Le tennis est un drôle de sport. La vérité y est parfois fragile. Deux semaines avant Roland-Garros, Iga Swiatek a parachevé sa préparation sur un point d'exclamation en remportant le tournoi de Rome et, surtout, en pulvérisant Karolina Pliskova en finale, 6-0, 6-0. Pourtant, quelques jours plus tôt, jamais la Polonaise n'aurait imaginé un tel dénouement.
"A Rome, nous confie-t-elle, au début de la semaine, je ne pensais vraiment pas être capable de gagner le tournoi. Je n'avais pas confiance sur le court, je ne sentais pas la balle. Mais parfois, au tennis, il faut savoir gagner en jouant mal. 'Win ugly', comme on dit. Et de jour en jour, ça allait de mieux en mieux. C'est pour ça qu'il faut se méfier. On ne sait jamais au début d'un tournoi comment les choses vont se passer."
Voilà pourquoi Iga Swiatek se montrait prudente avant d'arriver à Roland-Garros, où elle doit assumer son statut de tenante du titre. Pas évident, à tout juste 20 ans (elle les a fêtés lundi). Mais vu la façon dont elle a étrillé ses deux premières adversaires, sans perdre un set et en lâchant seulement sept jeux, il y a de quoi se montrer optimiste. Même si, pour elle, c'était un saut dans le vide. "C'est la première fois que je joue un tournoi comme tenante du titre, rappelle-t-elle, et je dois le faire dans un Grand Chelem. J'essaie de ne pas trop réfléchir en termes d'ambitions, je me concentre juste sur ce que j'ai à faire."
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L'an dernier, elle avait tout dévasté sur son passage à Paris, pour décrocher son premier Majeur, à la surprise générale. Au-delà de son niveau de jeu extravagant, c'est cette tranquillité qui avait bluffé. Jamais, même en demi ou en finale, elle n'avait été rattrapée par le poids de l'évènement. "C'est vrai, je me suis sentie très à l'aise et très calme pendant toute la quinzaine, confirme Iga. Pendant le tournoi, j'ai essayé de rester dans ma routine quotidienne. Chaque jour ressemblait au précédent. Je me souviens qu'avant la demi-finale, je me suis dit 'OK, c'est juste un match comme un autre'. Bien sûr, c'est plus facile à dire qu'à faire, mais il ne faut pas laisser la magnitude de l'événement prendre le contrôle."

"Swiatek n'est pas une terrienne, c'est une martienne"

La dimension mentale est la plus importante dans le tennis
Cette façon de rester hermétique à l'enjeu sidère de la part d'une joueuse aussi inexpérimentée. Cela pourrait n'être qu'une forme d'inconscience, privilège de la jeunesse, mais cela va au-delà. Chez Swiatek, tout est déjà très structuré. Si elle a des doutes, elle les masque bien tant elle paraît sûre d'elle derrière sa voix presque timide. Mais il n'y a pas de hasard. Très tôt dans sa carrière, elle a commencé à travailler avec un préparateur mental. Pour elle, c'était indispensable. C'est même le plus important :
"La dimension mentale est la plus importante dans le tennis. Comme Novak Djokovic l'a dit, nous sommes tous capables d'être forts physiquement si on travaille, on peut tous avoir un bon coup droit, un bon revers, et ainsi de suite. Mais ce qui sépare les grands joueurs des bons joueurs, c'est le côté mental. Si Roland-Garros s'est si bien passé pour moi l'année dernière, c'est parce que j'ai beaucoup travaillé cet aspect."
Mais cette édition 2021 lui impose donc un défi d'une autre nature, celle de la pancarte dans le dos. Double pancarte même : tenante du titre et favorite, plus que jamais après sa victoire à Rome et l'hécatombe qui a frappé le tableau féminin dans les premiers tours à Paris. Or Iga Swiatek n'avait pas grand-monde autour d'elle pour s'enquérir de conseils. "Vous savez, en Pologne, personne n'avait jamais gagné de tournoi du Grand Chelem, nous dit-elle. Alors je ne peux pas demander à qui que ce soit. Je dois découvrir par moi-même."

