Roland-Garros - La France tue-t-elle dans l'œuf ses champions ?

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Comme trop souvent, les joueurs français n'ont pas franchi le cap des 8es de finale à Roland-Garros. Arthur Fils, le nouvel espoir en des jours meilleurs, a déçu et la disette de victoire en Grand Chelem s'étendra sans doute pour quelques mois et même quelques années encore… dans le meilleur des cas. Le fardeau de l'attente est lourd à porter et explique en partie le désert de résultat.

Arthur Fils, sorti dès le premier tour de Roland-Garros

Crédit: Getty Images

Il s'appelle Moïse Kouamé, 15 ans, en avance sur tout le monde et déjà quart de finaliste de Roland-Garros juniors. Il fallait voir les curieux se presser sur le court 14 jeudi dernier pour observer la bête. Comme chaque année, la France pond une nouvelle sensation en croisant les doigts très fort. Elle se berce d'illusions alors que le tableau des grands lui a encore rappelé que voir un Français gagner Roland-Garros, ce n'était pas pour demain. Alors, elle rêve pour après-demain. Voilà plus de 40 ans que le pays cherche le nouveau Yannick Noah et grille les ailes des nombreux espoirs passés dans ses rangs. Aujourd'hui, Arthur Fils, un an après son premier titre ATP et la saison de la révélation, doute. Il n'a pas encore 20 ans qu'il subit déjà un sévère retour de bâton.
La France en demande-t-elle trop à ses jeunes ? "Ici, dès qu'un joueur joue bien très jeune, on le met très haut. Peut-être trop vite, nous a confié Lucas Pouille. En fait, au moindre résultat, on te met tout de suite en avant en disant : 'Ça y est, c'est peut-être lui ?'. Mais avant que ça soit lui, il faut qu'il se passe des choses, il y a du boulot à faire. Et dès qu'il y a un résultat qui ne va pas… C'est peut-être le jeu des médias aussi. Pour moi, on met en avant trop tôt, trop vite mais, surtout, on n'accepte pas les échecs derrière pour y arriver."

Federer : "En France, je pense qu’ils voient leurs joueurs trop grands trop tôt"

Pourtant Jo-Wilfried Tsonga, Richard Gasquet, Gilles Simon et Gaël Monfils ont tous connu le Top 10 mondial et au moins un quart de finale de Grand Chelem. La FFT sait donc fabriquer de grands joueurs. "Vous avez été trop durs avec la génération des 4 Mousquetaires, qui a coexisté avec 3 extraterrestres, Federer, Nadal, Djokovic. Ils n’ont jamais gagné de Grand Chelem, alors c’est comme s’ils n’avaient jamais existé", notait récemment Marc Rosset dans Le Parisien.
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Qu'attendre des joueurs français à Paris ? "Ce qu'on voit chaque année : un exploit ou deux"

Video credit: Eurosport

Parce que Noah reste la référence absolue, la frustration et l'attente n'ont fait qu'enfler en dépit des joueurs de talent qui ont défendu les couleurs bleues. Les grands joueurs français ne sont jamais devenus d'immenses champions. Et même l'effacement progressif du Big 3 ne fait pas, pour le moment, émerger un Français capable de jouer la gagne à Roland, Wimbledon, Melbourne ou Flushing Meadows. Et voilà deux ans que les Français ne mettent même plus les pieds en quart de finale. Alors, avant de parler de victoire finale, le chemin est long.
Les médias, la Fédération, les fans, les joueurs : qui sont les coupables ? En réalité, c'est sans doute tout l'écosystème du tennis français qui doit se remettre en question. Car le problème ne date pas d'hier. En 2017 déjà, en marge du Masters 1000 de Shanghaï, le pourtant très lisse Roger Federer dressait un constat sévère : "En France, je pense qu’ils voient leurs joueurs trop grands trop tôt. Je ne veux pas dire qu’ensuite ces joueurs sont "gâtés" mais un peu trop satisfaits d’eux-mêmes trop tôt au lieu d’achever leur développement à tous les niveaux." Si le maître le dit, c'est que quelque chose ne tourne pas rond au royaume de France.
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Lucas Van Assche à Roland Garros - mai 2024

