Open d'Australie | Mauvaise passe ou crise profonde : pourquoi le tennis féminin français n'y arrive plus ?

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Plus la moindre représentante dans le top 50 à la veille de l'Open d'Australie : à l'image de Caroline Garcia en proie ces derniers mois à un gros burn-out, le tennis féminin français autrefois si glorieux semble s'engluer dans une crise de plus en plus profonde. Un constat récurrent qui semble ne plus devoir s'expliquer (que) par le simple phénomène conjoncturel.

Le tennis féminin français est dans une mauvaise passe

Crédit: Getty Images

Par Rémi Bourrières

Puisque l'on n'est jamais à l'abri d'une bonne surprise (et encore moins de passer pour un idiot), on va attendre un peu avant de prophétiser le pire pour le tennis féminin français à l'Open d'Australie, qui débute ce dimanche. Certes, celui-ci ne s'annonce pas sous les meilleurs auspices, doux euphémisme alors qu'aucune de ses représentantes ne figure cette semaine dans le top 50. Mais c'était déjà le cas il y a trois ans, à l'aube de l'Open d'Australie 2022, et c'est précisément le moment qu'Alizé Cornet avait choisi pour atteindre, à 32 ans et à sa 63e tentative (un record), son premier quart de finale en Grand Chelem. Alors attendons un peu, donc…
Cela dit, soyons réalistes aussi. Même si l'on peut toujours imaginer un "coup" comme avait su également réussir l'an dernier Océane Dodin, huitième de finaliste pour la première fois dans un tournoi majeur, et même si l'on espère tous un retour en grâce de Caroline Garcia après son sérieux burn-out traversé l'an dernier, on ne peut guère imaginer une Française jouer les premiers rôles dans ce temps fort inaugural de l'année 2025.
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Oceane Dodin en la 3ª ronda del Open de Australia 2024.

Crédit: Getty Images

Et quand bien même ce serait le cas, cela ne changerait pas grand-chose au constat qui s'impose depuis plusieurs années : en dehors de Garcia qui a souvent été l'arbre cachant la forêt, le tennis féminin français tend à s'effacer de plus en plus du premier plan de la scène du tennis mondial. Cela ne se veut ni méchant, ni acerbe et encore moins irrespectueux pour les carrières très honorables d'une Diane Parry ou d'une Clara Burel, qui sont encore jeunes et peuvent faire démentir tout cela : en attendant, c'est juste factuel.
Avant une période de neuf mois entre 2021 et 2022, comme le relatait notre partenaire statistique Jeu, Set et Maths, il fallait remonter à septembre 1986 pour trouver trace d'un top 50 sans Française. Entre-temps, ce sont bel et bien les filles qui ont offert à la France ses seuls titres en Grand Chelem grâce à Mary Pierce (Open d'Australie 1995, Roland-Garros 2000), Amélie Mauresmo (Open d'Australie et Wimbledon 2006) ainsi que Marion Bartoli (Wimbledon 2013). Et quand on sait, nonobstant les exploits des Mousquetaires (anciens ou nouveaux) et de Yannick Noah, que Suzanne Lenglen est peut-être la plus grande star de l'histoire du tennis tricolore, il est d'autant plus désolant de voir nos femmes s'enfoncer aujourd'hui dans l'oubli.

"Je pense qu'on peut dire maintenant qu'il y a un problème de fond"


Mais les faits sont là, têtus et implacables. Fin 2008, pas moins de 11 joueuses françaises figuraient dans le top 100. Dix-sept ans plus tard, elles ne sont plus que trois en comptant l'ancienne Russe Varvara Gracheva, laquelle ne possède le passeport tricolore que depuis 2023. Et donc aucune dans le top 50, sa chef de file Caroline Garcia n'émargeant plus qu'au 58e rang, très loin du 4e qui fut le sien en 2018. Rien d'étonnant à ce que la présence d'une représentante du tennis féminin français en deuxième semaine d'un Grand Chelem se soit, dans le même temps, considérablement raréfiée : c'est le reflet de sa juste place actuelle dans l'échiquier du tennis mondial. Ni plus, ni moins.
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Caroline Garcia

