Roland-Garros 2026 - Thierry Tulasne sur l'éclosion de Moïse Kouame : "Quand tu es précoce, le sentiment d’urgence vient souvent de l’extérieur"

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Thierry Tulasne est le plus jeune Français à avoir franchi un tour à Roland-Garros, à 16 ans et 10 mois, en 1986. Forcément, la précocité de Moïse Kouame, opposé ce jeudi à Paraguayen Daniel Vallejo, lui parle. Entraîneur à la longue expérience, dont 32 ans à la FFT, l’ancien n°10 mondial (1986) revient sur sa gestion de la précocité et porte un regard admiratif sur la nouvelle pépite française.

Escudé : "Il ne faut pas attendre grand-chose de Moïse sur ce tournoi"

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En battant Marin Cilic, Moïse Kouame est devenu le plus jeune joueur à franchir un tour en Grand Chelem depuis Bernard Tomic à l'Open d'Australie 2009. Il est aussi désormais le plus jeune Français, après vous, à avoir passé cet écueil à Roland-Garros. Vous rappelle-t-il des souvenirs ?
Thierry Tulasne : Ce qui m’a fait sourire, c’est qu’il batte Marin Cilic, vainqueur en Majeur (US Open 2014), alors que j’avais battu à Roland, moi aussi à 17 ans, en 1981, Adriano Panatta, également titré en Majeur (Roland-Garros 1976). Pour Moïse, je trouve que c'est une performance énorme, son premier Top 50. Cette victoire, il ne faut vraiment pas la minimiser. Elle dit beaucoup de son potentiel.
Vous le connaissez bien ?
T.T. : On avait fait quelques séances ensemble, il y a deux ans, quand je m’occupais encore d’Harold Mayot. Il était sans coach, mais savait précisément ce qu’il voulait bosser sur les entraînements. A 15 ans, t’as plein de joueurs qui ne savent pas ce qu’ils doivent faire quand ils arrivent sur le court. Lui, pour ça, il m’avait impressionné. Il était décidé. Il était aussi déjà impressionnant physiquement sur les longues séances.
Quel regard d’entraîneur portez-vous sur le joueur qu’il est ?
T.T. : Techniquement, il est très juste. Il est capable de servir très fort, ce qui est très rare à cet âge-là. Il est très stable. Il est capable de faire jouer quand il en a besoin, de tenir la balle 20 fois de suite. Il sait aussi faire mal, ce qui est indispensable. Après, ce qui va l’aider, c’est d’être un peu plus efficient, de trouver du relâchement. Il n’a pas de lacunes. Il a des armes. Pour progresser, il faut juste faire tout un peu mieux.
Il semble moins excité sur le terrain que ces derniers mois, moins dans la manifestation de ses émotions à chaque point…
T.T. : Richard (Gasquet, son coach) a déjà agi là-dessus pour que Moïse garde sa personnalité sans dépenser de l’énergie inutilement. Quand je parle relâchement, je parle aussi calme, fluidité pour la technique mais aussi gestion de l’intensité entre les points. Cela vient en gagnant en maturité mais aussi surtout en écoutant ton coach. Et ça, Richard, il connait.
Rien ne me paraissait impossible. Et Moïse est un peu dans cet état d’esprit aussi
Sa victoire au premier tour a créé un gros buzz sur Roland-Garros. Quelles réactions avait suscité votre tour franchi en 1980, après abandon de Bernard Boileau (7-5, 7-5, 4-3), alors que vous aviez juste 16 ans et 10 mois ?
T.T. : J’étais à l'INSEP avec mes copains de l'époque (Potier, Kuchna, Courteau, Leconte), où l’on s'entraînait beaucoup, on ne pensait qu'au tennis. En début d’année, j’avais fait une tournée en Amérique du Sud pour prendre mes premiers points ATP. J'avais aussi gagné l'Open d'Australie en juniors qui n’était pas alors considéré comme un Grand Chelem. Je gagnais beaucoup de matches. J’étais vraiment concentré sur mon tennis. Je me souviens d’une interview de Jean-René Godard, qui était à Rome pour Europe 1 après mon succès sur Vitas Gerulaïtis (5e mondial) juste avant Roland, et qui me dit : "Tu te rends compte que c’est énorme ce que tu viens de faire ?" Et moi, pas du tout, j’étais dans mon truc, avec mes entraîneurs. Et je suis arrivé à Roland-Garros avec cet état d'esprit où tout me paraissait normal. Et surtout, rien ne me paraissait impossible. Et j'ai l'impression que Moïse Kouame est un peu dans cet état d'esprit aussi. Il n’est surpris de rien de ce qui lui arrive. Il est vraiment dans son truc, il pense au tennis.
Vous aviez défrayé la chronique ?
T.T. : Oui, c'était très étonnant. D'ailleurs, l'année d'après, j'avais des chaussures à mon nom avec ma signature, des raquettes à mon nom. J'avais des contrats de dingue. Tout le monde pensait que j'allais prendre la suite de Borg. C'était un truc de fou, ce que j'ai vécu. Chez Donnay, ils ont engagé des gens pour fabriquer des machines uniquement pour mes raquettes. C’était la même que Borg, juste un peu plus légère et avec un grip un peu moins long parce que je n’avais pas de revers à deux mains. Il avait la Borg Pro et moi la TT, à mes initiales ! Elle était vendue partout, même dans les supermarchés. Je touchais une somme par raquette vendue, elle était faite en trois tailles différentes, des enfants aux adultes. J’avais signé un contrat de 5 ans chez McCormack, l’agent de Borg. J’avais eu un contrat aussi énorme avec Lacoste. Ma victoire avait fait beaucoup de bruit.
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Thierry Tulasne en juin 1980

