Si Nadal vient à Paris, ce sera déjà une victoire
Par Laurent Vergne
Publié 12/05/2024 à 00:00 GMT+2
Rafael Nadal sera-t-il présent à Roland-Garros cette année ? Sur ce qu'il a montré au cours du printemps, et surtout tout ce qu'il n'a pas montré, il semble difficile d'imaginer que l'Espagnol, 14 fois vainqueur porte d'Auteuil, puisse y jouer un rôle majeur. Mais là n'est pas l'essentiel. Parce qu'il existe en effet d'autres formes de victoire.
Rafael Nadal sera-t-il présent à Roland-Garros ?
Crédit: Getty Images
A Rome, Rafael Nadal a probablement fait pour de bon le deuil de ses ambitions. Mais pas celui de sa participation. Franchement, ce n'est pas un problème. Je m'attendais à ce que la tâche soit, sinon insurmontable, en tout cas pour le moins complexe pour lui contre Hubert Hurkacz. Je pensais en revanche que ce match ne virerait pas au cavalier seul du Polonais. Qu'il ressemblerait davantage à la première demi-heure, acharnée, qu'aux deux suivantes. Si déception il y a, elle se niche sans doute ici.
Et encore, celle-ci est tout relative. Il n'y a rien à attendre de Rafael Nadal, dans le sens où il n'y a rien à exiger de lui. D'abord parce qu'il ne doit rien à personne. Certainement pas à nous. Ensuite parce que, même s'il est Rafael Nadal, il revient de très, très loin. Une année entière loin du circuit. Puis à nouveau trois mois d'absence après son retour avorté en Australie en janvier, à Brisbane. Pour être honnête, quand ses forfaits se sont multipliés, pour la tournée américaine sur dur et plus encore à Monte-Carlo (un crève-cœur pour lui), la crainte de ne pas le voir à Roland-Garros était réelle.
Son corps lui permet de jouer, son tennis ne lui permet pas d'être ambitieux
Qu'il puisse être sur le court constitue déjà une forme de victoire. Qu'il puisse enchaîner trois tournois et huit matches à Barcelone, Madrid et Rome, ce n'était pas gagné. S'il n'est certainement pas à 100% physiquement et pas davantage tennistiquement, il rejoue. "Mon corps ne me permet tout simplement pas de disputer le tournoi", disait-il en annonçant son forfait à Monte-Carlo il y a seulement cinq semaines et demie.
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Nadal, la chute de Rome : sa balle de match perdue contre Hurkacz
Video credit: Eurosport
Son corps le lui permet désormais. Son tennis ne lui autorise pas, en revanche, de nourrir des ambitions élevées. Est-ce un drame ? Pas le moins du monde. Cela fait bizarre, oui, sans aucun doute. Cela fait un peu mal, aussi, de le voir aussi dépassé et inoffensif que lors de son match contre Hurkacz. Mais prenons un peu de recul et de hauteur et apprécions le fait de le voir sur le court. Il en ira de même à Roland-Garros.
On peut comprendre qu'un joueur vainqueur d'un tournoi à 14 reprises n'envisage sa présence que pour y viser la victoire finale. Je me souviens de ce que Patrick Mouratoglou m'avait dit il y a maintenant longtemps, à propos de Federer et Nadal : "Je crois que Roger aime le tennis par-dessus tout et Rafa la compétition par-dessus tout. Ça ne veut pas dire que Federer n'est pas un compétiteur d'exception et que Nadal n'aime pas passionnément le tennis. Bien sûr que si. Mais leur ADN n'est pas tout à fait le même."
Cela m'a toujours paru assez bien vu et c'est pour cette raison que l'Espagnol a rappelé à l'envi que sa participation à Roland-Garros cette année serait forcément corrélée à la possibilité pour lui d'y être ambitieux et compétitif. A l'écouter samedi après sa lourde défaite contre Hurkacz, il semble qu'il ait tempéré ce précepte un peu radical : "Si je dois vous dire ce que je pense en ce moment, je pense que je serai à Roland-Garros pour donner le meilleur de moi-même. On va voir ce qui va se passer, comment je me sentirai demain, dans une semaine, je vais essayer d'être là".
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Rafael Nadal lors de son match contre Zizou Bergs lors du 1er tour au Masters 1000 de Rome
Crédit: Getty Images
Même pour lui, le joueur le plus dominateur jamais vu sur une surface, le poids du contexte actuel pèse plus lourd que celui de son glorieux passé. La passion n'exclut pas la lucidité et Nadal n'est ni fou ni bête. Il sait où il en est et s'il avait encore quelques illusions après Madrid et sa victoire sur Alex De Minaur, la gifle polonaise de ce week-end l'a sévèrement rappelé à l'ordre. Personne ne saurait avoir l'audace d'exiger de Nadal qu'il brigue une 15e Coupe des Mousquetaires. Pas même lui.
Pour Nadal, j'ai un espoir et un rêve. L'espoir qu'il soit là, s'il est simplement en état de rentrer sur le court. J'y crois. Parce que son corps a tenu tant bien que mal au cours de ce printemps, et parce que ses paroles de samedi tendent vers cette hypothèse. Le rêve ? Que la magie de Roland-Garros opère. Son temple, son jardin. Que, porté par le parfum des lieux et la ferveur d'une foule dont je ne doute pas qu'elle sera entièrement derrière lui, il puisse avancer dans le tableau. L'aura ne fait pas tout, peut-être ne fera-t-elle rien, mais la sienne est si grande en ce lieu, que sait-on jamais. Qu'il fête ses 38 ans là-bas, le lundi 3 juin, en huitièmes de finale.
Et puis, soyons fous : Jimmy Connors avait soufflé ses 39 bougies un jour de huitième de finale dans son antre de Flushing Meadows. Pourtant, le père Jimbo n'avait plus atteint la seconde semaine d'un Grand Chelem depuis deux ans. Il était bien au-delà de la 100e place. On le croyait fini pour le haut niveau. Son parcours new-yorkais, un des plus mythiques de l'ère Open en Grand Chelem, sortait de nulle part. Une aventure de ce genre pour Nadal, une sorte de grand frisson final, vaudrait bien une 15e couronne. La victoire peut prendre bien des visages. En attendant, sa seule présence en serait déjà une.
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Rafael Nadal lors du Masters 1000 de Rome, en mai 2024.
Crédit: Getty Images
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