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Mal-être et obsession du changement : le tennis joue avec le feu et avec son avenir

Mal-être et obsession du changement : le tennis joue avec le feu et avec son avenir

Le 26/11/2019 à 23:03Mis à jour Le 27/11/2019 à 14:14

Qu'on l'ait aimée ou non, la nouvelle Coupe Davis, achevée dimanche, symbolise un tennis qui ne cesse en permanence de changer, prenant la direction d'un "produit" de plus en plus court, formaté, marketé. Le vrai danger est sans doute là...

Au-delà des réactions, parfois violentes, qu'elle a pu susciter chez les plus ardents défenseurs de l'ancienne formule, la nouvelle Coupe Davis "by" Piqué, qui s'est achevée dimanche sur la victoire de l'Espagne, a indéniablement quelque chose pour elle : elle est "tendance". Elle s'inscrit parfaitement dans le virage pris depuis quelques années par un sport qui n'a jamais, depuis la révolution ère Open en 1968, autant donné l'impression de se poser des questions existentielles. Et de se chercher un nouveau modèle, à la fois économique et sportif.

Alors qu'il n'avait presque pas bougé d'un cil durant quasiment son premier siècle d'existence, voilà le tennis pris à nouveau d'une frénésie de changements, signe d'un certain mal-être. Mal-être paradoxal, à l'heure où il peut s'appuyer sur la plus belle génération de son histoire, génère des prize-money records et demeure l'un des sports les plus puissants – et médiatisés – au monde. Mais mal-être quand même, au nom d'une certaine érosion des licences, des sponsors, des spectateurs dans certains stades, des sacro-saints chiffres de Médiamétrie, autant d'indicateurs soi-disant moins florissants – même s'il faudrait les relativiser dans un contexte toujours plus concurrentiel - qui semblent faire craindre le pire à beaucoup. Et précipiter les réformes les plus radicales.

En l'espace de quelques années, donc, le tennis a entamé un vrai changement de décor avec la création de nouvelles épreuves comme la Laver Cup, le Masters NextGen, l'ATP Cup, ou la transformation radicale d'une épreuve historique comme la Coupe Davis, que même son propre père, Dwight Davis, ne reconnaîtrait pas aujourd'hui.

Plus difficiles à bouger, les règles du jeu frémissent elles aussi devant ce vent de changement. Introduites il y a une vingtaine d'années, de nouvelles mesures comme le "no-ad", le "super tie break" ou les "short sets" en 4 jeux ont peu à peu investi certaines épreuves de l'élite. Y compris les plus prestigieuses puisque l'Open d'Australie a adopté cette année le "super tie break" en simple, le faisant jouer à 6-6 dans le set décisif, et que Wimbledon a introduit le tie-break classique à 12-12. Ce qui est probablement le paroxysme du manque de cohésion dans lequel le tennis, dans son éparpillement des forces décisionnaires, s'est enfermé.

Novak Djokovic et Roger Federer ont dû être départagés par un super tie-break en finale de Wimbledon.

Novak Djokovic et Roger Federer ont dû être départagés par un super tie-break en finale de Wimbledon.Getty Images

Gilles Simon : "Le spectateur, tu cèdes à son caprice ou tu l'éduques"

Ces nouvelles règles, ces nouvelles épreuves, vont toutes dans le même sens : celle d'un raccourcissement du jeu, d'un compactage hyper "marketé" des compétitions. "Je ne sais pas quand et comment c'est arrivé, mais il se trouve que le tennis est devenu trop long pour les gens", soufflait samedi Gilles Simon, après une rencontre par équipes victorieuse avec son club du TC Paris face au voisin du TC Boulogne-Billancourt, au détour d'une conversation portant à l'origine sur la réforme de ces Interclubs, dont le format n'a eu cesse d'être... raccourci ces dernières saisons (suppression d'un simple, 3 sets désormais joués en "super tie break").

"Alors on change, parce que c'est à la mode, et on fait de plus en plus court. Bientôt, on va nous demander de jouer en 40 minutes, comme une série télé, au motif que 'les jeunes ne peuvent plus rester 3h devant la télé.' Mais le spectateur, soit tu cèdes à son caprice, soit tu l'éduques. Nous, ça fait un bon moment qu'on a choisi de céder à son caprice. Et ça devient le cirque, à tous les niveaux."

