Mon Gaël Monfils à moi - Épisode 1, aux origines du phénomène : "À 6 ans, il est déjà monstrueux physiquement"
Par Cyrille Pomero
Mis à jour 18/05/2026 à 14:26 GMT+2
Alors que Gaël Monfils va disputer son 19e et dernier Roland-Garros, nous avons ouvert la boite à souvenirs avec plusieurs de ses proches. Premier volet de notre série "Mon Gaël à moi" avec Richard Warmoes, son tout premier entraîneur. Une histoire d’amitié débutée en 1992 et qui ne s’est jamais refermée depuis…
Mon Gaël à moi, épisode 1 : les souvenirs de Richard Warmoes
Crédit: Getty Images
Un gamin qui tape ses premières balles avec son père sur des courts municipaux. Rien de plus commun. Une histoire simple, banale, qui a tourné au conte de fées. Gaël Monfils a 4 ans quand il tient sa première raquette à La Courneuve, où il est né, avec son père dans le carré de service, de l’autre côté du filet. Rufin est originaire de Petit-Bourg, commune la plus étendue de la Guadeloupe, située à Basse-Terre, à une dizaine de kilomètres du vélodrome de Baie-Mahault où Gaël disputa en mars 2016 le France-Canada de Coupe Davis sous le capitanat de Yannick Noah. Coquin de destin…
Au début des années 90, son père a derrière lui une petite carrière de footballeur professionnel aux Girondins de Bordeaux, est devenu agent France Télécom et s’est pris de passion pour le tennis. Il avait découvert ce sport à l’armée avant de monter jusqu’à 15/5 en exploitant, comme beaucoup de footeux, ses capacités physiques plus que son toucher. La famille habite alors rue Compans, dans le XIXe arrondissement de Paris et Gaël accompagne Rufin sur quelques tournois. Virus transmis.
Les séances entre paternel et rejeton ont lieu au Parc départemental de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, en bordure de l’Autoroute A1, sur un immense complexe de 417 hectares, célèbre pour y abriter chaque année, jusqu'à 2022, la "Fête de l’Huma" et avoir accueilli Bruce Springsteen pour deux concerts mythiques en juin 1985. Pour chaque heure réservée, le gardien du stade, qui sortait rarement de son bunker grisâtre où se trouvaient aussi les vestiaires, délivrait un petit ticket jaune, rempli manuellement. Un sésame nommé désir, surtout le week-end, vu l’engouement pour le tennis à cette époque.
C’était un diamant brut, un bonheur à entraîner
Le site est aussi riche de la piscine de Marville, lieu d’entraînement des poloïstes pendant les JO de Paris de 2024, de multiples terrains de foot disposés anarchiquement, comme des pièces de Lego sorties négligemment de la boîte mais qui auraient miraculeusement épousé l’espace en l’optimisant. Le Red Star, alors coaché par Jean Sérafin et emmené sur le pré par David Guion, y a même pris un temps ses quartiers, en bordure du vaste espace tennis doté d’une quinzaine de courts en quick rouge à l’ancienne, où le plongeon n’était pas forcément conseillé pour l’épiderme. Le petit Central, semi-enterré, avec ses tribunes en béton, a peut-être même inspiré plus tard les architectes du 14 de Roland-Garros, qui sait…
Gamin, Gaël Monfils se débrouille bien et l’ambition le démange vite. Sa maman, Sylvette, Martiniquaise et infirmière, comprend qu’il risque de se sentir à l’étroit dans le cadre d’entraînement proposé. Elle appelle donc Richard Warmoes, alors en poste comme directeur sportif au TC XII, à Bercy, dans le sud-est de Paris, à 20 km de là : "La famille avait eu vent que j’avais de bons résultats avec les jeunes que j’entraînais. Je récupère Gaël quand il a six ans. Les parents étaient déjà très investis dans le projet. Et ça matche tout de suite. Gaël est coordonné, déjà monstrueux physiquement. Et moi, j’y crois rapidement. Au départ, il était meilleur en revers qu'en coup droit. Et heureusement, en tournois, comme pour tous les petits classements, les gens jouaient sur son revers. Sur tout le jeu sans rebond, volée, service, smash, ce n'était pas ça. Il a fallu tout bâtir, tout construire au fur et à mesure. En revanche, Gaël avait une capacité inouïe à faire vivre la balle. C’était un diamant brut, un bonheur à entraîner, toujours poli, très bien élevé." Cette notion de respect ne l’a jamais quitté.