Crédit: Getty Images

Bien sûr, il peut y avoir une explication générationnelle. "Mais comme cela fait tout de même pas mal d'années qu'on est dans le dur, je pense qu'on peut dire maintenant qu'il y a un problème de fond, lâche Alizé Cornet, qui fait partie de celles ayant laissé un vide depuis sa retraite prise lors du dernier Roland-Garros. Je n'aurais pas la prétention de dire lequel. Mais il semble qu'il y a effectivement un problème dans la formation, la détection et l'accompagnement des jeunes filles. Car au-delà des résultats, on voit qu'on n'a pas de vivier et ça, c'est un peu inquiétant."
Effectivement, le vent de renouveau qui frémit chez les hommes, grâce notamment à Arthur Fils et Giovanni Mpetshi Perricard, se fait encore attendre chez les filles. Aujourd'hui, seulement 20 jeunes françaises sont prises en charges par la FFT (ou suivies en parcours associés), dont la grande espoir Ksenia Efremova (15 ans), ainsi que Daphnée Mpetschi Perricard (16 ans), la sœur de Giovanni, et Eleejah Inisan (16 ans), qui sont les deux seules autres Françaises de moins de 17 ans classées à la WTA. Mais en dehors du top 800, donc loin du temps de passage de la plupart des meilleures joueuses actuelles. C'est peu…

"La situation actuelle est le fruit d'une politique fédérale qui n'est pas assez axée sur le tennis féminin"


"Pour moi, la situation actuelle est le fruit d'une politique fédérale qui n'est pas assez axée sur le tennis féminin, se désole un salarié de la FFT, qui a préféré garder l'anonymat. Des efforts sont faits à la base, entre 10 et 14 ans, avec un centre fédéral dans chaque Ligue, en plus du pôle de Poitiers. Mais à partir de 15 ans, à un âge où les joueuses ont plus que jamais besoin d'être structurées, il n'y a plus que le CNE. Et, au CNE, on constate qu'il y a un préparateur physique pour huit joueuses, alors qu'il y en a quatre pour 12 chez les garçons. Comment fournir la même qualité de travail ? Résultat : j'ai vu passer beaucoup de joueuses à qui l'on n'a rien proposé, et que l'on a fini par perdre en route..."
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Diane Parry lors des Jeux Olympiques de Paris 2024

Crédit: Getty Images

Il n'est pourtant pas loin le temps où la France alignait trois n°1 mondiales juniors, entre Clara Burel (2018), Diane Parry (2019) et Elsa Jacquemot (2020). "Mais ces trois-là sont le fruit d'une politique bien identifiée, poursuit ce cadre fédéral. On constate que les juniors sont devenus un tremplin essentiel chez les filles, même s'il y a toujours des exceptions (parmi lesquelles Lois Boisson, 21 ans, qui semblait sur le point de percer parmi l'élite l'an dernier avant de se blesser à un genou). Il serait donc essentiel de proposer une offre plus étoffée sur les 15-18 ans. Mais la relève est maigre. On a créé un trou générationnel, qui entraîne un manque de repères et d'émulation. Le problème conjoncturel devient un problème structurel."
Le constat n'est pas nouveau et n'est pas nié, non plus, au sein de la FFT. En 2020, Alexandra Fusai, responsable des 10-18 ans filles, avait présenté les résultats d'un audit révélant le (trop) gros retard pris par les Françaises dès les plus jeunes catégories internationales. Mais malgré le constat et les moyens mis en œuvre pour y remédier, le gouffre n'a fait que se creuser depuis. Lors de l'édition 2024 des Petits As, les Françaises n'ont ainsi enregistré, en tout et pour tout, que deux maigres victoires. Et il n'y a à ce jour aucune Tricolore dans le top 30 du classement juniors ITF, la mieux classée étant Ksenia Efremova (33e), elle aussi naturalisée française en 2023 en "provenance" de Russie, et donc non issue du système fédéral.
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Ksenia Efremova à l'US Open Juniors 2024

