorer. De l'eau à la noix de coco lui permet de se réhydrater et d'éviter les crampes. Il dort peu, cette nuit-là. Trois heures. Ce ne sera pas beaucoup plus pour Mahut. "J'ai peu dormi. Vraiment très peu dormi, nous dit-il. Je me répétais qu'il fallait que je dorme sinon j'allais être très fatigué."
Paradoxalement, au réveil, il n'est pas aussi las que redouté. Il se voit en Une de L'Équipe mais ne regarde ni ne lit rien de ce qui se trouve dans les pages intérieures. Rester dans "le truc". Toujours. Il n'envisage pas un quart de seconde une issue négative. "J'ai dit aux gars, à Boris, 'Le match, je vais le gagner'. C'est comme si c'était un pacte que je faisais avec eux. Ce match-là, c'est mon match. Je lui ai dit, ‘Là, je ne vais pas vous laisser tomber, ce match-là, on va le gagner.’ J'étais sûr à 100%. Et je lui ai dit 'Je peux jouer encore toute une journée, je ne perdrai pas.' J'étais convaincu de ça."
"Avec John, on est devenu très proches, très liés"
Video credit: Eurosport
Et soudain, la douleur disparut…
Mais si côté endurance rien ne l'inquiète, Nicolas Mahut comprend vite que quelque chose cloche ce jeudi matin. "Dès le réveil, souffle-t-il, je sens une douleur aux abdos. On va à l'échauffement et là, je me dis que ce n'est pas possible, je me suis déchiré les abdos. Je préviens mes coaches : 'Physiquement, je me sens bien, mais je ne peux pas servir.' J'essaie de mettre un truc chauffant. Mais vraiment, je ne peux pas. J'ai très peur de faire deux jeux et basta. Imagine, une journée comme ça, tu reviens le lendemain, tu ne peux pas jouer, tu fais deux jeux, ça s'arrête comme ça. Je n'aurais pas abandonné, mais je me disais si je me fais breaker dès le premier jeu du match parce que je ne peux pas servir et que ça dure sept minutes alors qu'on a joué sept heures la veille… J'étais dégoûté."
John Isner gagne son service. C'est l'heure de vérité. Au tour du Français : "Et là, le premier point, le premier service, je sers à 200. Comme si de rien n'était. Et je ne peux pas dire que j'ai serré les dents, que je suis un héros ou quoi que ce soit. Je n'ai même pas le souvenir d'avoir eu mal. C'est quand même un truc un peu dingue, alors que je ne pouvais pas servir depuis le matin. Vraiment, ça, c'est le truc qui m'a marqué."
Cette grosse frayeur n'aura aucune incidence sur le dénouement mais elle lui a un peu gâché le plaisir d'un des plus beaux moments de ces trois journées : le retour des héros. Ils viennent du Centre Court, où sont situés les vestiaires. Ceux des têtes de série sont en bas. Nicolas Mahut, lui, est en haut. Il rejoint l'Américain. Ils échangent deux ou trois mots. Le double mètre US demande au Frenchy si ça va, s'il a bien dormi. "Je pense que je n'ai pas dû dormir beaucoup plus que toi", plaisante Mahut en visant juste. Une poignée de mains, un sourire, quelques paroles futiles mais complices et il faut y aller. "Ce n'était pas grand-chose mais tu sentais déjà le respect entre nous".
Ensemble, les deux hommes sortent du bâtiment et effectuent la brève transhumance jusqu'au court 18. "Il y a 60 mètres, peut-être 80, jauge "Nico". Là, on ressent le truc. Une effervescence, un moment spécial. D'habitude, sur le premier tour, il y a deux personnes de la sécurité qui nous escortent. Un pour chaque joueur. En uniforme, avec les casquettes. Là, ils sont huit. Il y a une sorte de… pas une haie d'honneur, mais pas loin. Les gens nous applaudissaient, jusqu'au court 18. On a des frissons tout le passage. C'est un moment très marquant de ces trois journées." Mais Mahut a encore la tête aux abdos à cet instant. "Quand je revois les images, reprend-t-il, c'est pour ça que lui a un petit sourire avant de rentrer sur le terrain parce qu'on a une standing ovation. Il savoure. Moi, je suis soucieux."