Iga Swiatek à Roland-Garros

Crédit: Getty Images

Pas de syndrome Thiem

Comme toujours, c'est donc vers sa coach mentale, Daria Abramowicz, que la joueuse s'est tournée. Entre elles, une grande complicité. Une grande simplicité, aussi. "Bien sûr que nous avons parlé avec Daria du fait que j'allais devoir gérer une pression nouvelle, mais avec Daria, ce n'est jamais 'OK, Iga, assieds-toi, on va parler de ce que ça fait de défendre un titre en Grand Chelem. Ce sont des conversations plus informelles, jour après jour", explique la 9e joueuse mondiale.
Iga Swiatek paraît tout digérer avec une facilité déconcertante. En apparence, au moins. "Après son titre à Paris l'an passé, juge l'ancienne reine du tennis mondial Chris Evert, elle a connu quelques moments un tout petit plus compliqués, mais très vite, elle a retrouvé confiance. Ce qui me frappe le plus chez Iga, c'est son envie. Elle a faim. Elle a gagné Roland-Garros à 19 ans mais, elle a tout de suite dit 'Je veux gagner d'autres titres. J'en veux plus'. C'est rare, quand on gagne aussi jeune." Roland-Garros 2020 n'a donc pas constitué une fin en soi pour la Polonaise, à l'abri du syndrome qui a frappé Dominic Thiem, lequel peine à se remettre de son premier titre majeur, l'an passé à l'US Open, concrétisation d'années de travail et d'un rêve d'enfance.

Iga Swiatek à Roland-Garros en 2020

Crédit: Getty Images

Invitée à comparer sa situation avec celle de l'Autrichien, Swiatek comprend mais pointe sa différence : "Je suis nouvelle sur le circuit. Cela ne fait pas cinq ou six saisons que j'essaie de gagner un Grand Chelem. C'est pour ça que je n'ai pas connu de forme de déprime après avoir gagné à Roland-Garros. Je suis repartie tout de suite. Mais je pense que c'est une bonne chose que Dominic s'exprime sincèrement à ce sujet. Les gens doivent savoir que gérer une grande victoire, c'est aussi difficile que de digérer une défaite. Ce n'est pas simple à comprendre, je pense. Quand vous gagnez un Grand Chelem, tout le monde vous dit 'Tu dois être tellement contente'. Mais chaque contexte est différent, et tout le monde ne réagit pas de la même manière en fonction de son histoire personnelle."
Tout ce qui ne se passait pas sur le court a été compliqué à gérer
Pour autant, certains aspects de sa nouvelle vie ont été compliqués à appréhender pour Iga Swiatek. Pas tant au plan tennistique, même si elle a dû négocier juste après sa victoire à Paris un changement de raquette (elle est passée de Prince à Tecnifibre fin 2020). C'est davantage la jeune femme que la championne qui a été prise de court de temps à autre. Elle a, tout simplement, réalisé qu'elle était devenue une personnalité, et même une star dans son pays.
"Il y a eu des moments un peu durs, nous avoue-t-elle. En fait, tout ce qui ne se passait pas sur le court a été compliqué à gérer. Les médias sont arrivés, la célébrité est arrivée, les sponsors aussi. Dans mon pays, surtout. Le tennis n'est pas le sport numéro un dans mon pays, mais quand j'ai gagné à Roland-Garros, tout le monde a parlé de moi. J'ai même été reçue par le président. C'était un peu étrange, parfois. J'ai le sentiment que les gens ne veulent pas me parler à moi, Iga, mais à la fille qui a gagné un Grand Chelem."
Telle est l'inévitable face cachée de son métier. Iga Swiatek voudrait juste jouer au tennis et gagner des titres. Elle sait que ça ne marche pas comme ça, mais quand tout vous tombe dessus, le ressenti est parfois violent. C'est la différence entre le savoir théorique et le vécu. "Je suis une fille plutôt cool, mais je dois apprendre la célébrité, et ce n'est pas toujours facile, dit-elle, comme confrontée à une obligation. Je veux rester moi-même. Je veux rester Iga. Je suis toujours la même personne, même si les gens me regardent différemment depuis que j'ai gagné à Paris." Heureusement pour la joueuse, moins pour la jeune femme, ce n'est peut-être que le début.

Fin 2020 : Iga Swiatek à la cérémonie de remise de son prix de sportive de l'année en Pologne.

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