Crédit: Imago

Il y avait Belmondo, Delon et Deneuve dans les loges
 Vous le viviez comment ?
T.T. : Très vite, ç’a été dur à vivre. Ma progression n'a pas suivi l'engouement et les espoirs que mes débuts avaient suscités. Je faisais le max tout le temps mais je revenais avec des résultats décevants, plus pour les gens que pour moi, d’ailleurs. Ma malchance est que Borg a fait son premier arrêt de carrière très vite et je me suis retrouvé à être le dernier à jouer comme lui avec une petite raquette en bois. Non par obligation marketing mais par mimétisme. Je m’obstinais alors que tout le monde jouait déjà en moyen tamis en graphite. J’ai perdu du temps. Quand je suis passé chez Prince en Graphite, je suis monté au classement en six mois. Mais, entre-temps, j’ai eu quelques soucis avec des marques parce que je n’étais que 30e mondial.
Quand on est précoce, est-ce qu’on vit constamment avec le sentiment d’urgence ?
T.T. : Moi, pas du tout. Autour, oui ! J’avais une maxime : maximum à l’entraînement, maximum en match. Quand je perdais, je prenais ça comme une étape de progression, ce n’était pas si grave. Mais les gens m’ont fait ressentir cette urgence.
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"Les étoiles qui s'éteignent me touchent davantage"

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Cette attente vous a usé et explique pourquoi vous avez arrêté assez tôt, à 29 ans ?
T.T. : Pas du tout. J’ai juste arrêté à cause des pépins physiques (hanche) qui m’empêchaient de courir. Mais j’avais avancé, je gérais mieux la relation aux grands courts. À 17 ans, elle est dure la relation au Central. Il faudra voir pour Moïse (NDLR : qui joue contre Vallejo sur le Lenglen à 11h) mais, moi, je me souviens avoir joué devant Belmondo, Delon, Deneuve, au premier rang dans les loges, toutes mes idoles de cinéma. Je me disais : 'Mais ils ont vraiment arrêté leur journée pour moi ?'
Noah nous a beaucoup aidés. La présence de Fils va aider Kouame
Au début des années 80, Yannick Noah prend déjà beaucoup de place médiatiquement. Grandir dans son ombre ne vous a pas soulagé ?
T.T. : En fait, Yannick, il m'a beaucoup aidé. C'était un modèle dans le travail, dans l'engagement du projet. L'intensité qu'il mettait dans tout ce qu'il faisait, c'était monstrueux. Alors après, il y avait peut-être aussi d'autres secteurs où ce n'était pas un modèle, par exemple les soirées (rires). Mais il nous a beaucoup aidés, Guy (Forget), Henri (Leconte), Tariq (Benhabiles), toute cette génération. Il nous a appris à ne jamais faire un entraînement pour la bonne conscience mais toujours avec toute son âme. Après qu’il ait gagné Roland, on s’est vite retrouvés à deux ou trois Français dans le Top 20. C’était un peu gênant qu’on ne parle que de lui mais ça nous a aussi enlevé de la pression.
Kouame se retrouve avec Fils qui prend aussi déjà beaucoup de place…
T.T. : Et ça va vraiment l'aider, pas seulement par rapport à la médiatisation. Ils vont passer du temps ensemble sur le circuit. Toutes les générations ont eu besoin d’émulation.
Avez-vous l’impression que la concurrence était moins forte à l’époque ? Aujourd’hui, à part les 3-4 meilleurs, plus personne n’est à l’abri en tournoi. Donc Kouame va se retrouver constamment en danger…
T.T. : Sur ce plan, tout a changé. Moi, de de 1985 à 1989, quand j'étais entre 10 et 20e, je ne regardais les tableaux qu’à partir des quarts. Je respectais tout le monde mais je savais qu'en jouant normalement, à mon niveau, j’avais de la marge sur des joueurs moins bien classés. Parfois, ça m’a joué des tours. Un jour, contre Sampras, qui arrivait, je prends 6-0 au premier set. Je me dis : "c’est qui ce mec ?" (rires) Et il m’a battu. Longtemps, globalement, le classement ATP reflétait quelque chose. Quand je coachais Grosjean, Simon ou Gasquet, on savait que sur certains joueurs, si notre préparation avait été bonne, on allait gagner. Aujourd’hui, il faut se méfier de tout le monde même si, à la fin des tournois et en haut des classements, il n’y a pas tant de turnover que ça, finalement.
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Moïse Kouamé