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Gaël Monfils et Richard Warmoes (droits réservés)
Crédit: Other Agency
Gaël Monfils a la bougeotte. Déjà : "Il n’était pas bordélique mais un peu turbulent, très fort dans tous les sports : basket, foot, ping-pong. Mais quand t’essayais de l’éloigner un peu du tennis, il y revenait toujours. Et pour le faire avancer, il fallait lui proposer des défis, des carottes. Et là, il donnait le meilleur". Le potentiel est là mais les résultats ne suivent pas trop dans l’immédiat.
Le reportage de F2 et le "melon"
Lunettes sur le nez et joues encore infantiles, Gaël Monfils fait son trou au niveau régional, sans plus, même si ses ressources mentales semblent peu communes et interpellent. Richard Warmoes en rigole encore : "Dès que ça allait au tie-break du 3e set, c’était pour Gaël. Il ne craquait jamais dans le duel psychologique et gagnait grâce à sa couverture de terrain. Les parents des autres mômes devenaient fous". Les déplacements sont moins fructueux. Et pour cause, la maison lui manque trop : "Quand il partait en rassemblement avec la Ligue, il ne gagnait plus. On ne comprenait pas. Un jour, on a compris. Gaël ne s’alimentait pas. Il était habitué à dormir chez lui et surtout à manger uniquement ce que lui faisait sa maman. Le reste, il s’en méfiait. Quand on lui a dit qu’il fallait qu’il mette de l’essence dans le moteur, les victoires sont revenues".
Les années passent, le programme s’intensifie. Cinq séances tennis et trois autres de physique par semaine. Gaël Monfils ne bronche pas. Au contraire, même si Richard Gasquet est très au-dessus, il commence à percer au niveau national, attire l’attention. France TV vient même à sa rencontre, pendant Roland-Garros 1998, alors qu’il est 15/3 à 11 ans. Richard Warmoes n’a rien oublié : "Un caméraman était sur le terrain pendant un interclubs, car il ne pouvait pas filmer derrière le grillage, et Gaël ne mettait pas une balle dans le court. Il est mené 4-0 et me dit : 'Richard, le caméraman, sors-le !'. J’ai fait sortir le cameraman et Gaël a gagné. Après le match, j’ai expliqué à Gaël qu’il devra s’habituer à tous les contextes possibles pour se projeter sur une carrière où il finira par jouer devant 15 000 personnes. Quand le reportage a été diffusé, on a de suite dit que j’avais le 'melon' de parler ainsi à un gamin mais je savais où j’allais avec Gaël".
Richard Warmoes est démarché en 1999 par le CASG, basé à Jean-Bouin, à côté de Roland-Garros. Entre temps, Gaël s’est installé à Bobigny (93), où ses parents vivent désormais séparément. La FFT tente de lui mettre le grappin dessus, de l’attirer au Pôle France de Reims, mais Sylvette, la maman, repousse l’échéance d’une année. L’investissement humain est total, Richard Warmoes en est encore ému : "À 13 ans, Gaël traversait Paris tous les jours pour aller au Lycée La Fontaine en horaires aménagés et s’entraîner avec moi. Une folie. Un jour, sa mère, qui bossait à l’hôpital de nuit pour pouvoir emmener Gaël en tournoi la journée, m’a demandé si ça valait le coup de faire autant de sacrifices, vu le temps consacré, la fatigue pour le gamin et les parents qui avaient peu de moyens. Je l’ai rassurée. Tu as beau avoir du talent, sans projet familial derrière, ça ne marche pas. La chance de Gaël, elle a aussi été là".
Il l’a aussi provoquée, ayant très vite une idée de ce qui pourrait l’emmener tout là-haut. Richard Warmoes en a été bluffé : "Gaël se qualifie pour les Petits As en 2000. On y parle alors beaucoup de Gasquet, qui y avait gagné en 1999. Gaël me sort : 'Je sais que Richard est au-dessus de moi mais ce n’est pas lui qui me fait peur pour la suite. Je le battrai un jour. Celui qui me fait peur, c’est lui, là'. Et du doigt, il me montre Rafael Nadal, chétif, freluquet, les cheveux courts. Le lendemain, on se retrouve sur le même court d’entraînement que les frères Murray. Jamie, l’ainé, est alors le meilleur des deux mais Gaël me dit : 'Andy sera bien meilleur'. À 13-14 ans, il était capable de déceler les stars de demain avec une maturité fascinante. Il a tout compris très vite".
