"Nadal est le favori et il n'y en a qu'un qui peut le battre selon moi : Novak. Et c'est peut-être une folie de dire ça, mais j'aimerais qu'ils soient dans la même partie de tableau. Novak performerait mieux, à mon avis, contre lui en demie, oui. Et Rafa performerait mieux contre Novak en finale. C'est psychologique". Celle-là, on ne l'avait pas vue venir mais Goran Ivanisevic n'est plus à une sortie surprenante près. Avant le tirage au sort de ce cru 2021, le tonitruant entraîneur de Novak Djokovic avait émis un souhait : que l'affiche de la quinzaine entre les deux hommes, si elle venait à se dessiner, se joue en demi-finale. On y est.
Alors, on l'a pris au mot : "C'est psychologique", a-t-il avancé. Qu'en disent à première vue les coaches mentaux que nous avons interrogés ? "Le match qui précède une finale, quelle que soit la discipline, est souvent en-deçà de ce qu'on pourrait faire en finale, avance Denis Troch, ancien entraîneur adjoint du PSG devenu coach mental. En règle générale, de manière inconsciente, on a peur de se blesser avant la finale, de puiser beaucoup dans son énergie. Donc ça a peut avoir une importance. Mais ce sont des champions, ils sont initiés à tout ça. Donc, pour moi, c'est un peu d'intox". Un sentiment partagé par Makis Chamadilis, longtemps psychologue référent à la FFT. "C'est un effet d'annonce, estime-t-il. Je ne vois pas à quoi ça sert, ni qui il cherche à intimider... Je ne chercherais pas beaucoup plus de psychologie là-dedans."
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L’erreur de 2020

"Je peux comprendre ce qu'il veut dire : Nadal a joué et gagné tellement de finales à Roland que c'est un peu son jardin, tente de nuancer Pier Gauthier, coach mental et ancien entraîneur de Sébastien Grosjean ou Gaël Monfils. Mais ces gars-là savent pertinemment qu'ils risquent très fortement de se croiser à un moment pour aller au bout. Donc, dans l'absolu, puisque l'objectif est de gagner le tournoi, je ne vois pas un énorme impact psychologique sur le fait de se jouer en demie ou en finale".
Alors, Ivanisevic aurait-il encore perdu une autre occasion de se taire ? Peut-être pas. Mais sa dernière tentative d'interférer sur le bon déroulé du duel Nadal-Djoko avait viré au fiasco. "Je compte sur une finale Djokovic – Nadal où, à mon avis, Nadal n'a aucune chance dans de telles conditions et avec Novak qui est déjà entré dans sa tête", avait-il avancé lors de la dernière édition. Résultat ? Une claque d'une sévérité absolue en finale et un Goran clairement fautif selon nos experts.
"Pour moi, à ce moment-là, il sous-estime les réactions qu'il peut y avoir des deux côtés, avance Gauthier. Du côté de Djoko, ça crée des attentes, ça peut le stresser car il va intégrer le côté 'c'est ma chance ou jamais'. Mais, à l'inverse, un champion comme Nadal, quand il lui dit qu'il va paumer, il va plutôt avoir tendance à vouloir absolument prouver l'inverse. Ce n'est pas le genre de mecs que j'aurais envie d'aller titiller". D'ailleurs, Carlos Moya, après coup, n'avait pas manqué de souligner le mauvais choix de communication du Croate : "Je connais Ivanisevic, et je comprends que c'est le rôle qu'il doit jouer. De la part de l'équipe de Rafa, personne n'aurait dit quelque chose de similaire, mais je pense que c'est quelque chose qui met la pression sur son joueur".

"C'est difficile de parier contre Nadal même si c'est Djokovic en face"

Surtout, pas d’affaire personnelle

Quoiqu'il arrive, de la pression, Djoko en aura. Parce que c'est Roland-Garros, parce que c'est Nadal en face et parce qu'il est encore, six ans après, le dernier à l'avoir battu ici. Mais peut-être moins que Rafa lui-même finalement, à en croire Thommas Sammut, préparateur mental au cercle des nageurs de Marseille : "Je ne connais pas un sportif qui apprécie d’être l'homme à abattre, avance-t-il. On est mieux dans la peau du challenger, donc mine de rien, ça peut l'aider. A mon sens, en finale, par la nature même de l'événement, il a le devoir de gagner". Mais finalement, le vrai danger qui guette Nole à les écouter se cache ailleurs : la volonté d'en faire une affaire personnelle.
"L'erreur à éviter, ce serait de minimiser ses qualités sur terre par rapport à celles de Nadal, poursuit Sammut. S'il arrive en voulant faire déjouer Nadal mais en allant dans un combat d'égos, c'est perdu d'avance. Il risque de se focaliser sur Nadal plutôt que sur ce qu'il doit faire. C’est forcément dans un coin de sa tête mais le piège c’est de penser d’abord résultat avant de penser stratégie. Avec Florent Manaudou, on n'a jamais axé une compétition contre quelqu'un. C'est complètement stérile".

7-1 et le refus de la résignation

"La chose la plus importante, c'est de travailler sur soi, mettre en place ce que l'on sait faire, ce que l'on a déjà fait au préalable, abonde Denis Troch. Pour autant, si on a des défaites récurrentes contre un même adversaire, c'est peut-être que ce qu'on a mis en place n'a pas suffi. Donc il faut trouver quelque chose qui va aller à l'encontre, comme mettre plus de pression sur l'adversaire". Reste à savoir quoi. Car le bilan historique des deux hommes ici (7-1), ou sur terre battue (19-7), n'incite guère à l’optimisme. De quoi se décourager ? Pour des êtres lambdas, peut-être. Pas pour cette caste de champions.

"Il n’y a que Djokovic pour battre Nadal à Paris"

"S'ils sont si forts, c'est que ces deux-là ne connaissent pas la résignation, avance Pier Gauthier. Ils vont systématiquement chercher des solutions. Djokovic, quand il est arrivé sur le circuit, il perdait régulièrement contre Nadal et Federer. Mais il n'a jamais cessé de chercher des solutions. Je pense que désormais c'est le seul qui est aussi à l'aise contre Federer que contre Nadal. Avoir perdu 7 fois ici, je ne pense pas que ça le résigne. J'ai plutôt tendance à croire que ça le pousse à trouver des solutions".
Il n'empêche, la finale 2020 a pu marquer l’orgueil du Djoker, notamment cette manche inaugurale terminée par un "bagel". "L'historique joue forcément, avoue Chamadilis. Mais Djokovic doit faire appel à son intelligence pour appliquer son plan, c'est ça qui fait la marque des grands. Ce 6-0 peut jouer mais ne doit surtout pas jouer. Il a dû l'analyser, le digérer. Il faut redistribuer les cartes et s’appuyer sur son plan". Tout en laissant une petite part à l'imprévu. Car c'est peut-être de là que tout peut être renversé.
"Parfois, les champions ont aussi des prises de décisions par l'absurde, explique Troch. Ils sont capables à un moment donné de sortir une botte secrète qu'il n'imaginait pas mettre en place une seconde avant. C'est une opportunité de passage, instinctive et inconsciente, qui peut faire la différence". Et qu'il convient de savoir saisir. Car, en face, il n'y aura pas de pitié. "On dit souvent de Nadal qu'il joue chaque balle comme si c'était la dernière, conclut l'ancien psychologue de la FFT. En réalité, il joue surtout chaque match comme si c'était le dernier". Même si ce n'est qu'une demie…

Novak Djokovic et Rafael Nadal (Roland-Garros 2020)

Crédit: Getty Images

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