Le changement dans la continuité. C’est un peu le bilan sportif qu’il serait tentant de tirer d’une année tennistique à nulle autre pareille. Privée de cinq mois de compétition, dont pas moins de 6 Masters 1000 (sur 9) et de tout son été sur gazon (Wimbledon compris, seul Grand Chelem annulé), la saison 2020 a été si différente de ses devancières, si tronquée par la situation sanitaire mondiale, qu’elle est particulièrement délicate à analyser. Et elle a confirmé une certaine hiérarchie, tout en montrant paradoxalement qu’elle ne demandait qu’à évoluer.

Tennis
De Londres à Londres, du "Young Gun" au Maître, l'ascension de Medvedev en 10 dates-clés
23/11/2020 À 18:10

Comme lors des deux derniers exercices, Novak Djokovic et Rafael Nadal ont terminé 2020 aux deux premières places mondiales. Tous les deux vainqueurs d’un Majeur supplémentaire – le Serbe raflant même deux Masters 1000 sur 3 –, ils ont montré qu’ils restaient les références du circuit, les hommes à battre. Mais derrière eux, et en l’absence de Roger Federer écarté des courts par une blessure au genou, les challengers ont consolidé leur statut après avoir clairement émergé en 2019. Sont-ils désormais prêts à déloger les trois monstres ? La question n’est pas nouvelle, elle aurait même des airs de serpent de mer si elle ne s’appuyait pas sur un certain nombre de dynamiques intéressantes.

Maître tacticien, maître de ses nerfs : Comment Medvedev a renversé Thiem

Un Masters plus riche en enseignements que les précédents

La première qui vient à l’esprit, qui saute aux yeux même, réside dans la conclusion de la saison : une finale du Masters opposant Dominic Thiem à Daniil Medvedev qui avaient chacun battu pour y accéder Djokovic et Nadal en poule puis lors des demi-finales. S’il est intéressant, l’indicateur n’en reste pas moins insuffisant. Car il s’agit bien du 5e tournoi des Maîtres d'affilée qui échappe au "Big 3" (à Federer et Djokovic en l’occurrence, Nadal ne l’ayant jamais remporté), ce qui n’a pas empêché les trois monstres d’imposer leur joug sur le circuit par ailleurs.

Mais cette dernière édition londonienne avait ceci de particulier qu’elle n’arrivait pas au bout d’un exercice éreintant comme les saisons précédentes. Globalement frais, les huit engagés ont pu aborder l’événement dans des conditions physiques semblables. Et c’est bien pour cette raison que le résultat valide davantage l’idée d’une hégémonie du "Big 3" plus menacée que jamais. "L’écart se réduit. Et le fait d’affronter régulièrement Djoko, Rafa et Roger, ça permet aux Thiem, Medvedev et autres, d’élever leur niveau de jeu. C’est ce qu’ont fait les trois entre eux d’ailleurs : ils se sont fait progresser les uns les autres", note Paul-Henri Mathieu.

Thiem et Medvedev proches des géants ? "L'écart se réduit vraiment", pour Di Pasquale

Thiem, un potentiel nouveau patron et une locomotive

Celui qui semble le plus prêt à prendre la relève est incontestablement Dominic Thiem. Sur les points accumulés en 2020 seulement, l’Autrichien est même le dauphin de Novak Djokovic, comme l’a montré le classement établi par notre partenaire Jeu, Set et Maths. Vainqueur de son premier Masters 1000 à Indian Wells en 2019, il a confirmé cette année en brisant un deuxième plafond de verre en Grand Chelem, encore sur dur. "Le fait d’avoir gagné l’US Open, ça a débloqué pas mal de choses chez lui. Il a battu régulièrement, sur ses dernières confrontations, les meilleurs. Il a même un ratio positif contre eux ces deux dernières années (il a remporté 75 % de ses duels face au Big 3 en 2019 et 2020, NDLR). Et ça, ça ne trompe pas. Son niveau de jeu moyen s’est vraiment élevé", fait remarquer "PHM".

Pas du genre à fanfaronner plus sûr de lui à 27 ans, "Dominator" a pris conscience de son nouveau statut, à tel point qu’il a annoncé vouloir encore "grimper au classement" en 2021. Quand on est déjà numéro 3 mondial, l’ambition est claire et de plus en plus légitime à court terme : devenir le nouveau patron du circuit. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il n’est pas seul. Il entraîne dans son sillage toute une génération dont l’état d’esprit a changé. "Le fait que Thiem batte réulièrement Federer, Nadal et Djokovic, ça donne plus d’espoir à ceux qui sont derrière. Ils se disent : ‘Pourquoi pas nous ?’ Et c’est pour ça que d’autres y parviennent. Ce n’est pas parce que les trois monstres sont moins forts, c’est parce que ceux qui les talonnent commencent à avoir plus confiance en eux", relève encore notre consultant.