Crédit: Getty Images

Alors, où est le problème ? "Pour moi, il est avant tout systémique, souligne Mathilde Johansson, 59e mondiale en 2009 et désormais présidente de l'Union du tennis féminin, le syndicat des joueuses françaises. Notre système scolaire ne favorise pas la pratique du sport. Dans beaucoup d'autres pays comme la Suède (dont elle est native, NDLR), les enfants finissent l'école très tôt et peuvent faire ensuite beaucoup d'activités. En France, pour arriver au plus haut niveau, il faut se spécialiser très jeune, donc mettre un peu de côté les études. Déjà, cela freine beaucoup de parents. A côté de cela, on se rend compte aussi qu'il est plus difficile d'attirer et de garder les filles dans les clubs."
 

"Le tennis est un sport peut-être plus compliqué à gérer pour les filles, mais certains pays y arrivent très bien, alors pourquoi pas nous ?"


Et ce, pour diverses raisons dont il est difficile d'explorer les contours de manière exhaustive. Mais peut-être que, si le tennis est un sport extrêmement difficile, il l'est encore plus pour les filles. "Je pense que le niveau de stress avant un match est le même pour un garçon et pour une fille, mais un garçon a plus de moyens de le contourner, ne serait-ce que par sa capacité à s'appuyer davantage sur son service, là où une fille doit se battre sur chaque point avec son émotivité, enchaîne Alizé Cornet. A côté de cela, c'est un milieu machiste où tu es jugée non seulement sur ta performance, mais aussi sur ton physique. Le contexte du haut niveau n'est pas forcément très épanouissant pour une fille. Et c'est ce qui peut la détourner plus facilement du jeu."
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Alizé Cornet à Coventry en Billie Jean King Cup en 2023

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"Sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, les filles ont d'une manière générale plus besoin de soutien affectif et familial, c'est aussi pour cela qu'il est plus difficile de les prendre en charge en sport-études, renchérit Mathilde Johansson. Globalement, elles sont plus sensibles et émotives. Contrairement aux garçons, quand elles perdent, elles ont tendance à se remettre aussi en question en tant que personne. C'est toute cette dimension qui fait que ce sport est plus compliqué à gérer pour elles. Mais bon, quand on voit ce que produit par exemple la République tchèque, certains y arrivent très bien, alors pourquoi pas nous ?"
La FFT, qui a récemment lancé les tournois mixtes pour les 4es séries afin de compenser la raréfaction des joueuses également constatée dans les tableaux amateurs, semble en effet chercher depuis longtemps la bonne formule quant à la formation de ses jeunes filles. Il y a quelques années, face au constat de la baisse des effectifs et de la difficulté à prendre en charge les filles dans des structures collectives – on se rend compte que, historiquement, les meilleures Françaises ont souvent été issues d'un projet privé, voire familial -, elle avait fermé ses Pôles féminins. Aujourd'hui, on l'a dit, elle en a rouvert un à Poitiers, pour les moins de 14 ans.
Pas toujours facile à suivre mais à la limite, peu importe le système : il est responsable seulement d'une densité. Le champion ou la championne hors normes, celui ou celle qui va gagner des Grands Chelems, est par définition une exception qui peut très bien émerger de nulle part, comme un Novak Djokovic l'a fait sur les cendres d'un pays en ruines, ou une Iga Swiatek dans une nation qui n'avait jamais gagné un Grand Chelem avant elle. L'on veut bien croire, ou rêver, à une destinée similaire, prochainement, pour une joueuse française. Mais très clairement, aujourd'hui, ça n'est pas le sens de l'histoire.
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