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Del Potro : Parce que c'était lui, parce que c'était moi

Del Potro : Parce que c'était lui, parce que c'était moi

Le 28/08/2019 à 06:40Mis à jour Le 28/08/2019 à 16:26

US OPEN – Il y a dix ans, Juan Martin Del Potro remportait son premier et peut-être dernier titre du Grand Chelem. C'était ici, à Flushing Meadows, où il avait à nouveau atteint la finale l'an passé. Maudit des années 2010, l'Argentin a été privé par sa fragilité physique de la carrière que son talent, au sens large, méritait. Il manque.

Lundi. Dans le dédale de couloirs irriguant les gigantesques entrailles du court Arthur-Ashe, je m’égare. Au hasard d'un mur, je tombe sur Juan Martin Del Potro. Il sourit. Moi aussi, en le voyant. Il m'apparait rajeuni. Resplendissant, aussi. Mais ce Delpo de papier glacé appartient au passé. Il n'a pas la chair et le sang du présent. Figé dans le temps derrière son cadre en verre, il affiche le visage d'un bonheur simple mais total, sans savoir que ce triomphe-là n'aura peut-être, n'aura sans doute, jamais de lendemain.

La photo date du 14 septembre 2009. Dix ans déjà, à une poignée de jours près ce qui, au passage, file un coup de vieux, à lui comme à nous. Ce jour-là, l'Argentin intègre la galaxie des vainqueurs en Grand Chelem en mettant fin au règne new-yorkais de Roger Federer. Deux jours plus tôt, il avait matraqué Rafael Nadal en demi-finale, infligeant au Majorquin, certes diminué, la plus lourde défaite de toute sa carrière dans un Majeur. Cet enchainement-là (battre Roger et Rafa sur la voie du sacre), en dehors de Novak Djokovic, personne d'autre ne l'a réussi.

Juan Martin del Potro et Roger Federer après leur finale à l'US Open en 2009.

Juan Martin del Potro et Roger Federer après leur finale à l'US Open en 2009.Getty Images

Ce sacre à moins de 21 ans avait autant valeur de point d'exclamation sur le coup que de promesse d'avenir. Plus qu'une promesse. Presque une garantie. Doté du jeu et du caractère propres aux vrais grands champions, Del Potro, dernier vainqueur majeur de la décennie, s'annonçait comme un des personnages centraux de la suivante. L'histoire ne pouvait pas s'écrire autrement. La suite, vous la connaissez tous. Bâtie sur un socle de béton, la Tour de Tandil était malheureusement sculptée de porcelaine. Avec Michael Chang, il est donc devenu le seul vainqueur de Grand Chelem à moins de 21 ans à ne jamais doubler la mise. Non que celle-ci soit honteuse, mais il rêvait sans doute compagnie plus flatteuse.

De blessure en blessure, de rechute en rechute, JMDP est devenu le géant fragile du circuit. Des quarante tournois du Grand Chelem des années 2010, il en aura ainsi suivi dix-sept depuis l'infirmerie. Presque un sur deux. L'US Open 2009 n'a jamais eu de petit frère. Fils unique d'une gloire précoce mais solitaire. La carrière de Del Potro, c'est un point d'interrogation, un "et si...", un tissu d'hypothèses.

Mais ces conjectures n'ont ni grand sens ni grand intérêt puisque de réponse, il n'existe pas. Au mieux, chacun peut émettre un avis, aussi vain que les éventuelles contradictions que l'on pourrait y apporter. Le mien, pour ce qu'il vaut, est qu'il aurait pu, aurait dû se situer, en termes de palmarès, à mi-chemin entre le monstrueux trio de notre temps et la doublette Murray-Wawrinka. Le Big Four eut été Big 5, dans un registre plus proche de l'Ecossais que du Suisse, de l'Espagnol et du Serbe. Sans avoir une telle propension à la gloutonnerie, il n'aurait pas dû rester que le coup d'une quinzaine. Así es la vida, Juan Martin...

Malgré cette décennie en pointillés, renaissance après renaissance, Juan Martin Del Potro a laissé une empreinte forte qui l'isole du commun des champions avec une seule victoire majuscule. Il ne sera jamais Federer, Nadal ou Djokovic, mais il n'est pas Gomez, Johansson, Gaudio ou Costa. Son aura n'est pas moindre que celle d'un Gustavo Kuerten, par exemple. Sa lumière n'aura jamais autant scintillé qu'à New York où, ces dernières années, il était redevenu un acteur essentiel, jusqu'à s'approcher tout près d'un nouveau Graal. L'an dernier, il avait même atteint la finale, la deuxième de sa carrière, dix ans après.

Voilà pourquoi son absence laisse un vide. Voir un joueur, quel qu'il soit, se blesser sérieusement, est toujours une sale nouvelle. Mais dans son cas, la chose touche encore davantage. Elle me touche davantage, en tout cas. En le regardant derrière sa vitre, j'aurais aimé le sortir du cadre pour le remettre à sa place, sur le court.

Pour le joueur, mais aussi en raison de son parcours ou sa personnalité, j'ai toujours eu une grande sympathie pour Juan Martin Del Potro. Peut-être même une forme d’affection. Pourquoi aime-t-on un champion ? Cela tient au moins autant à ce qu'est le dit champion (style d'homme ou de joueur) qu'à ce que nous sommes. Certains nous parlent plus que d’autres. C’est comme ça. Car, au fond, l'attirance et l'admiration pour un sportif de haut niveau n'ont besoin ni de justification ni de rationalité. Ces choses-là se ressentent, plus qu'elles ne s'expliquent.

C’est exactement ce que Montaigne disait de son amitié pour Etienne de La Boétie dans ses Essais, évoquant un "mélange universel" : "Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi." Et Montaigne de parler de "je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union." Le rapport à un champion a des allures d’amitié unilatérale. Juan Martin Del Potro n'est pas mon ami et je suis encore bien plus loin d'être le sien, mais quand il n'est pas là, comme dans cet US Open, autrement que dans un cadre de verre sur un mur, je ne peux m’empêcher de trouver qu’il manque quelque chose.

Juan Martin Del Potro en 2009.

Juan Martin Del Potro en 2009.Getty Images

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