L'US Open choque avec son "nouveau" double mixte : "L'idée est brillante, mais n'appelez pas ça un Grand Chelem !"
Par Rémi Bourrieres
Mis à jour 25/06/2025 à 13:57 GMT+2
En transformant son épreuve du double mixte en une sorte d'exhibition richement dotée et désormais seulement accessible aux meilleurs joueurs et joueuses de simple, l'US Open s'est assuré de créer un gros buzz. Mais son idée, au-delà d'un certain mépris manifesté pour les spécialistes et pour l'histoire du jeu, trahit aussi, une fois de plus, l'anarchie totale de la gouvernance du tennis.
Kristina Mladenovic et Ivan Dodig en finale du double mixte de l'Open d'Autralie 2022
Crédit: Getty Images
Kristina Mladenovic a décidément passé un très mauvais mois de février 2025. À peu près au même moment où elle devait mettre sa carrière entre parenthèses pour soigner une blessure chronique devenue insupportable, l'ancienne n°1 française a également appris, à cette date, la décision de l'US Open de révolutionner dès cette année son épreuve de double mixte, de laquelle elle se retrouve exclue ipso facto, comme la plupart des spécialistes.
Rappelons déjà, en quelques points, le nouveau format de ce double mixte qui marquera une rupture sans précédent avec ce qui se faisait pour ainsi dire depuis toujours :
- L'épreuve se disputera sur deux jours, les 19 et 20 août, pendant la semaine des qualifications désormais rebaptisée "US Open Fan Week".
- Elle réunira 16 équipes, huit directement qualifiées selon les classements de simple cumulés des deux partenaires (au 28 juillet), les huit autres désignées sur invitation.
- Les matches, tous programmés sur le Stadium Arthur-Ashe ou le Stadium Louis-Armstrong, se joueront en short-sets de quatre jeux (à l'exception de la finale, en six jeux), avec "no-ad" et super tie break en guise de troisième set.
- L'équipe gagnante repartira avec un chèque d'un million de dollars.
La semaine dernière, avec étrangement un mois d'avance sur la date du "cut", l'US Open a d'ores et déjà communiqué une liste de 16 équipes qui, effectivement, mettent l'eau à la bouche. Du très glamour Carlos Alcaraz/Emma Raducanu au très solide Jannik Sinner/Emma Navarro en passant par les intrigants Novak Djokovic/Olga Danilovic, Grigor Dimitrov/Aryna Sabalenka, Daniil Medvedev/Mirra Andreeva ou Lorenzo Musetti/Jasmine Paolini, jamais l'entry-list d'un double mixte n'avait déchaîné autant de passion.
"En termes de stratégie business, c'est une idée brillante, reconnaît Kristina Mladenovic, victorieuse de neuf titres majeurs en double dont trois en mixte. Cela garantit à l'US Open une troisième semaine beaucoup plus lucrative au niveau billetterie, consommation sur place et, j'imagine, droits télés. Mais sportivement, c'est problématique car on touche là à l'essence du tennis. Un Grand Chelem, c'est une compétition ancrée dans l'histoire, en simple et en double. Et là, tout d'un coup, le double devient une super exhibition sans que rien ni personne n'ait son mot à dire. Il n'y a aucun souci pour faire un tel événement mais surtout, n'appelez pas ça un Grand Chelem !"
Kristina, qui a fortement reculé en simple ces dernières années en raison de cette blessure chronique sur laquelle elle n'a jamais souhaité s'épancher, voit pour ainsi dire son métier purement et simplement remis en question aujourd'hui, à l'instar de nombreux spécialistes écartés par une décision prise de manière unilatérale. Et sans sommation préalable.
Que les gens préfèrent voir jouer Carlos Alcaraz que moi, c'est une évidence. Mais la forme est un peu choquante. La morale, encore une fois, c'est que les Grands Chelems font vraiment ce qu'ils veulent.
"Personne n'a été concerté, c'est ça qui fait le plus peur, s'inquiète Edouard Roger-Vasselin, dernier vainqueur français d'un Grand Chelem en double mixte, lors de Roland-Garros 2024, avec l'Allemande Laura Siegemund. Personnellement, je l'ai su une semaine avant que ça ne sorte dans les médias, via un communiqué interne. Que les gens préfèrent voir jouer Carlos Alcaraz que moi, c'est une évidence. Mais la forme est un peu choquante. La morale, encore une fois, c'est que les Grands Chelems font vraiment ce qu'ils veulent. Toucher au double mixte, pour la plupart des gens, ce n'est peut-être pas très grave. Mais la prochaine étape, c'est quoi ?"
C'est, effectivement, l'une des grandes questions de fond. Cela fait un moment que le double, beaucoup moins générateur de recettes que le simple, est dans le viseur de nombreux organisateurs. Quand on sait que l'US Open, historiquement, a souvent été moteur d'innovations reprises ensuite par les autres Grands Chelems (le tie break, les night-sessions, le "shot-clock", etc), on peut se demander si le double ne va pas finir par être relégué, à terme, au rang d'exhibition.
