Pendant que le tableau féminin, cul par-dessus tête, a proposé jeudi des demi-finales aux affiches pour le moins exotiques voire improbables, ces messieurs, eux, ont donné dans l'ultra classique. L'anarchie peut avoir son charme. Elle a aussi ses limites. Difficile en tout cas de trouver contraste plus saisissant. Sur Twitter, quelqu'un me faisait remarquer, à juste titre, que transposé au tournoi masculin, le classement des quatre demi-finalistes dames aurait donné le plateau suivant chez ces messieurs :
  • Taylor Fritz (33e) contre Milos Raonic (18e)
  • Ugo Humbert (32e) contre Pierre-Hugues Herbert (85e)
Roland-Garros
Même Nadal et Tsitsipas n'ont pas tenu : Comment Djokovic a tué physiquement la concurrence
HIER À 14:11
En dehors du fait qu'un tel quatuor aurait assuré à la France son premier finaliste en 33 ans le dernier dimanche, beaucoup auraient trouvé à redire sur son envergure. Non sans raisons. Nous en serons loin, vendredi. La logique a été respectée de tous les côtés. Y compris dans la partie inférieure du tableau. Certes, Daniil Medvedev était tête de série numéro 2. Oui, Dominic Thiem possédait le CV parisien le plus imposant des 64 candidats. Mais les limites sur terre, structurelles pour l'un, conjoncturelles pour l'autre, ont tracé le sillon des deux autres fortes têtes du coin, Stefanos Tsitsipas et Alexander Zverev.
Au vu de cette campagne printanière 2021, ces demi-finales sont les plus belles et les plus logiques que Roland-Garros pouvait espérer, avec les vainqueurs des trois Masters 1000 terriens en amont du Grand Chelem parisien (Tsitsipas à Monte-Carlo, Zverev à Madrid, Nadal à Rome) et en cadeau bonus le numéro un mondial, Novak Djokovic, finaliste à Rome. C'est d'ailleurs la première fois depuis la création des Masters 1000, peu importe leur appellation, soit 1990, que les quatre demi-finalistes ont tous joué au moins une finale d'un des principaux tournois de préparation à Roland-Garros.

La question qui fâche : Zverev est-il reconnu à sa juste valeur ?

Nadal, à un contre trois

Voilà pour la vision printanière. L'autre lecture de ce carré d'as, à plus grande échelle, offre une tout autre perspective : c'est Rafael Nadal contre le reste du monde. Ici, comme toujours, il y a lui et les autres. L'Espagnol, de par ses accomplissements passés, lointains (premier titre il y a maintenant 16 ans) ou récents (il est quadruple tenant du titre) tient une place à part. Il demeure l'homme à battre, la cible, le favori, ou appelez-le comme vous voudrez. Face à lui, trois outsiders, à l'histoire et aux profils différents.
Deux sortent du lot : Djokovic et Tsitsipas. Même si, contrairement au Grec, Zverev a déjà une finale majeure sous le coude, il amorce cette dernière ligne droite avec un petit retard symbolique. Ce qui ne signifie pas qu'il n'a pas d'atouts à faire valoir. C'est d'ailleurs ce qui rend cette journée de vendredi si excitante. L'ordonnancement du tableau lui confère une dose de sel supplémentaire. Si Nadal et Djokovic avaient été chacun d'un côté, comme c'est si souvent le cas, ils auraient, l'un et l'autre, (l'un, plus que l'autre, certes), fait office de grands favoris de leur demie respective. Leur 58e affrontement allèche forcément, mais, avec un autre charme, le Tsitsipas-Zverev qui ouvrira cette après-midi intrigue tout autant.
La dernière fois que Nadal et Djokovic ont ferraillé en demie plutôt qu'en finale à Paris, la coupe des Mousquetaires trônait symboliquement au bord du Chatrier. Sans manquer de respect aux deux autres demi-finalistes, David Ferrer et Jo-Wilfried Tsonga, le consensus s'imposait : la victoire finale dans le tournoi se jouait là, entre l'Espagnol et le Serbe. Cette fois, il nous semble que Tsitsipas, et même Zverev, auraient des motifs de rendre cette finale intéressante. Ils prendront peut-être trois sets contre Nadal ou Djokovic, mais il y a des raisons d'espérer un match, un vrai.

"Il n’y a que Djokovic pour battre Nadal à Paris"

Une page d'histoire, quoi qu'il arrive

Historiquement, la promesse de vendredi porte en elle une certitude dominicale : dimanche, une page marquante nous attend. Quoi qu'il arrive. Si Rafael Nadal, hypothèse la plus probable à ce stade, reste le maître, il deviendra l'homme le plus titré de tous les temps en Grand Chelem, dépassant avec 21 titres Roger Federer. Il obligerait par ricochet Djokovic à remporter quatre tournois majeurs de plus que lui d'ici la fin de leurs carrières pour devenir le numéro un dans ce domaine.
Djokovic, justement. Un succès dimanche ferait de lui le premier joueur de l'ère Open avec au moins deux couronnes dans chacun des quatre tournois majeurs. A y réfléchir deux secondes, il est d'ailleurs assez cocasse qu'aucun membre du Big 3, qui pèse au total 58 titres, n'ait encore accompli cette performance. Chacun porte sa petite croix. Melbourne pour Nadal, Paris pour Djokovic et Federer. Nole peut s'isoler de ses deux rivaux sur ce plan, tout en revenant à une marche du duo avec 19 titres.
Reste l'hypothèse révolutionnaire. Une victoire de Tsistipas ou Zverev. Pour l'un comme pour l'autre, ce serait une grande première. Le véritable dépucelage de la NextGen, ce que n'a pas été le sacre de Dominic Thiem à l'US Open en 2020. Parce qu'il était trop âgé pour cela et, surtout, parce qu'il n'avait battu "que Zverev" en finale. Il manque à la nouvelle génération l'accomplissement final, à tous les sens du terme : LA victoire, en dominant en finale un membre du Big 3.

Stefanos Tsitsipas - Roland-Garros 2021

Crédit: Getty Images

Le couvre-feu pour gâcher la fête ?

C'est donc peu dire qu'elle fait envie cette journée, pour ce qu'elle est, et pour ce qu'elle peut engendrer 48 heures plus tard. Je n'ai qu'une crainte. Une terrible crainte. Un scénario catastrophe qui viendrait tout gâcher : qu'à 23 heures, tout ne soit pas terminé. Ce n'est peut-être pas l'hypothèse la plus probable, mais elle n'a rien d'impossible.
La première demi-finale est programmée à 14h50. Le temps de boucler l'échauffement, il sera donc environ 15 heures lorsque Tsitsipas et Zverev donneront les premiers coups de raquette. Si leur duel s'éternise sur plus de trois heures et demie, Guy Forget pourra commencer à s'éponger le front. Car s'il est plus de 19 heures lorsque Nadal et Djokovic amorcent le 58e épisode de la plus prolifique série tennistique de notre temps, le risque de devoir évacuer les gradins du Chatrier, couvre-feu oblige, deviendra significatif.
Sachant que l'argument du match en night session ne tiendra plus, les mécontents auront beau jeu de dire : mais pourquoi n'avez-vous pas pris plus de marge ? Oui, 14h50 pour ouvrir ce bal-là, c'est tard. S'il fallait revivre les scènes de mercredi soir, avant le début d'un 5e set décisif entre Nadal et Djokovic, ce serait catastrophique pour l'image de Roland-Garros. Et ce serait un énorme gâchis pour une journée qui, elle, a tout pour rester dans les mémoires. Pour de bien meilleures raisons.
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