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Paul-Henri Mathieu sur son duel avec Rafael Nadal en 2006 à Roland-Garros : "Il a dit que c’était dans le top 3 de ses matches les plus durs à Roland"
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Mis à jour 03/06/2026 à 12:20 GMT+2
Le 3 juin 2006, le jour de ses 20 ans, Rafael Nadal dispute au troisième tour face au Français Paul-Henri Mathieu le match le plus long de son immense carrière à Roland-Garros. 4 heures et 53 minutes d’un combat intense remporté par le Majorquin en quatre interminables sets (5-7, 6-4, 6-4, 6-4). Face au tenant du titre et sa série incroyable sur terre battue, l’Alsacien a rivalisé. Entretien.
Paul-Henri Mathieu lors de son duel avec Rafael Nadal à Roland-Garros
Crédit: Getty Images
Par Bertrand MILLIARD
À l’occasion du vingtième anniversaire de ce match de légende, Paul-Henri Mathieu revient pour nous avec une pointe de nostalgie sur ce duel qui a marqué les esprits et lui a permis de gagner le respect de celui qui a soulevé 14 fois la Coupe des Mousquetaires.
Paul-Henri, cela fait donc 20 ans que s’est déroulé ce match dingue ici contre Rafael Nadal, l’un des plus durs que l’Espagnol ait disputé à Roland-Garros. Quand vous y repensez, qu’est-ce qui vous revient en premier ?
Paul-Henri Mathieu : Je suis assez partagé. Il y a de la fierté d’avoir tenu si longtemps face à un joueur aussi exceptionnel qui a gagné ensuite 14 fois le tournoi et un peu de frustration parce que je m’étais dit à un moment donné que ça pouvait peut-être passer. Donc un sentiment partagé entre de la fierté et de la déception.
Avant le match, vous aviez déclaré que vous veniez pour gagner…
P-H.M. : Je me souviens très bien qu’avant le match, j’avais dit que même si je n’avais qu’un ou deux pourcents de chances de gagner, il fallait que je joue ce pourcentage là à fond, parce que c’était la seule chance de pouvoir battre ce genre de joueurs sur des événements si importants. Je me sentais prêt physiquement et émotionnellement. Il y avait plus d’incertitude concernant le côté émotionnel parce que je n’avais pas l’habitude de jouer à ce niveau-là pendant si longtemps, mais je m’étais dit que j’allais jouer ma chance à fond et essayer de jouer chaque point comme si c’était une balle de match. C’était mon plan de jeu, je m’étais concentré là-dessus et je m’étais dit "quoi qu’il se passe, physiquement et émotionnellement, je ne lâcherai pas".
C’était un 3ème tour, vous étiez 32ème mondial, donc vous aviez rempli votre contrat. Vous souvenez-vous des deux premiers tours, face à Bjorn Phau et Florent Serra ?
P-H.M. : Le premier tour non, je me souviens avoir joué ce joueur en 2012 mais pas en 2006. En revanche je me souviens du match contre Florent Serra, c’était sur le Central et il me semble que j’avais gagné 6/0 7/6 7/6. Quand on est à ce classement-là, que le tableau sort, on a tendance à regarder qui sera la tête de série au troisième tour et on sait que c’est le risque quand on est dans les dernières têtes de série, d’affronter les meilleurs. L’objectif était de jouer Rafa, remporter les deux premiers matches puis tout donner contre lui et essayer de créer un exploit.
Quand on rentre sur le court on se dit qu’il a deux bras et deux jambes comme nous, qu’il peut se réveiller malade (sic), qu’on peut faire le match de notre vie et qu’il peut tout se passer
Nadal arrive avec 55 victoires consécutives sur terre battue. Comment peut-on se dire qu’on peut gagner et pas seulement qu’on va essayer de limiter la casse ?
