Wimbledon forever, Wimbledon mon amour

Wimbledon a toujours été mon tournoi du Grand Chelem préféré. Beauté des courts en gazon, ambiance très particulière du Centre Court, charme des annexes façon campagne, tradition du blanc, tableaux d’affichage des scores. Et le poids de l’Histoire du jeu… Tous ces éléments, et bien d’autres encore, m’ont fait aimer plus que tout autre cet événement majeur de la saison de tennis.

Vue générale sur le All England Lawn Tennis and Croquet Club de Wimbledon.

Crédit: Getty Images

De mes très jeunes années, il me reste quelques souvenirs épars de tennis à la télévision : le diamant dans l’oreille du beau Victor Pecci en finale de Roland-Garros 1979, quelques rencontres du tout gamin Yannick Noah ou encore la résistance de Jean-François Caujolle face à Jimmy Connors, Porte d’Auteuil également…
Mais le plus marquant, celui qui m’a fait définitivement aimer ce sport, c’est ce tie-break historique entre Björn Borg et John McEnroe au quatrième set de la finale de Wimbledon 1980. Interminable et passionnant jeu décisif, finalement remporté 18 points à 16 par l’Américain, avant la victoire finale du Suédois 8-6 au cinquième set et cette célébration à genoux restée célèbre, tout comme ce match d’anthologie.
À l’époque, au sortir de la terre battue et de Roland-Garros, suivre Wimbledon n’est pas chose aisée et se révèle même frustrant. Antenne 2 diffuse seulement quelques heures par jour du tournoi, l’après-midi, et uniquement le Centre Court. Le contraste avec le Grand Chelem parisien est saisissant, on a le sentiment d’entrer dans une sorte de temple dédié au tennis. Le bruit feutré des balles, le public respectueux et connaisseur, le jeu systématique ou presque du service-volée et cette antre, dont on ne voit finalement que peu de choses, dont on doit imaginer l’architecture globale ainsi que l’environnement, amènent une part de mystère qui attire forcément.
Il me revient ainsi des images, à l’heure du goûter, du Nesquik froid et du Crunch - pas le match de rugby, le chocolat qui croustille - du moustachu Mark Edmondson sous sa casquette, dans un mélange d’ombre et de soleil. Du héros local John Lloyd également, alors mari de Chris Evert, tentant de porter le plus haut possible les couleurs ternies de l’Union Jack, privé de titre chez les garçons depuis le dernier sacre de Fred Perry en 1936…
Et ce qui frappe d’entrée sur les rares images proposées au fan de tennis, c’est la beauté singulière du tableau d’affichage, réalisé par une prestigieuse marque de montres suisse, désormais très impliquée dans le tennis. Les chiffres sont beaux, le tableau est explicite et même le nom des joueurs interpelle : on y voit toutes les initiales de leur prénom. Ainsi McEnroe devient J.P. et Connors J.S. Quant aux joueuses, elles sont soit des Miss, soit des Mrs et Chris Evert sera donc pendant un temps Mrs J.M. Lloyd ! Cela peut paraître étonnant, mais le décor et l’ambiance rendent déjà ce tournoi très spécial à mes yeux.
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Chris Evert, ou plutôt Mrs. JM Lloyd, devant le fameux tableau de Wimbledon.