Mais tout ira bien, à ce niveau-là en tout cas. Jusqu'à 68-68, rien de neuf sous le soleil londonien. Là, tout bascule. Comme si le temps, figé depuis 48 heures, s'accélérait soudain de manière inexorable. Dans les deux derniers jeux, Nicolas Mahut passe de l'espoir au désespoir. Il mène 0-30 sur le service d'Isner. Sa première petite ouverture depuis longtemps. La dernière, aussi. Le gentil géant sort l'artillerie lourde. Un ace, trois services gagnants. Vient le dernier jeu. Souvenir savoureux mais vaporeux chez l'un, dérobade de la mémoire chez l'autre. This is the end. À compter de cette balle de match, leur histoire ne leur appartient plus totalement. Ils entrent dans une autre dimension, où l'un et l'autre, vainqueur et vaincu, ne maîtrisent plus grand-chose.
Nicolas Mahut, détruit sur sa chaise quelques instants après la balle de match.
Crédit: Getty Images
La cérémonie ? "Oui, je fais la gueule"
Applaudi par son complice et bourreau, ovationné par la foule, Mahut quitte le court 18. On lui demande aussitôt d'opérer un demi-tour pour retourner sur sa chaise. Wimbledon a prévu une cérémonie, là, maintenant, tout de suite, afin de les honorer, ainsi que Mohamed Lahyani. L'attention est louable, sans doute était-elle inévitable, peut-être même indispensable, mais elle n'est pas dépourvue d'un aspect gênant. Les deux protagonistes sont épuisés physiquement. Le Français, en prime, est détruit moralement. Lui imposer cette cérémonie ajoute à l'aspect pesant du contexte pour lui.
Il faut le revoir, aux côtés d'Isner et Lahyani, devant l'historique tableau d'affichage. La photo la plus célèbre. Deux sourires et sa tronche de trois kilomètres au milieu. Il voudrait être seul quand le monde entier le regarde, entre admiration et compassion. Il voudrait être partout ailleurs alors qu'on le maintient sur ce court. "Oui, je fais la gueule, sourit le héros malheureux quinze ans plus tard. On nous fait parler, mais je ne sais pas ce que je raconte, je n'en ai aucun souvenir. Je suis complètement absent. Je subis le truc. Je suis resté par politesse, par respect pour Wimbledon. Mais ce n'est pas un moment agréable."
"Je n'ai aucun souvenir de la cérémonie sur le court"
Video credit: Eurosport
Acte manqué ou pas, il va même jusqu'à oublier les cadeaux que l'organisation a tenu à leur offrir. "Je les ai laissés une première fois sur le court. On me les a ensuite rapportés dans le vestiaire. Et là, je les oublie à nouveau. On finira par me les amener chez moi."
Il traverse tout ce qui suit la fin du match dans une sorte de flou. Sur le court ou dans le vestiaire, où il est victime d'un petit malaise. Il faut que son staff le mette sous la douche tout habillé. Il a le souvenir de beaucoup de larmes. Les siennes, mais pas seulement. Arnaud Clément est là, lui aussi. L'Aixois est son partenaire de double cette année-là à Wimbledon. Aussi surréaliste que cela puisse paraître, Mahut est contraint de jouer tout de suite, sous peine que la paire ne déclare forfait.
"Le superviseur m'a dit 'On a trop attendu, on ne peut pas te reporter à demain. Dans 10 minutes, il faut que tu sois sur le court, sinon on met des 'alternates'". L'ironie ultime de cette anecdote ? Les deux compères sont programmés sur le court… 18. "Et là, poursuit le natif de Maine-et-Loire, je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais j'ai 'recliqué'. Arnaud me disait 'Tu ne peux pas jouer dans cet état-là, on se retire'. Mais je devais y retourner. Je me suis fait strapper, je suis allé sur le terrain, on a fait un set et, de nouveau, on a été interrompu par la nuit."
Arnaud Clément et Nicolas Mahut ensemble en double, dans la foulée du match de 11h de l'Angevin contre John Isner.
Crédit: Getty Images
Troublant décalage
Jusqu'au bout, cette histoire sera donc folle, jusque dans ses plus petites histoires derrière la grande. Une de nos préférées ? Celle de Roy McIntosh. Ce journaliste anglais commente la boxe sur la BBC. Il n'est pas du tout un spécialiste de tennis. Mais la chaîne lui a demandé de renforcer le dispositif pour le premier tour, compte tenu du nombre de rencontres. "J'ai hérité du match parfait : intéressant mais sur un court annexe, pas trop exposé, a-t-il écrit le lendemain de la rencontre historique dans les colonnes du Guardian, qui l'avait sollicité. Une tête de série, deux bons joueurs, mais pas de superstars." Chacun connaît la suite. Son tout premier match de tennis au micro aura été un des plus extraordinaires, au sens strict du terme, de l'histoire de ce sport.
