Urbaine ou pas, la légende raconte qu'en août 1987, le grand Ivan Lendl, parti faire un peu de scoutisme avant d'affronter Andre Agassi en demi-finale du tournoi de Stratton Moutain, avait noté sur son calepin ces simples mots pour décrire la superstar naissante : "A forehand. And a haircut". Un coup droit. Et une coupe de cheveux. Et puis c'est tout...

Le n°1 mondial de l'époque avait simplifié le résumé à l'extrême, mais c'est vrai que c'est alors ce qui flashait principalement chez l'adolescent américain, âgé de 17 ans. Le monde du tennis était vaguement au parfum du phénomène, mais n'avait peut-être pas encore pleinement réalisé l'ampleur de la tornade qui s'apprêtait à déferler sur le circuit. Lendl comprit mieux de quoi il en retournait après avoir retrouvé sur le court le jeune impudent (encore) chevelu, dont il eut toutes les peines du monde à contenir les assauts fougueux, ne s'imposant qu'en trois sets (6-2, 5-7, 6-3) au cœur d'un été américain durant lequel il ne perdit pourtant pas le moindre match.

WTA Adelaide International
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IL Y A 2 HEURES

Andre Agassi

Crédit: Getty Images

Deux mois plus tôt, Andre Agassi avait lui remporté à Roland-Garros son tout premier match en Grand Chelem. Au 2e tour, il s'était incliné face au Français Patrice Kuchna, qui devint ainsi le premier Tricolore à l'affronter - et le battre - sur le circuit principal. Ce n'est d'ailleurs pas la seule particularité du Nordiste, qui a aussi celle d'être le professeur particulier d'Emmanuel Macron - très beau revers à une main lifté, paraît-il - et d'avoir été le premier à oser s'habiller entièrement en noir à Roland-Garros, en 1981, en hommage à la sortie de l'album "Back in Black" du groupe ACDC dont il était fan.

Kuchna : "Dès l'échauffement, il s'est mis à taper comme un cinglé"

Bref, on divague un peu. Mais c'est pour dire qu'en matière de champion iconoclaste, Kuchna se posait là, lui aussi. Mais il fut proprement bluffé, estomaqué par ce qu'il vit :" Nous avions joué sur un petit court annexe qui n'existe plus, derrière les bureaux de la Fédération. Agassi est arrivé, avec ses cheveux longs et Nick Bolletieri à ses côtés. Dès la première balle d'échauffement, il s'est mis à taper comme un cinglé, je n'avais jamais vu ça ! Quand j'ai voulu aller m'échauffer au filet, il m'a allumé direct. J'ai dû faire trois volées et je n'ai pas insisté. Ensuite, il est parti sur les chapeaux de roue. Il a mené 3-1, balle de 4-1 en ne faisant quasiment que des coups droits. Ça allait à 2 000. Je me suis dit : 'Ouh là !' J'ai dû adapter un peu mon jeu. Après, heureusement, il s'est mis à faire des fautes et j'ai gagné en trois sets."

Kuchna, huitième de finaliste à Paris cette année-là, n'était pourtant pas précisément un enfant de chœur non plus quand il s'agissait de taper dans la balle. Il en a d'ailleurs fait son fonds de commerce puisqu'il travaille aussi aujourd'hui pour Tecnifibre en qualité de "testeur-casseur" de cordages. Sa capacité à envoyer des souches, à peine atténuée à 56 ans, lui a valu le surnom de "Human Machine" au sein de l'entreprise française.

Andre Agassi - Roland-Garros 1990

Crédit: AFP

"Agassi n'a pas été le premier à cogner très fort. Des joueurs comme Borg et Vilas, dont je m'étais inspiré, tapaient déjà gaiement dans la balle, mais de manière circulaire, en la faisant beaucoup tourner. Agassi, lui, tapait tout aussi fort - peut-être même plus - mais de manière linéaire. Et c'est ça qui a tout changé. Ensuite, beaucoup se sont engouffrés dans sa filière mais si l'on regarde bien, depuis, il ne s'est pas passé grand-chose. Ça ne joue pas vraiment plus vite."

