Kristie Ahn, une certaine idée du destin
Publié 31/08/2019 à 02:33 GMT+2
US OPEN - Des débuts à Flushing à 16 ans, une décennie d'absence puis un retour fracassant dans le grand tableau à 27 printemps. Voilà la drôle de trajectoire de l'Américaine Kristie Ahn, qui tentera samedi contre Jelena Ostapenko de se hisser en huitièmes de finale. Une histoire comme en recèle souvent l'histoire du Grand Chelem, dont la grandeur ne tient pas qu'à ses plus grandes figures.
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Crédit: Eurosport
La légende du tennis tient à ses champions les plus illustres. A ses finales inoubliables. On a fait des films de la rivalité Borg – McEnroe. On a écrit des livres sur la finale de Wimbledon 2008 entre Federer et Nadal. Et je ne doute pas qu'on reparlera dans vingt, trente ou cinquante ans, via des témoignages ou des archives, des plus grands duels livrés par Federer, Nadal et Djokovic, pour rappeler, par devoir ou par plaisir, ce qu'ils auront été.
Chez ces gens-là, on gagne, monsieur. Ils confèrent sa grandeur au Grand Chelem. Mais pas forcément son charme.Il faut trouver celui-ci ailleurs, dans des accomplissements moins prestigieux mais pas moins dignes de notre intérêt et de notre respect. Quand certains prennent l'autoroute de la gloire, d'autres empruntent les chemins de traverse vers des succès plus intimes. La réussite ne se mesure pas qu'à l'aune des palmarès.
Ce qui rend fascinant ces tournois, c'est que ces routes-là, si différentes, se trouvent le temps de deux semaines en parallèle, à défaut de toujours se croiser. Comme si, pour manier la métaphore footballistique, on joignait la Coupe de France et la Ligue des champions.
Destins tennistiques cabossés
Il est rarissime qu'une quinzaine majeure n'accouche pas d'au moins une ou deux histoires de ce type. Marcus Willis, il y a trois ans, à Wimbledon. Virginie Razzano, lorsqu'elle avait battu Serena Williams à Roland-Garros dans un contexte personnel hors-normes. Et tant d'autres.
Cet US Open 2019 ne déroge pas à la règle. Il est même plutôt généreux en la matière. Prenez Paolo Lorenzi et Dominik Koepfer. Deux profils et deux histoires différentes, mais une même divine surprise. Le vétéran italien battu en qualifications et rattrapé par le col en tant que lucky loser, a livré et gagné deux marathons contre deux minots, et l'Allemand de 25 formé aux Etats-Unis en université, s'est qualifié pour les huitièmes de finale.
Chez les dames, deux destins tennistiques cabossés bénéficient depuis quelques jours d'un regain de flamme aussi inattendu que spectaculaire. Deux Américaines, en prime, élément à la fois moteur et multiplicateur de leurs exploits. Jouer à domicile peut parfois inhiber, mais aussi transcender.
2008 – 2019, l'odyssée de Kristie Ahn
Il y a d'abord Taylor Townsend. 23 ans. Des saisons de galère. De doutes. "Beaucoup de 'haters', de gens qui m'enfonçaient dans le doute, alors que je n'avais pas besoin de ça", explique-t-elle. Elle a tout entendu, tout subi, des critiques sur son poids aux incitations à raccrocher. Samedi, elle jouera pour une place en huitième de finale de l'US Open, après avoir terrassé Simona Halep sur le Louis-Armstrong au 2e tour, en pratiquant un tennis succulent, d'un autre temps, d'un autre esprit. Offensif et créatif.
Townsend revient de loin, mais Kristie Ahn, elle, émerge de nulle part. Elle est vraiment l'histoire la plus folle de ce tournoi. L'immense majorité d'entre vous n'en a sans doute jamais entendu parler. A 27 ans, elle vient de remporter ses deux premiers matches en Grand Chelem, notamment en battant dans la nuit du court numéro 5 au 1er tour Svetlana Kuznetosva, ancienne championne de Flushing et récente finaliste à Cincinnati. Premier succès... onze ans après sa première apparition.