P-H.M. : On dit souvent que ces joueurs-là gagnent les matchs avant de rentrer sur le terrain. Les 55 victoires y contribuent, il faut essayer de faire abstraction de ça et on se dit aussi qu’à un moment la série va s’arrêter et qu’ils vont finir par perdre. Quand on rentre sur le court on se dit qu’il a deux bras et deux jambes comme nous, qu’il peut se réveiller malade (sic), qu’on peut faire le match de notre vie et qu’il peut tout se passer. C’est ce qu’il faut se dire, sinon on lutte contre quelque chose qui devient presque insurmontable. Néanmoins, on est rattrapé par tout ça quand on arrive sur le Central, parce qu’on entend l’acclamation du public, que tout le monde attend de voir Rafa sur le court, qu’on entend le speaker égrener ses résultats, ses victoires à Monte-Carlo, Barcelone, Rome etc… On essaye de se déconnecter de ça, de ne pas l’entendre et de se concentrer sur l’objectif qu’on s’est fixé.
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Paul-Henri Mathieu a été présent dans le combat durant les près de cinq heures de jeu
Crédit: Getty Images
Et quel était l’objectif fixé ?
P-H.M. : C’était comme je l’ai dit, de tenir physiquement et émotionnellement, du premier au dernier point. Je ne me tenais qu’à ça et à un moment donné, on oublie presque qui on a en face.
Le premier set est un set de folie, il dure plus d’une heure et demie, vous le gagnez 7-5…
P-H.M. : (coupe) Dès le début du match, je me suis dit "même s’il y a un combat physique, je tiendrai". Je voulais montrer que physiquement, j'allais résister et que ça lui mette le doute. Je ne dis pas que c’est la bonne tactique mais je me sentais très fort physiquement à l’époque et je voulais jouer avec cette force-là. Je n’avais pas peur de me lancer dans des échanges très longs et ça a été le cas, avec en plus des jeux à rallonge. J’ai gagné ce premier set 7/5 et là on regarde furtivement le chrono et on se dit « si ça fait cinq sets, combien de temps ça va durer ? » Il faut se refocaliser sur le moment, essayer de repartir de l’avant au deuxième, mais ça demande une gymnastique émotionnelle assez intense.
Il y avait eu ensuite une interruption due à la pluie, vous vous en souvenez ?
P-H.M. : Il me semble que nous n’étions pas sortis du court, on était restés quelques minutes à attendre sur le Central. Mais je me souviens surtout de l’interruption de la banane… Il avait arrêté le match parce qu’il avait un bout de banane qui n’était pas passé. Maladroitement, il avait d’ailleurs été sifflé pendant les cinq minutes qui ont suivi cet événement-là alors qu’il n’y pouvait rien, mais c’est un moment qui m’avait marqué évidemment. Forcément, dans ces moments-là, plus il y a d’interruptions et de temps morts, plus c’est compliqué parce qu’on a tendance à se projeter en se disant "voilà, j’ai un set, c’est possible", on commence à se poser de questions, ce qu’il ne faudrait pas faire et ça peut sortir un peu de la zone dans laquelle on s’est mise depuis le début du match.
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Rafael Nadal avait avalé une banane de travers, menant à une interruption de quelques minutes
Crédit: Getty Images
Il y a des chiffres assez dingues dans ce match. Par exemple, Nadal a eu 29 balles de break, vous en avez sauvé 21…
P-H.M. : J’ai été dominé quand même (rires). Mais ça montre aussi que malgré la défaite en quatre sets, j’ai été assez bon dans les moments chauds et importants, quand j’ai été dos au mur. Ca n’a pas suffi, mais ça montre que ce match a été difficile pour moi mais aussi pour lui parce qu’il a eu du mal à conclure.
