Roland-Garros 2026 | Sur la ligne, la chronique de Nicolas Mathieu : "Eros et Garros"

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Toute cette quinzaine, l’écrivain Nicolas Mathieu et le dessinateur Pierre-Henry Gomont posent leurs regards croisés sur l’édition 2026 du tournoi de Roland-Garros. Des textes et des dessins chaque jour pour dire autrement ce grand moment de tennis qui est pour eux bien plus qu’un sport. Celle du jour est consacrée à la volupté du mouvement des athlètes.

Eros et Garos, la chronique "Sur la ligne" de Nicolas Mathieu

Crédit: Eurosport

On les regarde, et c’est presque insupportable. Les joueuses et les joueurs de tennis sont d’une beauté qui dépasse l’entendement. Même ceux qui sont laids sont beaux. Depuis ma chaise, sous un soleil qui est comme un tapis de bombe, je les regarde, leurs jambes puissantes, leurs épaules carrées, leur terrible jeunesse, ces visages sans cesse lavés de sueur et qui irradient de santé. Je crois que c’est encore pire sur terre battue, parce qu’il y a les glissades, ces extensions qui tendent le muscle, brutalisent les adducteurs, ouvrent les cuisses, la jambe droite comme une proue de navire quand ils se déportent sur la droite pour rattraper une balle compliquée, et puis à force, la poussière ocre qui colle aux baskets, à la peau, qui se mélange à leur transpiration. Un court, c’est un lit. En tout cas, par moment ça y ressemble. 
Quand j’avais quinze ans, il y avait deux genres de mecs cools. Ceux qui faisaient du skate, et les autres qui pratiquaient le tennis. Les premiers étaient plutôt du genre outsiders, ce qui n’empêchait d’ailleurs pas d’y trouver tout un tas de fils à papa. Les autres étaient du côté de la lumière.
Je suis né en 1978, Yannick Noah remporte Roland Garros en 1983, j’ai grandi dans une France où le tennis comme on dit se « démocratise ». Aujourd’hui encore, quand je suis à Epinal, dans les Vosges, où je vis la moitié du temps, je peux jouer pour une bouchée de pain, il y a des terrains partout, des gamins qui sont là comme ils pourraient jouer au foot. Mais à l’époque, c’était encore plus simple, plus répandu. Et j’ai détesté les joueurs de tennis autant que les skateurs. Parce que je ne jouais pas. Parce qu’ils étaient beaux, gracieux, que les filles les regardaient. Ailleurs, des garçons épiaient des joueuses. Le désir est rotatif. Les places interchangeables. Rien n’est fixe quand le ventre est à l’œuvre. 
Dans le génial "Du revers" qui vient de sortir aux éditions Métaillié, Luis Torres de la Osa raconte qu’à treize ans, il affrontait des garçons de seize ou dix-sept ans que des adolescentes venaient soutenir, flirteuses, indifférentes, la poitrine collée au grillage. Et il rêvait douloureusement de venir à bout de ses adversaires, imaginant qu’alors, ces filles inaccessibles s’intéresseraient à lui.
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"Les étoiles qui s'éteignent me touchent davantage"

Video credit: Eurosport

Tout cela a existé. Les soirs de juin où bruissent les insectes, la chaleur déclinante, les rires entre les courts, le merveilleux bruit des balles dans l’air paisible, le va et vient des deux roues, le pur bonheur d’espérer des baisers, des frôlements, le désir de filles, le besoin de garçons, tout ça contenu dans un set avec des Nike aux pieds. Tout cela existe encore. Qu’est-ce qu’on s’en fout des skateurs ? 
Un journaliste a jadis écrit un poème intitulé "Bring me the sweat of Gabriela Sabatini". Delerm a consacré une chanson aux jambes de Steffi Graf. Quand je regarde Auger-Aliassime, je pense au Tancrede du Guépard, même aristocratie physique, même grâce, même port. Et Sinner, c’est le Tadzio de "Mort à Venise", un ange de voute, un visage de la renaissance. Et Sabalenka, une influenceuse qu’on dirait sculptée par Michel-Ange. 
Un tournoi au fond, c’est une immense machine à désirer. Et la violence de la compétition est la même que nous ressentions autrefois quand nous rêvions d’une Camille ou d’une Stéphanie qui nous échapperait toujours. Quand vous vouliez un Fabien ou un Stéphane qui était trop bête pour comprendre. Le trophée n’est qu’une métaphore. Ce qui travaille insidieusement là-dedans, dans chaque point et sans cesse, c’est le sexe.  
 
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