Il va partir comme il était arrivé, avec un corps meurtri qui, après lui avoir d'abord soufflé "pas encore", a fini par lui hurler "ça suffit". A 37 ans, Jo-Wilfried Tsonga quittera la scène après ce Roland-Garros (il affronte Casper Ruud mardi au 1er tour). Le plaisir et l'envie étaient encore là mais, physiquement, ses quatre dernières saisons auront été plus ou moins, souvent plus que moins, gâchées par des blessures de toutes sortes. Au mieux, il était devenu un figurant lorsqu'il pouvait jouer à défaut de s'exprimer pleinement. Au pire un simple spectateur.
De la fameuse "bande des quatre", la génération dorée du tennis qu'il a incarnée avec Richard Gasquet, Gaël Monfils et Gilles Simon, il aura été le dernier à émerger. Pas par manque de talent ni d'ambition, mais parce qu'il fut freiné dans ses premières années par des pépins physiques à répétition. Une hernie discale fin 2004, puis des problèmes aux abdominaux et à l'épaule droite les deux saisons suivantes. Au point de se demander si tout cela valait la peine. Sans le soutien de sa famille et celui de son entraîneur d'alors, Eric Winogradsky, Tsonga aurait peut-être jeté l'éponge bien avant cet ce printemps 2022. C'eût été dommage.

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Début 2007, à bientôt 22 ans, le Manceau ne figurait même pas dans les 200 premiers du classement ATP. Heureusement, les réseaux sociaux n'existaient pas ou n'en étaient qu'à des babillages, sans quoi la vox populiste n'aurait pas manqué de lui indiquer qu'en tant que bon à rien incapable de mettre un pied devant l'autre, il était déjà temps pour lui de changer de métier.
Il n'y a rien de plus frustrant pour un joueur que de ne pouvoir s'exprimer. C'est sans doute plus vrai encore en début de carrière, quand on pressent son potentiel. Une fois les alertes de son corps en sommeil, Jo-Wilfried Tsonga a pu montrer ce qu'il avait dans le ventre et dans le bras. Et si la prochaine alerte musculaire ou ligamentaire n'a jamais été très loin, pendant une bonne décennie, il a été en mesure de réciter son tennis.
Son émergence a donc été tout sauf progressive mais, au contraire, d'une rare soudaineté. Révélation de l'année 2007 pour l'ATP, la saison de son entrée dans le Top 100, il a ensuite cassé la baraque à Melbourne en 2008 en atteignant la finale, avec au passage cette victoire presque surnaturelle en demie contre Rafael Nadal. En termes de résultats purs, ce fut le sommet de sa carrière en Grand Chelem.
Si maldonne il y a, elle réside ici, tout comme une forme d'incompréhension de la part du grand public, qui a pu juger parfois trop sévèrement le joueur, lequel s'est pourtant bonifié. Son revers n'est jamais devenu celui de Gasquet, son retour de service n'a jamais atteint le dixième de la qualité de celui d'un Djokovic, mais ce n'est pas parce qu'il n'a plus jamais joué de finale majeure qu'il a reculé ou même fait du surplace. "Je suis plus fort et plus complet aujourd'hui qu'au moment de ma finale à Melbourne", confiait-il en 2012 à Eurosport. Il avait raison.
Alors, objectera-t-on, pourquoi n'a-t-il jamais réédité sa performance ? Pourquoi la finale australienne n'a-t-elle jamais engendré de petite sœur ? Parce que le monde a changé. Roger Federer est resté Roger Federer. Mais Rafael Nadal, en janvier 2008, n'était encore qu'un vainqueur de Roland-Garros. Novak Djokovic s'est ensuite avéré au moins aussi indécent que le Suisse et l'Espagnol dans sa domination, transformant un duo infernal en trio hégémonique. Le Big 3 n'a laissé que quelques croûtons de pain et des miettes. Andy Murray et Stan Wawrinka se sont chargés des croûtons, Juan Martin Del Potro et Marin Cilic des miettes. Les cas de Dominic Thiem et Daniil Medvedev sont (un peu) différents.

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C'est vrai, rien n'interdisait à Tsonga de réussir un "one shot" à la Cilic version US Open 2014. Il n'a pas su le faire et cela restera sa limite. Mais il n'y a pas de hasard. Si les forces du Français étaient redoutables, ses limites étaient handicapantes, en tout cas sur de telles hauteurs. Oui, on peut regretter que Wawrinka, si longtemps derrière lui sur les temps de passage, l'ait ensuite laissé sur place. En réalité, le Vaudois était un joueur plus complet que ne l'a jamais été JWT, même s'il lui a fallu du temps pour s'en convaincre.
Puis l'insouciance ne dure qu'un temps. Le relâchement presque absurde qui fut le sien lors de l'Open d'Australie 2008, ça n'a jamais existé et ça n'existera jamais sur la durée d'une carrière. Il n'y avait ni attentes ni pression extérieure sur Tsonga lorsqu'il a amorcé ce tournoi. La plénitude de sa demie contre Nadal était presque trop grosse pour être vraie.

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Mais si on ne peut vivre ça toute une vie, Tsonga l'aura vécu, lui, au moins. Tout le monde ne peut pas en dire autant. Reste que sa victoire à Wimbledon contre Federer en 2011, bien que moins spectaculaire, possède sans doute davantage de valeur encore. Parce que, cette fois, tout était plus structuré, l'adversaire était dans son jardin et, surtout, bien en mesure d'appréhender la nature du danger en face.

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Le bilan de cette génération tricolore est imparfait, frustrant à certains égards, mais sans Jo-Wilfried Tsonga, il possèderait bien moins de relief. Il aura été le numéro un du tennis masculin français de son temps, et de loin. Il est le seul, de la bande des quatre, à avoir disputé une finale majeure. Au total, il est apparu six fois dans le dernier carré. C'est plus que Monfils, Gasquet et Simon réunis. On rappellera aussi qu'il est un des trois joueurs (avec Wawrinka et Berdych) à avoir battu le "Big Four" en Grand Chelem. Il fut le mieux classé (5e). Il a remporté deux Masters 1000, dont un en battant successivement Djokovic, Murray et Federer. Les trois autres ? Zéro titre. Il a remporté 18 tournois. Plus, là aussi, que tous les autres. Il a été finaliste du Masters.
Sur l'ensemble de l'ère Open, il est même légitime de faire de lui le dauphin de Yannick Noah, intouchable parce que seul vainqueur de Grand Chelem, seul à avoir atteint le podium mondial, et surtout seul dans sa propre catégorie en termes de charisme, de magnétisme. Mais pour des raisons diverses (accomplissements, constance, grandes victoires), il se situe probablement au-dessus de tous les autres, de Pioline à Grosjean, de Leconte à Clément, et ainsi de suite.
Jo-Wilfried Tsonga avait aussi de l'ambition. Il s'est même permis de l'afficher, beaucoup de sont sentis autorisés à le lui reprocher. Il ne l'a pas pleinement assouvie. C'est dommage, mais ce n'est pas honteux. S'il y a des limites à sa carrière, et si on a le droit de les rappeler, on a aussi le devoir de souligner ses accomplissements. A l'échelle du tennis français, ils sont exceptionnels. A celle du tennis mondial, ils ne sont pas anodins.

Jo-Wilfred Tsonga à l'Open d'Australie.

Crédit: Getty Images

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