D’ailleurs, en revoyant le match, on se rend compte que Toni Nadal est très inquiet, on le voit vraiment soulagé après la fin des 2e et 3e set et il semble impressionné par votre niveau de jeu… Je me souviens aussi qu’en tribune de presse, on avait l’impression d’assister à un combat d’égal à égal, à couper le souffle. Le score (5-7, 6-4, 6-4, 6-4) ne reflète pas l’âpreté du combat…
P-H.M. : C’est vrai que souvent, quand on me parle de ce match, on me dit "tu as perdu en cinq sets contre Nadal". Même moi, parfois, quand j’y repense et que je me dis que j’ai perdu en quatre sets, ça ne reflète pas forcément la dureté et la longueur de ce match. Je ne sais pas si Toni a vraiment été inquiet ou pas mais ce qui est sûr, c’est qu’il a senti qu’en face, physiquement, je n’allais pas lâcher. Il pensait peut-être qu’à un moment, j’allais avoir un coup de moins bien, une baisse physique, que je n’ai pas forcément eue, en tout cas pas longtemps, peut-être sur quelques points ou quelques jeux qui ont fait la différence à la fin du match. Ils ont senti que j’essayais de rester au contact tout le temps. Est-ce que ça a mis le doute dans la tête de Rafa ? Je ne sais pas… (rires)
Je pensais que c’était possible et une fois qu’on bat Rafa à Roland-Garros, on ne sait pas ce qui est possible ensuite.
Ce qui peut surprendre, c’est que vous avez engagé le combat de fond de court, qui était certes votre jeu, mais on vous a vu aussi enchaîner parfos service-volée en début de match. Est-ce que vous aviez prévu de changer un peu votre plan de jeu habituel pour essayer de l’inquiéter ?
P-H.M. : J’avais attendu quelques semaines avant de revoir quelques extraits de ce match. Il y avait de la déception, pas de la frustration mais vraiment de la déception parce que je pensais que c’était possible et une fois qu’on bat Rafa à Roland-Garros, on ne sait pas ce qui est possible ensuite. J’ai vu que j’étais beaucoup plus monté dans le premier set que je ne l’ai fait dans les trois suivants. Et là en revanche c’est un peu frustrant, parce qu’au premier, j’avais gagné pas mal de points au filet malgré quelques passings encaissés.
Pourquoi ne pas avoir continué ?
P.-H.M. : Rafa était un défenseur hors normes, il avait un côté indébordable, il sortait des passings un peu de nulle part et je pense que certains passings m’ont un peu refroidi. Il m’a fait reculer un peu plus dans les trois sets suivants et c’est le seul regret que je peux avoir, ne pas avoir continué à aller un peu plus de l’avant. Ce n’était pas un contresens par rapport à mon jeu, parce que je suis plus un attaquant de fond de court et que mon jeu n’était pas forcément de venir au filet, mais je sentais que ça lui faisait mal et je n’étais pas non plus maladroit au filet. Malheureusement, je n’ai pas réussi à faire perdurer ça dans le temps. Sur ce match-là, c’est le seul regret que je peux avoir.
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Rafael Nadal était un défenseur hors-normes avec son fameux coup-droit lasso
Crédit: Getty Images
Le match a démarré en milieu d’après-midi et s’est achevé juste avant 21 heures après 4 heures et 53 minutes de jeu. Est-ce qu’à un moment, avec la fatigue, vous vous êtes dit que le match allait peut-être être interrompu et reprendre le lendemain ?
P-H.M. : Honnêtement, non. J’ai un bon souvenir par rapport à ça et je m’étais vraiment mis dans une position où je me disais "physiquement, je ne flancherai pas". J’étais prêt à tout et j’avais réussi à trouver également un certain relâchement pendant ce match pour ne pas me fatiguer davantage. J’étais ce qu’on appelle "dans la zone", je me sentais vraiment bien dans mes déplacements, je n’avais pas l’impression de forcer. Je pense que je ne me fatiguais pas tant que ça. Ce serait intéressant avec les statistiques d’aujourd’hui de voir qui a le plus couru pendant le match mais je ne serais pas étonné qu’il ait plus couru que moi. Bien sûr que c’était dur physiquement et émotionnellement, mais j’étais prêt à jouer six heures s’il le fallait et pas un instant je ne me suis dit "si ça dure, ça peut reprendre demain". Au contraire, je voulais que ça dure le plus longtemps possible et essayer de prendre le dessus physiquement.