Fleurian : "Bolletieri était nul au tennis mais il avait un œil extraordinaire"

Avant Agassi, le monde du tennis se divisait basiquement en deux catégories : ceux en effet qui frappaient déjà très fort dans la balle mais en la jouant phase descendante ; et ceux qui la prenaient plus tôt mais sans y imprimer la même énergie cinétique, genre Connors ou McEnroe. Agassi a été le premier capable de synthétiser les deux qualités, inventant une sorte de tennis "ping-pong" debout sur la table qui a permis à son sport d'entrer dans une nouvelle dimension. Et ce de manière d'autant plus accélérée que son éclosion a correspondu à l'arrivée des raquettes en graphite et des cadres grands tamis, deux innovations majeures de l'histoire du matériel forcément indissociables de la génération Agassi.

Tout comme l'on ne peut dissocier l'avènement de l'Américain du coach le plus célèbre de la planète, Nick Bolletieri, et de sa fameuse académie éponyme. Rapidement, il devint manifeste que beaucoup de champions issus comme Agassi de cette académie (Arias et Krickstein avant, Courier pendant ou Sharapova après, pour ne citer qu'eux) étaient peu ou prou coulés dans le même moule tennistique, basé notamment sur une grosse capacité de percussion en coup droit du fond de court.

Pas un hasard selon l'ancien joueur français Jean-Philippe Fleurian, qui a effectué une année de Scolarship en 1984 au sein de la structure floridienne, où il a côtoyé le Kid à peine pubère : "Nick était absolument nul au tennis, il jouait à peine 30/3. Mais, va savoir pourquoi, il avait un œil extraordinaire dans le domaine du coup droit, raconte celui qui est désormais CTR fédéral en Nouvelle-Calédonie, île où il a grandi. Lors de ses fameuses séances au panier, pendant qu'un professeur se mettait en face à distribuer les balles, lui se mettait accroupi derrière le joueur et observait la séance tout en hurlant ses consignes : 'Fais gaffe à ton poignet', 'allonge ton bras', etc. ! Quand tu sortais de la séance, tu avais un coup droit de fou, c'était extraordinaire ! Le problème, dans mon cas, c'est que je ne faisais pas partie du groupe des favoris de Nick, donc je m'entraînais rarement avec lui. Et je perdais rapidement mon coup droit."

Mathieu : "Le jeu d'Agassi, c'était de s'ouvrir les angles puis de s'engouffrer dans l'espace vide"

Alors qu'Agassi, lui, était le petit chouchou avéré du boss, qui ne le lâchait pas d'une semelle. Et il le fallait, à ses débuts, quand il était loin d'être un foudre de l'entraînement. Lui-même pensionnaire à l'académie entre 1997 et 2000, alors que Dédé avait depuis longtemps quitté la structure, Paul-Henri Mathieu a vite vu qu'il en était encore, et probablement à jamais, l'emblématique effigie.

"Il était LA référence, les entraîneurs en parlaient souvent, se rappelle l'ancien 12e mondial, qui avait mené 2 sets à rien face à l'idole en 8e de finale de Roland-Garros 2002, à 20 ans. Je me souviens notamment d'un entraîneur, Fritz Nau, qui m'avait expliqué que le but d'Agassi, c'était avant tout de fatiguer l'adversaire. Son tennis, c'était de s'ouvrir les angles au maximum et de jouer systématiquement dans l'espace libre. Et il préférait faire courir l'adversaire une fois de plus plutôt que de venir écourter le point au filet. Ça, ça m'avait beaucoup marqué et peut-être même desservi, car j'ai eu tendance à reproduire le même schéma alors que j'aurais parfois dû faire différemment."

Andre Agassi et Paul-Henri Mathieu à Roland-Garros

Crédit: Getty Images

"Paulo" évoque ici la fameuse théorie des angles élaborée par le Mousquetaire Henri Cochet et dont Agassi, plus d'un semi-siècle plus tard, fut le meilleur praticien. Lors de sa victoire à Roland-Garros en 1999, une étonnante statistique avait révélé qu'il avait parcouru en moyenne 30% de distance en moins que l'ensemble de ses rivaux. Comment ? Simplement en prenant la balle beaucoup plus tôt, s'ouvrant ainsi un champ de possibilités angulaires beaucoup plus étendu. Ni plus ni moins que de la pure géométrie, dont le père d'Agassi était un grand amateur. "Il pensait le tennis comme de la géométrie. Dans son lit, il imaginait des schémas en regardant le plafond", a raconté un jour le natif du Nevada.