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Un pur point de double remporté par Roger-Vasselin et Flipkens
Video credit: Eurosport
Car au fond, personne n'est dupe. Aussi alléchante soit sa liste d'engagés, en rappelant que celle-ci n'est pas définitive, le nouveau double mixte de l'US Open n'est rien d'autre qu'une super exhibition. Cela n'a rien d'un gros mot. Cela n'empêchera probablement pas son succès populaire et son tourbillon d'images au buzz assuré (on imagine déjà ce ralenti sur un clin d'œil langoureux de Carlos Alcaraz à Emma Raducanu qui recevra plusieurs centaines de milliers de "like" sur les réseaux…). Mais c'est néanmoins une page tournée, brusquement, sur plus d'un siècle et demi d'histoire.
Quand on entend les participants dire qu'ils vont bien s'amuser tout en se préparant pour l'US Open, c'est gênant. Un Grand Chelem, ce n'est ni une préparation, ni un amusement.
"L'épreuve va être "fun" mais elle va être jouée en détente, comme le "Tie Break Tens" avant Indian Wells : bien sûr, les joueurs vont essayer de gagner mais ils ne vont pas prendre le risque non plus de se griller inutilement à quelques jours d'un Grand Chelem en simple, poursuit "ERV", 6e joueur mondial en double en 2014. Et malgré tout, au bout du compte, les vainqueurs recevront le titre officiel de vainqueur du double mixte de l'US Open. Sauf que ce sera dur de les considérer comme tels..."
"Rien que la communication est mauvaise, poursuit "Kiki", qui est la joueuse française la plus titrée en double dans l'ère Open. Quand on entend dire des participants qu'ils vont bien s'amuser tout en se préparant pour l'US Open, c'est gênant. Un Grand Chelem, ce n'est ni une préparation, ni un amusement. Ce sont des années de sacrifice. Quand tu es petit, tu rêves d'en gagner un, même en double. Tu n'as pas envie de voir ton sport se transformer en gigantesque show, même si cela va effectivement rapporter énormément d'argent."
L'argent, toujours l'argent… Il n'aura échappé à personne que la tendance des Grands Chelems, ces dernières années, est de créer une troisième semaine de tournoi en "marketant" au maximum celle des qualifications. La "Fan Week" de l'US Open, durant laquelle se déroulera donc désormais le double mixte, n'est qu'une variante de l'"Opening Week" créée par l'Open d'Australie et Roland-Garros. Avec une bonne dose de cynisme commercial en plus, tout de même. Car derrière l'événement à succès, c'est mine de rien une grande claque portée aux règles sportives traditionnelles.
Une "claque" aux règles et à l'éthique sportive
Normalement, on entre dans le tableau d'un Grand Chelem de double via son classement… de double. Vouloir changer la règle, pourquoi pas. Prendre des mesures incitatives pour que les meilleurs joueurs et joueuses de simple jouent davantage le double, et créer ainsi des confrontations entre spécialistes et non spécialistes, cela semble même une très bonne idée. Mais qu'un organisateur puisse rebattre les cartes du jour au lendemain, sans prévenir personne, tout en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui se sont battus "légalement" pour gagner leur place, cela pose tout de même de sérieuses questions.
"Cela n'a pas de sens de faire une épreuve sans autoriser tout le monde à jouer, ou plus exactement sans autoriser tout le monde à s'inscrire équitablement, estime Roger-Vasselin. C'est dommage car moi, j'aurais bien aimé qu'on me donne la possibilité de jouer contre Alcaraz et Raducanu. Mais, sauf si je parviens à convaincre Coco Gauff de jouer avec moi, auquel cas j'aurais peut-être une chance d'avoir une wild-card, on ne me donne même pas cette chance. La meilleure idée aurait peut-être été de "mixer" les deux, spécialistes et stars."
Enfin, last but not least, Mladenovic met l'accent sur deux autres problèmes : la concurrence, en termes d'image, avec les tournois "réguliers" du circuit organisés pendant cette semaine des qualifications de l'US Open (Monterrey et Cleveland côté WTA, Winston-Salem côté ATP) ; et la question du budget engagé par les organisateurs new-yorkais pour cette révolution silencieuse au goût aigre-doux.
"On entend dire depuis des années que les fonds soulevés par les Grands Chelems ne sont pas redistribués comme il le devrait, conclut l'ancienne n°1 mondiale de la discipline (2019). Et là, quand on voit le prize-money proposé pour des joueurs qui n'en ont pas besoin – mais qu'ils vont prendre volontiers -, c'est un peu dérangeant. Depuis quelque temps, on a l'impression que tout part un peu dans tous les sens et on se demande où va notre sport. Qu'est-ce qui cloche au point que l'on veut toujours tout changer ? C'est quand même dommage qu'on n'ait pas un socle, une sorte d'autorité supérieure en charge de protéger l'histoire du tennis et ses traditions."
Telle est en effet l'impression générale qui se dégage de cette drôle d'affaire. Comme on dit dans ces cas-là, laissons sa chance au "produit" en espérant qu'un effet positif s'en dégage, à savoir la promotion d'une discipline qui tend il est vrai, et de plus en plus, à passer sous les radars et à désintéresser les suiveurs. Si c'est le cas, rien à dire : l'US Open aura réussi un coup magistral. Mais on va être honnête : difficile de croire que le sport passe ici en premier…
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