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Djokovic, le chef-d'œuvre

Le chef-d'œuvre

Le 27/01/2019 à 15:46Mis à jour Le 28/01/2019 à 18:04

OPEN D'AUSTRALIE - Novak Djokovic avait frôlé la perfection en demi-finale face à Lucas Pouille. Mais, pensait-on, ce n'était que Lucas Pouille, en mode découverte du dernier carré et aux armes limitées face à un tel monstre. Sauf que, dimanche, en finale, le Serbe a appliqué un tarif approchant à Rafael Nadal. Un match totalement abouti. Un des chefs-d'œuvre de sa carrière.

Quand il sera temps pour lui dans quelques années de raccrocher et de regarder dans le rétroviseur, Novak Djokovic pourra, quoi qu'il arrive d'ici là, garder une place toute particulière à ce 27 janvier 2019. Il a déjà beaucoup accompli, et il lui reste probablement d'autres pages dorées à écrire, mais cette finale de l'Open d'Australie possède tous les atours du chef-d'œuvre.

Vendredi, après avoir récité sa partition avec une rare justesse face à Lucas Pouille, le Serbe avait évoqué cette "zone", forme de plénitude dans l'expression où tout parait simple et limpide, où même l'invraisemblable devient la norme. "On se sent presque divin", disait-il. Mais, avait-il précisé, cela dépend aussi de la personne se trouvant de l'autre côté du filet. Rafael Nadal n'est pas Lucas Pouille. Pourtant, en 48 heures, Nole n'est pas sorti de sa zone. Il a encore déclamé son tennis à la perfection et l'Espagnol aux 17 titres majeurs s'est avéré à peine moins inoffensif que le novice tricolore dans le dernier carré.

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Nadal a été ordinaire parce que Djokovic a été exceptionnel

On pourra toujours épiloguer des heures durant sur le pourquoi du comment. Nadal est-il complètement passé au travers de sa finale ou n'y avait-il rien à faire contre ce Djokovic-là ? Chacun, selon son point de vue, aura son opinion. Lors de sa conférence de presse, Rafa s'est en tout cas montré sans ambiguïté : oui, il a raté davantage qu'à son habitude, mais bien parce qu'il s'est senti constamment sous la pression et la menace. Il y a peut-être une forme de "politesse" dans son propos, un souci de ne pas atténuer les mérites de son bourreau, mais c'est bien une réalité.

Le tennis est un rapport de forces. Un coup droit ne ressemble jamais à un autre. Le bras est impacté par le contexte. Si Nadal a vu sa balle lui échapper autant, c'est parce qu'il a voulu, et qu'il devait en faire plus à chaque frappe. Nadal a été ordinaire parce que Djokovic a été exceptionnel. Prétendre le contraire n'est rien d'autre, pour moi, qu'une manière de minimiser ce qu'a proposé Novak Djokovic dimanche. Après nous avoir expliqué qu'il fallait tempérer l'impression laissée lors de sa demi-finale en raison de la prétendue faiblesse de l'opposition, il faudrait en faire de même au prétexte que Nadal aurait oublié d'être bon ? En somme, Djokovic n'est jamais responsable de son excellence. C'est à la fois absurde et injuste.

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Les limites du précédent de Roland 2015

Mais soit. Si certains veulent s'échiner à déconsidérer ou même à chipoter devant ce qu'ils ont vu, libre à eux. Moi, je suis époustouflé par ce que j'ai vu dimanche. La justesse et la précision extrême de chaque frappe. La façon d'utiliser la géométrie du court au millimètre près. La qualité de la mise en jeu. Gagner 84% des points derrière sa seconde balle, en finale de Grand Chelem, face à un relanceur de la qualité de Nadal, c'est délirant. Comme le fait de commettre moins de dix fautes directes dans une finale de Grand Chelem.

Jamais Novak Djokovic n'avait martyrisé de la sorte Rafael Nadal ou Roger Federer dans une finale majeure. Il lui est bien arrivé de dominer ses deux illustres rivaux dans pareilles circonstances, mais jamais dans de telles proportions. A Flushing, en 2011, sa première saison en mode martien, il avait par exemple saoulé Nadal de coups et aurait très bien pu l'emporter en trois manches. Mais quand bien même Rafa n'aurait pas sauvé ce troisième set au tie-break et à la grinta, le combat avait été d'une autre nature. Il y avait eu match. Dimanche à Melbourne, le "combat" a été à sens unique d'un bout à l'autre.

La seule comparaison possible, dans leurs confrontations, on peut la trouver dans leur quart de finale de Roland-Garros en 2015. La seule autre fois, en Grand Chelem, où Djokovic a battu le Majorquin en trois sets. Mais Rafa était au creux de la vague. Rien à voir avec le contexte de cet Open d'Australie 2019, où il crachait des flammes. Puis, dans une finale, une telle démonstration prend une tout autre épaisseur. Il est rare que, dans ce type de chocs avec titre en jeu entre géants, le duel tourne si court. Il y avait presque du McEnroe-Connors à Wimbledon en 1984 ou du Nadal-Federer en 2008 à Paris dans ce qu'a infligé Djokovic à Nadal dimanche, même si l’Espagnol a chapardé une poignée de jeux en plus.

Novak Djokovic et Rafael Nadal à Roland-Garros, en 2015.

Novak Djokovic et Rafael Nadal à Roland-Garros, en 2015.AFP

Ne pas chercher midi à quatorze heures et s'incliner

Au-delà de cette finale, c'est d'ailleurs toute la fin de tournoi du Serbe qui possède un petit parfum d'extravagance. Jusqu'en huitièmes, il est apparu sinusoïdal. Pour ses standards en tout cas. Il avait lâché son service à un rythme inhabituel. Il donnait des points. Mais la grosse bagarre face à Medvedev lui a permis de se mettre pour de bon dans sa quinzaine. Il avait perdu 14 fois son service sur ses quatre premiers matches. Il n'a concédé qu'une seul balle de break, écartée, lors des trois derniers. Il avait commis 133 fautes directes jusqu'en huitièmes, dont 50 face au seul Medvedev. Depuis ? 23. 9 contre Nishikori. 5 contre Pouille. 9 contre Nadal. Phénoménal.

Le Djoker a surclassé Nadal comme il avait tranquillement dominé Kevin Anderson à Wimbledon et Juan Del Potro à l'US Open. Trois finales en trois sets pour trois titres majeurs consécutifs. C'est énorme et, plutôt que de chercher midi à quatorze heures à grands coups de "ce n'était qu'Anderson" ou "Del Potro était fatigué" ou "Nadal a trop mal joué", il est peut-être temps pour tout le monde de comprendre, et pour certains d'admettre, que Novak Djokovic est tout simplement un champion hors normes. Et de s'incliner devant ce qu'il convient bien d'appeler un chef-d'œuvre tennistique.

Le 7e triomphe australien de Novak Djokovic.

Le 7e triomphe australien de Novak Djokovic.Getty Images

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