Daniil Medvedev est peut-être celui qui personnifie le mieux cette nouvelle assurance. Par ses qualités différentes, son tennis peu académique mais diablement efficace, il parvient lui aussi à rivaliser au plus haut niveau. Le Russe a gagné 3 de ses 4 derniers duels face au "Djoker" et, après 3 échecs, a finalement trouvé la clé contre Nadal dans l’O2 Arena la semaine dernière. Et il l’a fait, alors que le Taureau de Manacor servait pour le match à 5-4 dans le deuxième set. Loin d’être seulement au niveau tennistiquement, il l’a aussi été mentalement et tactiquement.

"Ces dernières années, Thiem est devant le 'Big 3' en termes de victoires"

Toni Nadal, "Thiem, Medvedev, Tsitsipas et Zverev ont fait un pas en avant définitif"

C’est peut-être la grande différence qui symbolise l’évolution de ce rapport de forces. "Quand ces jeunes rentrent sur le court, ils ne partent plus du tout battus. C’est vraiment du 50-50 dans leur tête, ce qui n’était pas le cas il y a 3-4 ans. Pour Thiem à l’époque, c’était peut-être du 75-25 contre lui. Ça joue énormément, ça change tout. L’approche du match est complètement différente", constate Paul-Henri Mathieu. Autre signe que les temps changent et que les challengers ont le vent en poupe : la dernière chronique dans le journal espagnol El País de Toni Nadal, pourtant pas connu pour son indulgence pour la jeune génération à laquelle il a souvent reproché de ne pas assez travailler.

Pour "Tonton Toni", cette fois, une étape décisive a été franchie. "Je suis convaincu que Dominic Thiem, Daniil Medvedev, Stéfanos Tsitsipas ou Alexander Zverev, sans parler des autres, ont fait un pas en avant définitif. Tout comme je le suis aussi que Novak Djokovic, Roger Federer et Rafael [Nadal] vont continuer à se battre à la limite de leurs forces pour gagner en Grand Chelem et dans les tournois les plus importants. Le panorama qui se dessine à l'horizon pour les amateurs de tennis est vraiment passionnant", a-t-il considéré. Les Grands Chelems, justement. C’est peut-être encore là que le bât blesse.

Car si Thiem a brisé la série de 13 Majeurs consécutifs enlevés par le trio infernal, les circonstances à Flushing Meadows l’été dernier atténuent quelque peu la portée de la performance. En l’absence de Nadal (choix) et de Federer (blessé) et grâce à la disqualification (logique) de Djokovic, il l’a accomplie sans avoir à croiser la route des légendes. Quelques mois plus tôt à Melbourne, il avait réussi à terrasser l’Espagnol pour finalement échouer devant le Serbe au bout du suspense en finale. Même constat pour Medvedev qui, malgré la confiance exceptionnelle sur laquelle il surfait l’an passé lors de l’été 2019, avait cédé contre le Taureau de Manacor à New York, toujours lors de la manche décisive.

Ce qui a changé chez Thiem ? "Il s’est rendu compte qu’il était à la hauteur de Nadal, physiquement"

En 5 sets, avantage Big 3 sous conditions

Est-ce à dire que le "Big 3" bénéficie toujours d’une marge substantielle sur les plus grandes scènes et dans ce format long ? La réponse varie sûrement selon les cas et les circonstances. Pour Roger Federer et ses 39 ans, le défi physique semble de plus en plus difficile à soutenir. "Honnêtement pour lui, j’ai du mal à croire que ce soit un avantage. On ne sait pas comment il va récupérer. En toute sincérité, je pense que lui-même, au fond de lui, ne le sait pas. Quand tu arrêtes pendant longtemps, surtout à cet âge-là, tu ne sais pas comment tu vas te sentir quand tu vas reprendre. Même s’il a un style de jeu grâce auquel il peut abréger les échanges, sur la durée de tout un tournoi, enchaîner les matches en 5 sets, ça paraît hyper compliqué", analyse notre consultant.

En admettant que le Suisse recouvre l’intégralité de ses moyens, les cinq sets ne devraient plus représenter une réelle protection. Sauf peut-être à Wimbledon où sa technique et son aura font de lui une statue toujours aussi difficile à déboulonner. Mais pour ses vieux rivaux espagnol et serbe, les données sont différentes. Nadal l’a d’ailleurs encore montré de manière éclatante l’automne dernier lors de son 13e sacre à Roland-Garros. "Pour Rafa sur terre, ce format des 5 sets est encore un avantage. C’est tellement lui qui maîtrise le jeu, qu’il se fatigue moins que son adversaire. Et ça lui laisse une marge d’erreur plus importante que sur un match au meilleur des trois manches. Il peut se 'trouer' sur un set et se rattraper. Plus le match est long, plus sa marge s’accentue."