Au tout début de sa carrière, alors que son revers à deux mains était encore perfectible, Agassi parcourait lui-même beaucoup de distance pour se replacer essentiellement sur la partie gauche du court et distiller son schéma favori, le service/coup droit, dont il fut aussi l'un des précurseurs. En devenant - rapidement - capable de frapper aussi fort et aussi juste en revers, il est devenu un roc inamovible. Une machine de guerre.

Grosjean : "Il vous forçait à entrer en zone rouge"

"Agassi a vraiment été le premier capable de frapper très fort des deux côtés avec les deux pieds sur sa ligne, souligne l'ancien n°1 français Sébastien Grosjean. Ce style de jeu, c'était lié à sa mentalité autant qu'à sa technique. Agassi, c'était un rouleau compresseur, avec une énorme confiance en lui. C'est là-dessus que Bolletieri a eu je crois le plus d'influence sur lui. Il imposait un rythme très soutenu, une énorme intensité. Il vous forçait à entrer très vite en zone rouge. Comme il était le premier à frapper, il contrôlait la plupart du temps les échanges et il les enchaînait sans temps mort. Même s'il était lui-même essoufflé, il passait au point suivant le plus vite possible. C'était parfois un peu de l'intox, mais il voulait montrer à son adversaire qu'il était là pour lui marcher dessus".

Le désormais capitaine de l'équipe de France de coupe Davis reste le joueur tricolore qui aura non seulement le plus souvent affronté Agassi, mais aussi le plus souvent battu : 3 fois sur 7, dont ce quart de finale resté mythique à Roland-Garros en 2001, suivi d'un succès au Masters la même année. Pas rien...

Contrairement peut-être à "PHM" qui, l'année suivante, avait eu l'impression d'avoir "un écran de télé en face de lui", "Seb' avait un peu démystifié l'idole en partageant une journée d'entraînement avec lui, quelques semaines plus tôt, à Hambourg : "On avait beaucoup discuté là-bas, il s'était pas mal livré. Un des trucs qu'il m'avait dit et que j'ai toujours essayé de reproduire, y compris aujourd'hui avec les jeunes que j'entraîne dans mon académie en Floride (à Boca Raton, Ndlr), c'était d'éviter les fautes de filet. Tu peux rater long, mais pas dans le filet. Par la suite, quand on s'est joué, j'ai réussi à le gêner en essayant de varier autant que possible les effets, la vitesse et les zones. Cela correspondait à mon jeu qui était de ne pas proposer deux fois la même balle. Bon, ça n'a pas toujours marché mais c'est ce qu'il fallait faire. En rythme, il était injouable."

Tennis western

Tout le monde s'accorde en effet à le dire : en cadence pure, Agassi est peut-être le meilleur joueur de l'histoire. Il flinguait dans tous les sens, planté sur le seuil de la porte saloon, un colt fumant dans chaque bras, tel un Lucky Luke des temps modernes. Chacun de ses matches était un western à lui seul. Comme le déclara un jour Ion Tiriac : "Il défiait les lois de la balistique".

S'il était capable de tirer plus vite que son ombre, c'est grâce à sa technique, à la fois simple et épurée, mais aussi à cette qualité immense que les observateurs - et ses adversaires - lui prêtaient unanimement : son fameux coup d'œil, qui lui permettait de prendre la balle au sommet du rebond, parfois même avant le rebond, la volée liftée étant une des inventions qu'Agassi a popularisée. Un œil qui lui a aussi permis de développer cette autre arme maîtresse de son arsenal, le retour de service. Même si Jimmy Connors avait également pour lui cette fascinante capacité à anticiper et couper la trajectoire des services adverses, Agassi resta longtemps sans égal dans ce domaine, jusqu'à l'arrivée de Novak Djokovic.

Andre Agassi en 1989

Crédit: Getty Images

Ce fameux œil, attribut dont on n'a jamais bien compris s'il provient d'une meilleure acuité visuelle ou d'une meilleure lecture du jeu, lui aura(it) en tout cas rapporté beaucoup plus d'argent que sa vitesse de déplacement, autre qualité qu'on lui décernait souvent mais à tort, selon Jean-Philippe Fleurian : "Agassi était vif mais pas très rapide, non. Quand il courait, il ressemblait à une grenouille ! S'il a développé ce style de jeu, c'est parce qu'il n'avait pas le choix : c'est lui qui devait faire courir l'adversaire."