Gilles Simon

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La parole de Gilles est devenue rare et c'est dommage, car elle est toujours aussi précieuse. Il est urgent qu'aujourd'hui de plus en plus d'opinions comme la sienne se fassent entendre si l'on ne veut pas que le tennis perde ce qui fait, à mon sens, son âme première : l'endurance, la longueur, j'ai presque envie de dire la langueur. Si le tennis est ainsi fait, c'est ainsi qu'il doit être consommé, même en fil rouge, même si c'est compliqué. Vouloir en faire un sport dont on maîtrise peu ou prou la durée, c'est renier son aspect le plus fascinant : un sport au contraire potentiellement sans fin, dans lequel la notion de match nul n'existe pas. Un sport à la vie, à la mort, en somme…

Qu'on nous donne l'ennui !

Pourquoi on aime le tennis ? Parce que c'est un jeu très ludique mais aussi, de manière plus sous-jacente, parce que c'est une école de la vie, un véritable concentré des mêmes émotions que l'on retrouve dans l'existence : le stress, l'espoir, la colère, la frustration, le soulagement, la détermination, la tristesse, la joie... Des pics émotionnels qui, comme dans les montagnes russes, doivent être entrecoupés par des phases d'accalmie, appelées "routine" dans la vie. Ce sont ces moments-là, ces moments d'apaisement, presque d'ennui, que l'on voudrait tuer dans le tennis pour n'en faire qu'un shot de pure adrénaline.

Vous avez déjà forcément entendu – peut-être même défendu – cet argument. Pourquoi s'embêter à faire des sets en 6 jeux alors que les choses sérieuses ne commencent qu'à 4-4 ? Et c'est vrai que souvent, dans les débuts de sets, on s'ennuie un peu. Sauf que cet ennui-là est inhérent à la construction d'un match, il en fait partie intégrante : c'est le moment durant lequel les deux adversaires se jaugent et se chauffent avant la grande explication finale qui n'en sera que plus intense. Comme deux boxeurs durant les fameux rounds d'observation. Comme un peloton cycliste dans la vallée qui précède l'ascension. Comme dans la vie, là encore : les fêtes seraient-elles aussi belles si le reste de nos jours n'étaient pas empreints d'une certaine monotonie ?

D'une manière générale, l'ennui est devenu l'épouvantail de nos sociétés. On le fuit comme la peste. Alors qu'il est d'un formidable bienfait. Car, c'est prouvé, ce sont dans les moments d'ennui que l'on est le plus créatif, le plus imaginatif. Je m'égare ? Pas tant que ça, puisque c'est bien ce qu'on nous dit : le spectateur ne supporterait plus ces moments creux d'un match de tennis.

A mon avis, il a tort. Je ne saurais d'ailleurs trop lui conseiller d'aller bailler un peu plus devant des bouts de match totalement inintéressants. Engoncé dans son ennui, il remarquera des choses, des détails qui lui échapperont totalement une fois les hostilités vraiment lancées, quand l'émotion prendra le dessus, quand le spectacle commencera. Car le tennis est aussi un spectacle, c'est vrai. Il l'est devenu, du moins. A la base, ça n'était qu'un jeu…

Le Masters Next Gen, laboratoire des nouvelles règles du futur ?

Le Masters Next Gen, laboratoire des nouvelles règles du futur ?Eurosport

L'empressement permanent du monde moderne

Là où Gilles Simon a raison, c'est qu'il est dangereux pour l'âme de ce sport de céder au "consommateur" qui ne verrait justement le tennis que par le prisme du spectacle. On risque de perdre ce "consommateur" si on ne lui donne pas satisfaction ? Tant pis ! Le vrai passionné, lui, restera toujours.

"Le problème, enchaînait "Gillou", c'est qu'il n'y a pas un mec qui soit confiant sur l'avenir de notre sport. Chacun croit que le tennis va sombrer, alors chacun essaie de nouveaux trucs, dans son coin. Et personne ne réalise que c'est justement en changeant tout, tout le temps, que ça devient n'importe quoi. Le tennis est un sport qui doit s'inscrire dans sa longue tradition. Au lieu de ça, on a voulu en faire un produit marketing."

Un produit qui, à force de circonvolutions, embrouille certainement plus le spectateur qu'il ne le séduit. C'est pourtant connu : si le tennis est en crise – ce qui reste à prouver -, il vaudrait mieux se réfugier dans les valeurs sûres. Alors c'est vrai, la longueur d'un match de tennis n'est pas toujours compatible avec la construction d'une grille télévisuelle. Ni avec l'empressement permanent du monde moderne. Mais on le sait bien : même dans les moments difficiles, chercher à rentrer dans un moule n'est jamais une bonne solution. Mieux vaut toujours rester soi-même. Et, comme on dit, les autres s'y feront...

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