Petit Chelem en juniors
La Fédération ayant fini par faire céder Sylvette, Gaël Monfils poursuivra son apprentissage au Pôle France de Reims (un an sous les ordres de Gérard Valentin) avant de passer trois années à l’INSEP avec une sacrée bande (Jo-Wilfried Tsonga, Josselin Ouanna, Gilles Simon, Laurent Recouderc, le regretté Mathieu Montcourt, Paterne Mamata, Julien Gély, Clément Morel) sous les ordres de Luigi Borfiga, alors épaulé par Guillaume Marx et Olivier Delaïtre. Une période pendant laquelle Gaël devient notamment champion de France et vice-champion d’Europe des 15/16 ans. La croissance est passée par là. Sa tête dépasse enfin du lot, dans tous les sens du terme.
En 2004, Gaël Monfils réalise d’ailleurs le petit Chelem en juniors (Open d’Australie, Roland-Garros, Wimbledon), cédant au 3e tour de l’US Open devant Viktor Troïcki. Un tournoi gagné par un certain… Andy Murray ! À la fin de cette année-là, celle des débuts professionnels où il est évidemment aussi sacré n°1 mondial juniors, la FFT vient lui proposer une structure commune avec Jo-Wilfried Tsonga.
Deal non recevable pour Gaël Monfils et retour vers Richard Warmoes : "Je ne l'entraînais plus depuis quatre ans. Il était toujours licencié au CASG, devenu le Paris Jean-Bouin, on était toujours en relation. Il vient me voir avec sa maman et il me dit : 'J’adore Jo mais je ne sens pas l’histoire de la structure à deux avec la Fédé. Je veux un truc perso. J’ai peur de la transition après les juniors et je voudrais être entraîné par Thierry Champion, en tennis, et Rémi Barbarin, en préparateur physique'".
Le duo sort les calculettes car le projet a un coût : 230 000 €. Richard Warmoes se voit missionné : "Gaël me dit : Mes parents n'ont pas d'argent, je n'ai pas d'argent. Je lui réponds que nous venons de mettre en place un partenariat entre le Paris Jean Bouin et le Groupe Lagardère et que je vais contacter Arnaud pour voir ce qu’il est possible de faire".
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Thierry Champion à l'US Open 2016
Crédit: Getty Images
Fan de sport et bientôt à la tête d’un Team éponyme, Arnaud Lagardère plonge pour un contrat d’image sur trois ans pour le montant espéré, à l’euro près : "Cette somme a enlevé une énorme épée de Damoclès à Gaël, qui se savait à l’abri, même en cas de blessure ou de temps faible." L’année suivante, Gaël Monfils battait son premier Top 10 (Gaston Gaudio à Doha) et décrochait son premier trophée ATP à Sopot avant deux autres finales à Metz et Lyon. Et c’est bien avec Thierry Champion comme mentor qu’il a atteint le dernier carré à Roland-Garros en 2008. Du pif, toujours du pif…
Les années ont passé mais le fil avec Richard Warmoes, désormais associé à Mickaël Jeremiasz à la tête de la SARL Handiamo (ndlr : entreprise solidaire qui représente exclusivement des sportifs de haut niveau en situation de handicap, organise des événements et des conférences de sensibilisation), n’a jamais été rompu. Le premier coach a toujours eu une place de choix dans la box de Gaël Monfils à Roland-Garros : "Gaël est vraiment une belle personne, extrêmement fidèle, qui n’a jamais oublié d’où il venait, d’un milieu très simple. On échange par texto pour son anniversaire, pour la nouvelle année. On se voit quand on peut". Richard Warmoes ne pourra pas être sur Roland-Garros le jeudi 21 mai pour la soirée festive d’avant-tournoi organisée par Gaël Monfils. Mais il a déjà prévu de s’organiser pour assister au(x) dernier(s) matches de son protégé de toujours à la Porte d’Auteuil. Trente-quatre ans après leur première séance d’entraînement…
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