Crédit: Getty Images

Alors, pourris gâtés et incapables de se remettre en question les petites Frenchies ? Le système fédéral, qui choie les meilleurs gamins, ne les aide pas à long terme. C'est en tout cas le constat de Makis Chamalidis, psychologue du sport qui a accompagné des tennismen français durant 25 ans à Roland-Garros et ailleurs : "A force de donner tout un tas de choses, le joueur français éprouve une dette vis-à-vis de sa Fédération. Et le 'je veux gagner' se transforme rapidement en 'je dois gagner', diagnostique-t-il. Le fardeau est plus lourd à porter. Un champion cultive une identité forte. Zlatan Ibrahimovic ou Novak Djokovic ne se soucie pas du regard des autres. Mais dans un système fédéral et normatif, c'est plus difficile de cultiver cette différence."
C'est aussi, selon lui, une question d'objectif. Qu'est-ce qui motive chaque joueur à entrer sur un court ? "Un Djoko est obsédé par la gagne, il ne subit pas son projet mais l'investit. Je n'ai rien contre Benoît Paire mais, lui, se contente de ce qu'il a. Nos jeunes à 14 ans ont les meilleures infrastructures, des équipementiers, des bourses mais ils manquent d'âme, ils ne sont pas en mission. Quand vous voyez qu'Alcaraz s'entraîne au fin fond de l'Espagne et dans des conditions sommaires… "
Le joueur français est-il mal préparé à réussir ? Techniquement et même physiquement, il n'a pas grand-chose à envier aux autres. Au dernier Masters NextGen, Arthur Cazaux et Arthur Fils présentaient les meilleurs résultats aux tests physiques. Mais le système souffre parce qu'il a laissé une troisième composante du haut niveau dans un angle mort : la préparation mentale. Voilà la définition qu'en faisait Ivan Ljubicic, directeur du haut niveau à la FFT, en avril dans L'Equipe : "Le mental, c'est la confiance, martelait-il. Je crois au fait de travailler dur, passer du temps sur les courts et en salle de gym. Ça vous rend aussi plus fort mentalement."
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Arthur Cazaux - Roland Garros 2024

Crédit: Getty Images

La préparation mentale, l'angle mort du tennis français

"On a la fédération la plus puissante du monde mais on a 20 ans de retard dans ce domaine, lui répond Pier Gauthier, ancien coach mental de Gaël Monfils ou Sébastien Grosjean. Tous les jours, j'ai de jeunes joueurs désemparés qui m'appellent parce qu'ils sont laissés pour compte. On fait la meilleure préparation physique et technique du monde. Mais à quoi cela sert si on ne l'exploite qu'à 50% parce qu'on est trop tendu en match ? La nouvelle génération en foot, à l'image de Mbappé, est beaucoup mieux préparée à gérer les attentes aujourd'hui. Le tennis a des trains de retard."
D'autant que le joueur français porte le poids des attentes et le fardeau de plus de 40 ans sans titre majeur. Un cocktail qui a de quoi faire plier même le plus costaud des jeunots à la caboche bien faite. "Il n’est pas encore compris malheureusement que la dimension psychologique et mentale, qui fait face à de nombreuses résistances encore, est un des piliers de la performance et de la mise en action tout court", alerte Francisca Dauzet, psychanalyste et coach mentale de la performance qui collabore avec la FFT.
"C'est un long chemin et un long parcours, ajoute-t-elle. Avec Varvara Gracheva, que j’ai bien connue, il y a un risque d’excitation de l’écosystème plutôt que de la laisser faire son chemin dans le silence du travail. Car ce ne sera pas un coup d’éclat qui parlera d’une évolution en termes de niveau, mais la capacité de stabiliser son niveau dans toutes les dimensions et de les faire évoluer, passer des paliers. Un objectif doit être atteignable. Et, ainsi, éviter les pressions inutiles, les emballements nocifs qui parlent plus de transfert de la part de l’environnement que du joueur en lui-même qui a besoin de concentration et de focalisation sur ce qu’il a à faire."
Et voilà comment certains, a priori armés physiquement et techniquement pour le plus haut niveau, sombrent avant même d'avoir eu le temps d'y croire. "Prenez l'exemple de Jannik Sinner, continue Pier Gauthier. Il a travaillé l'aspect mental dans sa structure depuis longtemps. Les contextes stressants ne l'inhibent pas. Et même quand il apprend sur le court qu'il est numéro 1 mondial, il est très tranquille, serein." Est-ce à dire que les Français n'ont pas de mental ? "C'est stupide de dire ça, on a le même cerveau que les autres. Il faut juste l'investir et travailler dessus." Moïse Kouamé sait ce qu'il lui reste à faire…
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Lisnard : "On sent que Varvara a vraiment été adoptée par le public français"

Video credit: Eurosport

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