"Sur la ligne", la chronique quotidienne de Nicolas Mathieu, épisode 5 : J'ai vu Sinner tomber, debout

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Toute cette quinzaine, l’écrivain Nicolas Mathieu et le dessinateur Pierre-Henry Gomont posent leurs regards croisés sur l’édition 2026 du tournoi de Roland-Garros. Des textes et des dessins chaque jour pour dire autrement ce grand moment de tennis qui est pour eux bien plus qu’un sport. Ce jeudi, c'est la décomposition d'un Sinner touché physiquement qui a ému le duo.

Illustration de la chronique de Nicolas Mathieu : J'ai vu Sinner tomber, debout

Crédit: Getty Images

Parmi les grands textes sur le tennis, il y a ceux de Serge Daney, critique de cinéma, passé par les Cahiers, puis par Libé. Au début des années 80, il a écrit des chroniques sur Roland Garros qui sont un sommet d’observation, de rêveries, de coq à l’âne. Un autre de ses livres, plus cinéphile, s’intitule : Persévérance. Au cinéma elle est rétinienne, dans la vie une éthique, ces jours-ci, une leçon à chaque match. 
Et aujourd’hui, j’ai vu Jannik Sinner persévérer au-delà de ses forces. Je l’ai vu mordre la poussière et rester. On me dira c’est normal. Je dirai : essayez. 
Oui, sur le Central et face à Cerundolo, Sinner  a flanché après une succession de victoires sans précédent dans l’histoire du tennis (32 en Master 1000). Une fois de plus Roland est la marche sur laquelle il a trébuché. La chaleur, une nouvelle fois. Le génie ne peut pas tout. Mais sa force d’âme l’a gardé sur le court jusqu’à l’étourdissement, à deux doigts de la rupture.
Car dans un tournoi comme celui-ci, quand pour passer chaque tour il faut trois sets gagnants, en pleine fournaise, pendant des heures, la résistance devient presque aussi discriminante que le niveau de jeu. Ce qu’il faut, par 35 degrés, c’est tenir. Endurer. Le mors aux dents. Puiser loin dans ses ressources. En cette deuxième semaine, alors que l’ozone prenait Paris à la gorge, on en était là. Flirt avec l’extinction. 
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Jannik Sinner au 2e tour à Roland-Garros.

Crédit: Getty Images

La langue française est riche d’expressions qui sont plus vives que des images. "Dur au mal" est l’une des plus belles. Pour ma part, j’ai toujours nourri une fascination énorme pour les tâcherons, les bêtes de somme, ceux qui vont dans la compétition comme on tire un soc. De ces animaux-là, dont la mission n’est plus de gagner mais de tenir bon, on tire les plus belles leçons. Le corps craque. Il va craquer. Et puis tient bon. C’est le prix de la ligne d’arrivée. 
Dans mon premier bouquin, Aux animaux la guerre, une partie s’ouvrait d’ailleurs sur cette citation : "But in the end, You will be the one standing." Ça vient de Rocky III, film nullissime qui porte en son sein cette sentence inoubliable. Pas "Winning". "Standing". On écrit aussi les romans comme ça, sans lendemain. 
Comme à Cincinnati, le soleil a donc brulé l’Italien. Il est allé au bout du carbone, jusqu’à la cendre. Son jeu devenu méconnaissable. Sa silhouette devenue comme du flou sur une route tabassée par le 15 août. Plié, les mains aux genoux, au bout de ses forces. C’est là que le champion, l’athlète pour de vrai, paraît. Plus dans la victoire. Dans le mal qui le noie, dans sa noyade debout. 
Ce spectacle d’une cruauté digne d’une arène est le point limite où s’accomplit la morale du sport, la même que dans la vie. Il n’est jamais question que de se tenir droit dans la chute. 
De temps en temps, malgré tout, le numéro un mondial réussissait un beau geste et la foule venait à son secours. L’amour de la foule pleuvait sur lui comme une ondée. Il est tombé, c’était déchirant et juste, puisque Cerundolo tenait le coup. Sa souffrance était la nôtre. On applaudissait alternativement l’un et l’autre. J’ai vu Sinner tomber. 
A 50 mètres de là, le Français Moïse Kouamé, 17 ans, s’envolait.
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Moïse Kouame à Roland-Garros en 2026.

Crédit: Getty Images


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