Crédit: Getty Images

Richard a les qualités d’un grand coach en devenir
Pourquoi il a fallu attendre 17 ans en Majeurs pour voir un joueur de l’âge de Kouamé passer un tour ?
T.T. : Parce que les jeunes aujourd’hui arrivent à maturité plus tard que Chang, Sampras, Becker, des joueurs qui ont gagné les Grands Chelems très jeunes parce qu’ils étaient focus sur leur projet. Aujourd’hui, pour beaucoup, même ceux qui s’entraînent dur, ils ont autant le souci de devenir des influenceurs, d’avoir des followers, que de gagner des Majeurs. La notoriété et l’argent font partie intégrante du process. Nous, on voulait juste gagner, jouer sur des grands courts, battre les meilleurs, entrer dans les vestiaires des Majeurs. Ce n'était vraiment que le tennis. Les agents s’occupaient de nos contrats mais cela ne nous obsédait pas du tout. Aujourd’hui, l’entourage est imposant, tout le monde a des intérêts au projet du joueur, il y a la famille à gérer aussi pour le coach. C’est différent.
Comment, en tant qu’entraîneur, vous êtes-vous adapté à la jeunesse de vos joueurs ?
T.T. : J’ai eu Moutet à 16 ans, Simon et Mayot à 18 ans, par exemple. Alors, il y a trois choses. Le premier truc, c'est tout ce qui est état d'esprit, les valeurs, l’enthousiasme, la persévérance, le respect. Respecter son tennis, respecter l'entraîneur, respecter l'entourage, les organisateurs, À 16-17 ans, c'est quelque chose sur lequel il faut vraiment être intransigeant. Ensuite, il y a le travail, passer du temps sur le terrain, passer du temps avec les entraîneurs physiques, se créer un corps robuste, bien gérer la récupération, prévenir des blessures alors que le circuit t’incite quasiment à jouer toute l’année. Passer du temps à travailler, ça veut dire parfois renoncer à une tournée. À 16-17 ans, tu peux encore vraiment beaucoup progresser physiquement jusqu'à 22-23 ans. L’Agassi de 16 ans n’est pas le même que celui de 25. Pareil pour Sampras.
Quels sont les risques désormais pour Moïse Kouame ?
T.T. : Les jeunes ont tendance à changer constamment de coach. Rien n’est donc fait sur le long terme, pas même sur le moyen, d’ailleurs. Du coup, des erreurs de programmation sont faites. Chaque préparateur physique et chaque kiné ont leurs croyances. À 16 ans, il faut garder la même équipe pour qu’elle ait une vision d’ensemble de ta progression. La stabilité est un signe encourageant. Bon, pour l’heure, ce n’est pas trop le cas pour Moïse. Mais si on me dit qu’il va rester 3-4 ans avec Richard Gasquet, je dis que Moise va être très fort.
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Moïse Kouame à Lille, en février 2026.

Crédit: Imago

Richard Gasquet a eu une carrière exceptionnelle mais n’a pas d’expérience de coach. Ce choix peut-il surprendre ?
T.T. : Moïse et son entourage avaient, je crois, besoin d’un nom, quelqu’un de légitime sur le circuit. Ensuite, Richie s’intéresse depuis longtemps à la préparation physique, à l’alimentation, aux entraînements, aux jeunes. Il est débutant mais il a les qualités d’un grand coach en devenir. Il est très curieux, très humble dans son approche. Il prend des infos de partout. Il se remet en question. Il n’essaie de pas faire jouer Moïse comme il jouait lui. On échange souvent. Il y a deux jours, encore.
Tout ceci ne vous manque pas ?
T.T. : J’ai encore de l’énergie à transmettre. Je suis en pleine forme. Pour prendre un joueur, il faut être capable de taper avec, de courir avec. Je ne suis pas à la recherche d’un projet car je considère que c’est au joueur à venir vers l’entraîneur. Mais oui, je suis ouvert à un projet, avec un joueur français parce que j’ai le tennis français au cœur.
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