2008. Kristie Ahn a 16 ans et un avenir brillant. Sortie des qualifications, elle s'incline d'entrée face à Dinara Safina. Peu importe. La native du New Jersey est comme chez elle à Flushing et elle s'imagine, année après année, fouler les courts du Queens. Mais jusqu'à cette semaine, on ne l'avait plus revue dans le tableau principal de l'US Open.
Un an après ses premiers pas, Ahn disparait au 2e tour des qualifications. Le tennis lui pèse, déjà. "En un an, a-t-elle raconté mardi, tout avait changé. C'est drôle parce que, en quittant Flushing en 2008, j'étais persuadée que je reviendrai tous les ans. Mais à 17 ans, j'étais vidée mentalement, comme un burn out. J'avais eu une wild-card pour les qualifications, mais je n'avais même pas envie d'y aller."
Pendant des années ans, elle disparaitra totalement du circuit, avant de tenter un comeback. En 2014, encore jeune (elle avait 22 ans), elle passe un deal avec ses parents. Pendant trois ans, ils acceptent de l'aider financièrement. "Mon père tenait le compte à rebours, il me disait 'attention, c'est presque la fin de 2017 !' prépare-toi à trouver du boulot", rigole-t-elle aujourd'hui. Du boulot, elle en aurait trouvé. Diplômée de la prestigieuse université de Stanford (où elle a continué à jouer au tennis au niveau universitaire), Kristie Ahn est une tête. Voilà pourquoi son paternel aurait préféré la voir capitaliser sur ses brillantes études que de s'obstiner, des années après, à retenter sa chance dans le tennis, ce milieu si précaire dès que l'on s'éloigne de ses sommets.
La Jersey Girl raccroche suffisamment les morceaux pour prolonger l'improbable aventure au-delà de 2017. En janvier 2018, elle intègre même le tableau principal de l'Open d'Australie en décrochant une invitation grâce à ses performances dans le America Wild-card Challenge. Elle s'incline en deux sets contre Strycova, mais humer ce parfum-là lui fait un bien fou, d'autant qu'elle touche alors le meilleur classement de sa carrière : 105e. A l'US Open, après trois échecs en qualifications ces trois dernières années, elle décroche cette année une entrée dans le tableau, toujours par l'intermédiaire du America Wild-card Challenge. La suite, ce sont ces deux premiers tours en forme de conte de fée.
Vies de roman
"Je me suis posée beaucoup de questions. En 2016, je perds au dernier tour des qualifications contre Elise Mertens et elle a fini dans le Top 20. J'avais fini par me dire 'je ne rejouerai jamais l'US Open', avoue l'Américaine. Mais aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir bouclé la boucle. Je suis en paix, je peux mettre 2008 derrière moi, ça ne me hante plus."
Reste un souci, conséquence de son parcours dans ce tournoi 2019 : "Maintenant, plaisante encore Kristie Ahn, mon père est inquiet". Le monde des grandes entreprises où sa place est gardée au chaud attendra encore. Le tennis a longtemps été son avenir, puis du passé, elle le bouffe maintenant au présent. Kristie Ahn et Taylor Townsend sont peut-être au début de quelque chose. Ou pas. Mais elles peuvent témoigner que rien ne remplace la persévérance et la force de conviction.
C'est peut-être de ces histoires-là dont il faudrait tirer des livres, car ce sont des vies de roman. Et de sacrées sources d'inspiration. Chacun d'entre nous peut s'y reconnaitre, s'y retrouver, au moins partiellement. Quand la trajectoire des plus grands champions nous échappe, parce qu'elle demeure exceptionnelle, ces destins si communs mais tellement hors normes possèdent une sacrée force évocatrice.
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