Si l’impression dégagée est moins féroce, Djokovic reste aussi la référence en Grand Chelem sur dur. Indéniablement, le Serbe l’a échappé belle en finale du dernier Open d’Australie, c'est pourtant lui qui a encore terminé le plus fort. Reste que pour déloger les trois monstres de leur piédestal, il faudra aussi faire preuve d’une régularité hors norme sur tous les terrains. Thiem, par exemple, n’a jamais fait mieux qu’un huitième de finale à Wimbledon. L’allergie au gazon n’est pas rédhibitoire dans la lutte pour la place de numéro 1 mondial vu qu’il s’agit de la surface sur laquelle on joue le moins, mais y accomplir quelques progrès ne pourrait que servir ses intérêts.

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Un idéal de constance indépassable mais à poursuivre

Le constat est le même pour Medvedev qui n’a pas dépassé le 3e tour au All England Club, malgré la qualité de son service. Et le Russe a aussi fait l’étalage de ses limites sur l’ocre de Roland-Garros où il n’a toujours pas franchi… le 1er tour en 4 participations. "C’est sur cette surface où sa marge de progression est la plus grande, acquiesce Paul-Henri Mathieu. Mais vu qu’il a une bonne lecture du jeu, qu’il se déplace très bien et qu’il sait ne pas commettre de fautes, il va être à un moment donné dur à maîtriser et à battre sur terre battue. Ce n’est pas parce qu’il ne joue pas en volume avec beaucoup de lift qu’il n’y arrivera pas." A Monte-Carlo en 2019, il avait ainsi prouvé qu’il en était capable en atteignant le dernier carré, puis la finale à Barcelone dans la foulée.

Il faut dire que l’hydre à trois têtes Djokovic-Nadal-Federer a placé la barre tellement haut que comparaison n’est pas forcément raison. Mais c’est bien vers cet horizon d’excellence que ses jeunes concurrents ont le regard fixé. Prenez Alexander Zverev par exemple : après avoir rapidement gagné en Masters 1000 et fait son entrée dans le Top 10 très jeune, il a eu du mal à confirmer en Grand Chelem… jusqu’à cette année. Demi-finaliste à l’Open d’Australie et finaliste à l’US Open, l’Allemand a repris sa progression. Si techniquement, son jeu vers l’avant et à la volée est encore très perfectible, mentalement, il semble avoir franchi un cap.

Afin de jouer les premiers rôles en Majeur, il a mis tous les atouts de son côté en s’adjoignant les services de David Ferrer l’été dernier. "On l’a aussi vu aller au bout en ATP 250 récemment (doublé à Cologne, NDLR). Il a gagné en constance. Physiquement, je le trouve hyper fort. Il avait surtout un problème de confiance et des écarts beaucoup plus importants en termes de niveau de jeu que les autres joueurs. C’est ce qui pouvait lui faire défaut. Et je pense que David Ferrer, sur ce côté-là, peut lui apporter quelque chose", observe notre consultant. Ce choix en inspire d’autres : les récentes déclarations de Félix Auger-Aliassime en quête d'un mentor qui a gagné en Grand Chelem (ou mené un joueur à la victoire) vont dans ce sens.

Masters - Medvedev : "Jouer d'autres finales contre Thiem"

Le nombre fait la force : "On sera au moins 5 ou 6 à les challenger"

Cette détermination à trouver le détail qui fera la différence sera sans doute clé pour prendre la place des grands. On le sent aussi bien dans le perfectionnisme d’un Tsitsipas – même s’il se perd parfois encore dans cette quête quasi-artistique au détriment de l’efficacité – que dans l’énergie folle déployée à chaque frappe par un Andrey Rublev qui a gagné plus de titres (5) et de matches (41 comme Djokovic) en 2020 que n’importe qui. Il faut dire que ces jeunes ont été nourris au biberon par les exploits du "Big 3" et ont identifié leurs qualités.

L’émergence d’un Jannik Sinner, plus jeune quart-de-finaliste à Roland-Garros à 19 ans depuis un certain Rafael Nadal en 2005, est un nouvel exemple de maturité précoce. On suivra aussi avec attention sa progression, lui qui compte déjà un titre à son palmarès. Si Djokovic, Nadal et Federer ont bien l’intention de tenir encore fermement la barre l’an prochain et que rien ne dit qu’ils n’y parviendront pas, c’est bien la volonté partagée de les faire tomber et la diversité de l’opposition qui promet de rendre la suite excitante.

"Le Big 3 a tant fait pour le tennis. Ils ont amené tellement de nouveaux fans. Mais ils finiront par s'arrêter, un jour. Notre challenge, ça sera de garder tous ces fans. Il faudra qu'on arrive aussi à être de grandes stars. Ces prochaines années, Roger [Federer], Rafa [Nadal] et Nole [Djokovic] seront encore compétitifs pour les grands titres. Mais avec Daniil, Sasha [Zverev], Stefanos [Tsitsipas] ou Rublev, on sera au moins cinq ou six à les challenger", déclarait Dominic Thiem au soir de la finale du Masters. Le temps faisant son œuvre, le passage de témoin se rapproche inéluctablement. Mais il serait préférable qu’il ait lieu sur le court. Les jeunes (et moins jeunes) loups semblent désormais avoir les moyens de leurs ambitions.

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