Le plus troublant réside dans le décalage total entre la façon dont le monde a vécu ce match et la manière dont Nicolas Mahut l'a appréhendé. Longtemps, il est resté hermétique à l'aspect historique de l'évènement. Tout le monde le salue, l'honore, le félicite. C'est le cas notamment lorsqu'il arrive en conférence de presse. "Je pensais : 'Ils ne comprennent rien à ce que je ressens', confirme-t-il. Il y avait un monde entre ce qu'on avait réalisé et ce que moi je ressentais. Et je l'ai vécu pendant très longtemps, ce décalage. Moi, j'étais dévasté à l'intérieur. J'avais l'impression d'avoir trahi tout le monde. J'ai perdu et j'ai énormément de mal à l'accepter, parce que c'était le match de ma vie et ça, j'en avais conscience sur le court. Donc ce décalage m'a surpris, marqué, et même agacé. "
Il bénéficie en prime d'une attention médiatique hors normes, jamais vue pour un joueur battu au premier tour. Le décalage, encore et toujours. De retour en France, il effectue une vraie tournée médiatique. À titre de comparaison, Cédric Pioline, finaliste à Wimbledon en 1997, n'a pas bénéficié du quart de la moitié de l'attention dont jouit Nicolas Mahut pendant cette séquence. Il n'y aura pas que des effets indésirables. Cet été 2010, il est invité sur le Tour de France à suivre une étape au cœur de la course, dans la voiture d'un directeur sportif. Pour lui, le dingue de sport, c'est un beau cadeau.
Incroyable mais vrai : le 21 juin 2011, un an plus tard, le tirage au sort offre un nouveau duel au 1er tour de Wimbledon entre Isner et Mahut. Cette fois, ni drame ni suspense et une victoire en 3 sets de l'Américain.
Crédit: Getty Images
Le syndrome Anthony Perkins
Malgré tout, il va mal vivre les jours et les mois suivants. Voire les années. Très vite, il comprend qu'on l'assimilera toujours à ce match en dehors de toute normalité. Qu'on le résumera sans cesse à ça. Voilà sans doute son plus grand point commun avec John Isner. Il y a un avant et un après pour eux, mais en réalité, longtemps, il n'y aura pas d'après. Comme si tout devait s'arrêter là. Rien ne pourrait être plus fort, plus fou, plus marquant que ce match instantanément entré dans la légende et le Livre des Records. Telle était la menace commune qui planait sur eux. Le Isner-Mahut de Wimbledon pouvait devenir une prison dans laquelle ils seraient pour toujours enfermés.
Anthony Perkins, l'acteur emblématique du film Psychose, d'Alfred Hitchcock, a toujours dit qu'à ses yeux, le succès du film et son retentissement, notamment la mythique scène de la douche, avaient été pour lui autant une malédiction qu'une bénédiction. Ce rôle lui a offert gloire, célébrité et reconnaissance, mais il a aussi figé sa carrière. "Je suis devenu Norman Bates pour toujours", disait-il. Isner et Mahut risquaient de n'être rien d'autres que les deux types qui avaient joué pendant 11 heures et 5 minutes.
Anthony Perkins, éternel Norman Bates.
Crédit: Getty Images
Quand, en 2015, ESPN a demandé à John Isner si ce match avait constitué une chance ou une malédiction, sa réponse fut très "perkinsienne" : "Les deux, je pense. Ça m'a permis de devenir célèbre, d'être un visage reconnu, un type dont on parle, d'être respecté. Mais c'est aussi une malédiction parce que beaucoup de gens ne se souviennent de moi que pour ça." Heureusement, après cela, il s'est accompli de bien d'autres manières. Il est devenu membre du Top 10, a remporté un Masters 1000, a joué une demi-finale de Grand Chelem. À Wimbledon, évidemment.
L'effet fut identique pour Mahut, avec un surcroît de douleur : il était le perdant de cette histoire, quand bien même Isner insiste pour rappeler que "personne n'a perdu dans cette histoire". Alors ce 24 juillet 2010 a fait naître chez lui une ambition. Presque une obsession. Devenir un vainqueur. "À ce moment-là, ma carrière est finalement assez anonyme et faible, tranche-t-il. Mon seul fait d'armes, c'est une finale au Queen's que je perds contre Andy Roddick en ayant eu une balle de match. Après, je perds ce match contre Isner. Peu de temps après, on perd la finale de Roland en double avec Mika (Llodra), 7-6 au 3e. En fait, je perdais tout le temps. Des matches superbes, mais des défaites."