Prendre le dessus physiquement face à un Nadal de 20 ans, ça semble être un pari fou, non ?
P-H.M. : C’est pour ça que je dis, après coup, que c’est un peu une frustration. Parce que j’ai voulu gagner ce match physiquement et que ça m’a un peu éloigné du jeu que j’avais produit dans le premier set où j’étais allé plus vers l’avant. C’est ce qui m’a en partie coûté le match, même s’il y a plein d’autres paramètres. J’avais un côté un peu "malade", encore plus quand j’étais jeune. Là j’avais 24 ans, j’étais encore un bon malade dans la tête et je pensais que j’étais capable de tout, j’étais certain de pouvoir le plier physiquement.
Ce qui est sûr, c'est que c’est un match qui m’a profondément marqué, qui a marqué les gens aussi parce qu’aujourd’hui on m’en parle souvent encore, même à l’étranger
Avec le recul que vous avez aujourd’hui sur votre carrière, où situez-vous ce match ? Au Panthéon, malgré la défaite ?
P-H.M. : C’est difficile de mettre une défaite au Panthéon, même s’il est certainement dans mon top 3. Je ne me suis jamais vraiment posé la question mais ce qui est sûr, c’est que c’est un match qui m’a profondément marqué, qui a marqué les gens aussi parce qu’aujourd’hui on m’en parle souvent encore, même à l’étranger. Quand on est compétiteur, on ne peut pas se satisfaire d’une défaite. Mais vingt ans après, je suis content d’avoir pu vivre ce match-là et je préfère l’avoir vécu avec défaite plutôt que d’avoir pris trois fois 6/2 évidemment ! C’est un moment fort de ma carrière, qui a marqué pas mal de monde.
Est-ce qu’après, quand vous vous êtes croisés avec Nadal, vous en avez reparlé ? Vous avez dû gagner son respect, non ?
P-H.M. : Je pense que oui. Quelque temps après que j’ai arrêté, il m’a gentiment invité à l’inauguration de son Académie au Koweït. J’y suis allé, il y avait une journée un peu pro/amateurs et un échange avec des journalistes. Il a parlé de ce match-là effectivement et ça m’a surpris parce qu’il a dit que c’était dans le top 3 de ses matchs les plus durs à Roland-Garros. Quand on entend Rafa dire ça, il y a forcément un peu de fierté. Je ne sais pas s’il disait ça parce que j’étais là mais en tout cas il l’a dit et on en a reparlé un peu furtivement après avec lui et Toni, c’était un moment rigolo.
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Rafael Nadal, soulagé après sa victoire
Crédit: Getty Images
Si vous deviez garder un match à Roland-Garros, ce serait celui-là, celui contre Isner en 2012, ou un autre
P.-H.M. : Pour moi Isner, c’est la deuxième partie de ma carrière, j’étais dans un autre état d’esprit, j’avais d’autres objectifs, c’était plus un défi personnel que je m’étais lancé de pouvoir rejouer au tennis un jour. Alors pouvoir me retrouver sur le Central de Roland et battre à nouveau quelqu’un qui est 10ème mondial après mon opération, c’était pour moi une victoire énorme. C’était quelque chose de très fort, comme quand j’avais battu Bjorn Phau au 1er tour la même année. Mais je me souviens aussi d’une défaite contre Agassi en 2002, c’était mon deuxième Roland, c’était en huitièmes, j’étais à deux doigts de me qualifier pour les quarts. J’ai quand même quelques matchs à Roland qui m’ont fortement marqué, malheureusement souvent avec la défaite au bout (rires). Le match contre Rafa fait partie des souvenirs qui resteront gravés à jamais en moi, c’est certain.
Propos recueillis par Bertrand Milliard
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