Ce qui ne veut pas dire qu'il n'avait pas une grande condition physique : son tennis dénué de plan B exigeait de l'être, jusqu'à la perfection. Gringalet à ses début, il prit d'ailleurs, sous l'impulsion de son préparateur physique Gil Reyes, plusieurs kilos de muscles pour survivre aux exigences modernes de son sport. Et c'est alors que sa carrière s'envola pour de bon.

Le chat et la souris

Dans son livre "Un nouveau coaching pour gagner", le préparateur mental Ronan Lafaix décrit bien le comportement oculaire du phénomène qu'il s'est plu à longuement observer : "Pendant l'échange, Agassi était les deux pieds au sol, comme s'il ne passait rien (…). je trouvais incroyable le temps dont il disposait entre les frappes (…) La tradition voulait que le joueur soit en mouvement, sautille pour être prêt à démarrer (...) Andre était comme un chat qui a repéré sa proie, calme mais prêt à bondir dès qu'il percevait le moindre signal (…) Là, il démarrait tel un avion de chasse. Il semblait, alors, associer du calme, de la lucidité mais aussi une extrême vigilance".

Agassi était donc un chat, ou plutôt un lynx, et son adversaire une souris. Dans son obsession à l'essorer, à l'asphyxier, il jouait vite, très vite. Si vite qu'il a généralisé en passant une forme de placement encore assez rare au cœur des années 80 : les appuis ouverts, véritable injure aux puristes de l'époque, adeptes du fameux transfert du poids du corps.

L'Américain ne fut pas le premier à jouer les pieds parallèles au filet. Là encore, un joueur comme Borg le fit avant lui. Mais Agassi généralisa le principe et l'emmena plus loin, jouant appuis ouverts en coup droit comme en revers et parfois même sur ses coups d'attaque, pour accentuer la rotation du tronc. Patrice Kuchna, à nouveau : "Au début des années 70, alors que le tennis était encore très conservateur, Borg est arrivé et a dit : 'Moi, je vais jouer avec mon revers à deux mains, mon bandeau, mes prises, mes appuis et je vous emmerde tous. Agassi, lui, s'est dit : 'Je vais faire comme Borg, mais en mieux.'

L'une des 3 plus grandes stars

Il n'aura pas fait mieux en termes de Grands Chelems remportés mais il aura été le premier à rivaliser avec le Suédois en terme de célébrité, de popularité. Borg a surfé sur la vague de l'hyper-médiatisation du tennis. Agassi, sur celle de l'hyper-professionnalisation, avec la prise en main du circuit par l'ATP Tour en 1990. En rajoutant Federer aujourd'hui, on tient là probablement les trois plus grandes stars de l'histoire du tennis. Peut-être aussi les trois qui ont le plus radicalement fait progresser leur discipline. Par ce qu'ils ont emmené de nouveau au jeu, bien sûr, mais aussi par ce qu'ils ont emmené au-delà du jeu.

Roger Federer et Andre Agassi après la finale de l'US Open 2005.

Crédit: Eurosport

Agassi n'est pas seulement l'un des 8 joueurs de l'histoire à avoir gagné les quatre tournois du Grand Chelem (le seul à l'avoir fait sur quatre surfaces "vraiment" différentes, soit-dit en passant). Il fut probablement aussi celui qui déclencha la libéralisation vestimentaire. Qui généralisa le salut de l'artiste au public après chaque victoire. Qui s'investit à ce point dans une œuvre caritative. Et tant d'autres choses encore.

A ses débuts sur le circuit, il était avant tout une star, inaccessible et secrète, qui s'entraînait en cachette et ne s'attardait guère dans les vestiaires, où les jeunes n'osaient de toutes façons même pas l'approcher. Au fil des années, il s'est ouvert comme une fleur pour devenir l'immense champion que l'on sait, et la belle personne que ceux qui l'ont connu dépeignent souvent. Pour reprendre la conclusion de Jean-Philippe Fleurian, "c'est grâce son charisme et sa flamboyance qu'il aura changé le tennis. Et c'est grâce à lui que les générations de joueurs qui ont suivi ont pu gagner beaucoup plus d'argent. Rien que pour cela, il faut lui dire merci." C'est fait...

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