Eurosport
"Sur la ligne", la chronique quotidienne de Nicolas Mathieu, épisode 4 : Malédiction des précocités
Par
Mis à jour 27/05/2026 à 23:48 GMT+2
Toute cette quinzaine, l’écrivain Nicolas Mathieu et le dessinateur Pierre-Henry Gomont posent leurs regards croisés sur l’édition 2026 du tournoi de Roland-Garros. Des textes et des dessins chaque jour pour dire autrement ce grand moment de tennis qui est pour eux bien plus qu’un sport. Ce jeudi, c'est la précocité folle de Moise Kouame qui a inspiré le duo.
Moise Kouame dessiné par Pierre-Henry Gomont
Crédit: Eurosport
En 1956, un recueil de poèmes intitulé "Arbre mon ami" parait aux éditions Julliard. Il remporte un très vif succès. Sa qualité littéraire y est pour quelque chose. L’âge de son autrice y est pour beaucoup. Mimi Drouet a 8 ans. La France se pâme et se déchire : c’est son métier.
Mais qui se souvient de Mimi Drouet ? Après un triomphe prématuré, son aura a pali. Elle l’a d’ailleurs souhaité. Elle vit toujours, dans les Côtes d’Armor. Elle a 78 ans. Je l’imagine qui se promène sur la plage et qui s’assied à un petit bureau pour écrire à la main des vers qu’elle garde pour elle.
Mardi, Moïse Kouame a remporté à Roland-Garros son premier match de Grand Chelem. Il a 17 ans. Du côté des français, seul Richard Gasquet et son revers des étoiles avaient fait plus précoce. Surtout, il a accompli cet exploit avec la manière : variété, toucher de balle, coup d’œil, esprit lucide, calcul, sang-froid, ténacité, des services à plus de 200km/h, des contres qualifiés de géniaux par L’Equipe, de la présence sur les points nécessaires - et c’est bien le plus difficile. Car le tennis est un sport méchant, où l’on peut gagner le plus grand nombre de points et perdre le match. Tout cela sous un soleil de maudit à 35 degrés. Mirage.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/05/26/image-126adf02-ea29-4da2-8673-107da0330ea9-85-2560-1440.jpeg)
Escudé : "Il ne faut pas attendre grand-chose de Moïse sur ce tournoi"
Video credit: Eurosport
En face Marin Cilic, 37 ans et 46e mondial, n’a évidemment pas fait le match de sa vie. Il a été maladroit. Peut-être un peu présomptueux. Taylor Fritz l’autre jour face à son compatriote Nishesh Basavareddy a payé ce même orgueil. Les classements sont trompeurs, le sport moins calculable qu’on le croit. C’est sa gloire d’ailleurs. Comme la vie, il se moque des vraisemblances.
Mais revenons à Kouame. Il vient d’entrer par cette victoire dans le périmètre des grandes espérances. Combien de Francais avant lui sont montés sur piédestal terrible : Gasquet, encore lui, le premier.
Là-dessus la littérature n’a pas de leçons à donner. Elle confirme elle aussi que la précocité est un signe, jamais une assurance. Des petits génies, elle en a son compte, c’est même une de ses manies. Françoise Sagan, Raymond Radiguet, Lolita pille, Brett Easton Ellis : autant de cas, autant de variations. Naufrages, traversées du désert, triomphes prolongés, Thébaïde. Tout se fait.
Et Rimbaud. Grand Chelem à 17 ans. Le bateau ivre. Cent cinquante que ça nous méduse.
À 20 ans, c’était fini, comme Monica Seles. La vie avant tout est invraisemblable.
Moïse Kouame, qui porte un patronyme fait pour être gravé dans le marbre, a devant lui son destin qui s’ignore. En lui, des triomphes en puissance s’énervent. Et pourtant. Le poids de notre regard plein d’attente est comme un éteignoir.
On n’a aucun conseil à lui donner. On voudrait juste lui dire : Ignore-nous.
/origin-imgresizer.eurosport.com/2026/05/26/image-862660f8-d8a0-453f-8c40-b27f39e94d11.jpeg)
Moïse Kouamé
Crédit: Getty Images
Sur le même sujet
Publicité
Publicité