Il en est convaincu, le duel contre Isner a fait germer en lui un désir de s'accomplir à travers la victoire. "Tout le monde me disait 'Il n'y a pas de vainqueur ou de perdant dans ce match, c'est magnifique, vous faites partie de l'histoire du jeu'. Mais moi, j'ai PER-DU, appuie-t-il. Je vivais très mal ce décalage. Je devais à tout prix inverser le truc."Il finira par y parvenir. "Je devais avoir des victoires pour moi. Dans l'histoire du jeu, que j'ai gagné trois fois s'Hertogenbosch, que j'ai été numéro un mondial en double en gagnant des Grands Chelems, tout le monde s'en fout, tout le monde a oublié, personne ne le sait. Mais moi, je le sais, et ça me suffit. J'avais besoin de ça."
Le court 18, théâtre du duel entre Nicolas Mahut et John Isner, ici dans le 5e set.
Crédit: Getty Images
Ma mère aime Nico plus que n'importe qui au monde
Alors il finira par être apaisé. Par faire la paix avec ce match et cette histoire comme avec lui-même. Isner aussi. "Sur le court terme, estime Craig Boynton, le coach de l'Américain à l'époque, ce fut une malédiction. Puis, avec le temps, John a pu commencer à apprécier pleinement ce qu'il avait accompli. Je pense que c'est pareil pour Nicolas." Ils sont non seulement liés par ce qu'ils ont accompli sur le court durant ces trois journées, mais aussi par leur vécu de l'après. Rien n'est comparable à leur lien. C'est à l'US Open, deux mois plus tard, qu'ils se sont revus pour la première fois. "Spontanément, on s'est pris dans les bras", raconte Mahut.
"Avant ce match, je ne connaissais pas Nico du tout, a confié Isner dans un témoignage touchant. Je lui parlais à peine. Quand je passais devant lui, je lui adressais un signe de tête, rien de plus. Depuis notre match, nous sommes devenus extrêmement proches. J'ai appris à très bien connaître ses parents, ses proches, son fils. Il connaît très bien mes parents. Ma mère aime Nico plus que n'importe qui au monde. C'est l'un des gars les plus sincères qui soient, une personne fantastique. Je ne pouvais pas rêver de jouer un match comme celui-ci contre un meilleur mec et un plus grand compétiteur."
"Il y a vraiment eu une connexion qui s'est créée. C'est difficile à expliquer, dit Mahut. Quand ses enfants sont nés, je lui ai envoyé un cadeau. Pour le mien, il a fait pareil." Paradoxalement, ils n'ont quasiment jamais parlé de ce match. Une vraie discussion, en profondeur. "On ne s'est jamais assis tous les deux à une table en disant 'Qu'est-ce que tu en as pensé ?', poursuit le Français. On le fera peut-être à un moment donné. Mais je pense que lui, par pudeur, ne voulait pas l'évoquer. On n'a pas besoin d'en parler pour se comprendre, mais je serais quand même curieux de savoir comment il a vécu certaines choses. Je pense qu'on le fera." Un documentaire est dans les tuyaux, même s'il est encore à l'état de projet. "On a accepté de le faire", confirme l'alter ego de Pierre-Hugues Herbert.
Quand on lui avait demandé il y a quelques années s'il aurait un conseil à donner à quelqu'un s'il devait disputer un match de onze heures, John Isner avait rigolé, avant de répondre : "Mon conseil ? Ne le faites surtout pas." Fut un temps où Nicolas Mahut aurait peut-être précisé : "Faites-le, mais surtout, ne le perdez pas." Ce n'est plus nécessaire. "Aujourd'hui, je suis très fier et je me sens très à l'aise pour en parler, parce que ça m'a apporté énormément, même s'il y a une cicatrice de la défaite."
La cicatrice reste visible. Mais la plaie n'est plus à vif. À présent, le décalage qui l'a si longtemps empêché d'apprécier la portée de son accomplissement et l'immensité de ce à quoi il a contribué n'existe plus. Le moment lui appartient pleinement, autant qu'à John Isner. "Je crois qu'en tant qu'amoureux de sport et fan de tennis, j'aurais adoré vivre ce moment de l'autre côté du miroir." C'est le plus beau compliment que Nicolas pouvait adresser à Mahut.
Mahut ou l'importance de ne plus être associé à ce match de légende perdu