Crédit: Getty Images

Dans les années 80, terre battue et herbe sont deux surfaces radicalement différentes. Le gazon, très rapide, favorise le jeu de service-volée et possède ses spécialistes, tout comme la terre détient les siens. Le passage de l’une à l’autre est particulièrement délicat et rend assez dingue le triple doublé réussi par Borg. Les tableaux de Wimbledon regorgent de noms qu’on ne voyait pas trop sur la surface ocre : les Scanlon, Annacone, Odizor, Amritraj, Mayotte, Denton… Ils remplacent les Bengoechea, Luna, Lopez-Maeso, Arrese, Sundstrom, Carlsson… Ces tableaux que l’on découpe dans Tennis Magazine, Le Monde du Tennis ou Tennis de France, mettent en lumière cette richesse du sport à la petite balle devenue jaune depuis peu à Wimbledon. Ils mettent aussi en valeur l’éclectisme des tout meilleurs, ceux qui brillent partout.
Chaque année, je picore au maximum tout ce qui peut être proposé sur le tournoi londonien. En 1983, McEnroe survole l’édition mais l’attraction vient du Néo-Zélandais Chris Lewis, non tête de série et surprenant finaliste. En demi-finale, il remporte à la surprise générale LE match du tournoi face à l’élégant Kevin Curren, 8-6 au cinquième. Un premier loupé pour le Sud-Africain, qui m’inflige au passage une cruelle déception tant j’apprécie son jeu parfaitement adapté à l’herbe.
Puis survient le tournoi qui m’a peut-être le plus marqué, deux ans plus tard, en 1985. Petit à petit, Wimbledon devient un peu plus visible et on peut le suivre de manière plus assidue. J’ai bon espoir cette année-là car mes deux favoris, Henri Leconte et toujours Kevin Curren, sont en grande forme. Le Français élimine en huitièmes de finale Ivan Lendl, ce qui représente toujours un exploit, même sur gazon. Ce match, je vais le suivre chez mon frère qui habite à quelques encablures de mon collège et qui me prête les clés de son appartement à l’occasion du tournoi. On est en fin d’année scolaire et l’histoire ne raconte pas si un cours ou deux ont été délaissés au passage…
Curren, de son côté, réalise un triple exploit assez gigantesque : après avoir écarté Edberg en huitièmes, il écrase successivement le double tenant du titre John McEnroe en quarts (6-2, 6-2, 6-4) et le finaliste de l’édition précédente et double vainqueur du tournoi Jimmy Connors en demi (6-2, 6-2 6-1) ! Le titre lui est promis. Mais voilà, dans toute histoire il faut un méchant et là, ce sera un gamin de 17 ans, un certain Boris Becker… Il domine mon Henri en quarts de finale, l’année où ce dernier avait le plus de chances de s’imposer, avant de remporter le titre pour sa deuxième participation seulement, en se montrant plus fort mentalement en finale, un comble vu son âge !
Qu’importe, l’année suivante, je la tiens ma finale idéale ! Leconte se hisse cette fois en demi-finale et le Yougoslave Slobodan Zivojinovic aussi. J’apprécie cet immense serveur, l’un des premiers à avoir balancé des pralines à plus de 200 km/h après Roscoe Tanner. Son quart de finale met d’ailleurs en lumière deux aspects du jeu sur herbe : d’un côté le service, de l’autre la délicatesse, la main, le petit jeu du magicien Ramesh Krishnan, un régal à voir évoluer sur une surface qui permet au tennis indien de briller. Mais la poésie a ses limites, mes rêves aussi. Riton et sa patte gauche magique subit à nouveau la loi de Becker et Bobo résiste autant que la chèvre de Monsieur Seguin au loup Lendl mais finit lui aussi par succomber en cinq manches.
Becker devient le patron et on peut désormais voir aussi à la télé le court numéro 1 et ses fameux piliers en bois. Double tenant du titre, l’Allemand y perdra d’entrée à la surprise générale face à l’Australien Peter Doohan en 1987, le genre de surprise qui donne toujours des frissons. C’est l’année du sacre d’un autre "aussie", Pat Cash et son bandeau à damier ! Lendl laisse filer son ultime chance au cours d’une finale que je regarde seul chez mon oncle et ma tante qui nous ont conviés à déjeuner. Tout se passe dans le jardin, y compris l’après-midi, sauf pour moi, enfermé dans le salon devant la télé. C’est impoli ? Certes, mais c’est Wimbledon.
Nouvelle immense déception pour moi l’année suivante avec Mecir. Le "Chat" mènera deux sets à zéro contre Edberg en demi-finale avant de s’incliner en cinq manches malgré un break d’avance dans le dernier set. Mon tournoi s’arrêtera là, je boycotte la finale et le premier sacre du Suédois. Mais Wimbledon, c’est un éternel recommencement. À peine le tournoi achevé, sur un Centre Court pelé, on s’active pour permettre un an plus tard au vainqueur de fouler à nouveau ce joyau dans sa plus grande pureté verte. Et on replonge chaque fois dans cette frénésie de tennis sur "grass court", on est rassuré par le conservatisme et les traditions, les tenues blanches des acteurs ou celles, surannées, des arbitres et juges de ligne.
Au cours des années Sampras, une rencontre m’a marqué plus que tout autre : la demi-finale entre Cédric Pioline et Michael Stich en 1997. Un véritable chef-d’œuvre de tennis d’attaque, une ode au gazon, une empoignade en cinq sets dont on souhaiterait que sortent deux vainqueurs et aucun perdant. Arrivé depuis quelques semaines à Eurosport, c’est dans les locaux de notre chaîne que j’ai vécu ce moment de bonheur tennistique et la victoire du Français. Quatre ans plus tard, dans ces mêmes murs, je vais en revanche rater l’apothéose Ivanisevic, pour cause de finale reportée au lundi. J’avais tout prévu pour le dimanche, mais la pluie en a décidé autrement et je serai en train de commenter un autre programme au moment où le Croate réalisera enfin son rêve... Une frustration difficile à avaler, mais l’adolescence est loin, les impératifs ne sont plus les mêmes.
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Prêts pour Wimbledon ?

Crédit: Getty Images

Comme Eurosport n’en a plus les droits, et que lorsqu’on aime, on ne compte pas, je vais souvent poser des congés pendant la quinzaine londonienne afin de la suivre au plus près. Ce sera le cas pendant les années Federer. Avec une cerise sur le gâteau. Un ami à moi, fan de tennis, possède l’objet qu’il faut, l’objet qui permet de vivre en immersion dans le tournoi : la box Sky. Avec le fameux bouton rouge sur la télécommande qui donne accès au multicourts de la BBC... En un quart de siècle, je suis passé de bribes de match sur un unique court à la possibilité de voir tout, partout. Et on ne fait pas semblant : rendez-vous vers midi, avec de quoi se sustenter et boire, puis journée complète de tennis jusqu’à la dernière balle, doubles compris. Car à Wimbledon, il ne faut rien rater. Et c’est honnêtement le seul Grand Chelem pour lequel je peux réaliser une telle folie.
La BBC n’y est pas complètement étrangère et il faut rendre hommage à la chaîne publique britannique qui délivre un travail exceptionnel pendant ces deux semaines. Je n’ai pas évoqué la pluie, élément incontournable. Avant la construction des toits, une journée de pluie signifiait temps mort et occasion de faire – enfin – autre chose de mes journées ? Que nenni ! Car les Anglais ont l’expérience et ils sont capables de vous scotcher à leur antenne même quand ça ne joue pas, grâce à un "marbre" phénoménal, autrement dit des archives extraordinaires. Ainsi en cas d’interruption on pourra entendre en plateau McEnroe, Connors ou encore Becker délivrer leurs analyses et si le jeu ne reprend pas, qu’à cela ne tienne, on pourra voir par exemple un documentaire sur Becker, de sa naissance jusqu’à ses trois sacres wimbledoniens. Ou bien d’autres truffés d’images d’archives incroyables du tournoi !
Wimbledon, c’est ça, un événement historique à l’anglaise, protégé, choyé, qui se modernise tout en conservant ses traditions. Tout simplement LE plus grand tournoi du Monde.
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