Sans surprise, Valeriy Borzov vient de remporter la deuxième des douze séries du 100 mètres olympique. Dans le futuriste Olympiastadion de Munich flambant neuf, il s'est qualifié pour les quarts en cette matinée ensoleillée du jeudi 31 août 1972. Dossard numéro 932 épinglé sur un emblématique maillot rouge-communisme assorti à ses Adidas écarlates que sépare un short blanc, Borzov vient sans trop forcer d'établir un chrono assez moyen de 10"47.
Le sprinter russe est plus que jamais catalogué par les médias sportifs américains comme un "athlète usiné", un "produit de la science et du sport", "d'une précision quasi robotisée".
Son corps musculeux et massif (1,83m, 82kg) à la statuaire toute réaliste-socialiste dégage en effet une impression de puissance qui lui donne plus que son âge, 23 ans à peine. Le caractère slave se lit à travers les traits un peu asiatiques de son visage, ses yeux bleus perçants, son nez aquilin et des chevaux blonds légers coiffés "à la soviet" : courts et rabattus en arrière, une raie stricte sur le côté.
Les Grands Récits
Jones - Montgomery, le faux couple le plus rapide du monde
27/09/2022 À 22:25

Valeriy Borzov, "so Soviet".

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La caricature du robot

Une vision caricaturale occidentale oppose alors les sportifs "déshumanisés", sans joie, de l'URSS et des pays d’Europe de l'Est, aux athlètes américains cools, natures, souriants… et souvent black and beautiful ! Tels les trois rivaux US de Borzov sur 100 mètres, Eddie Hart, Rey Robinson et Robert Taylor, qui vont prendre part tout à l'heure eux aussi aux séries de ce jeudi matin…
"On m'appelait 'The human rocket', 'The robot' et autres qualificatifs de ce genre, s'en amusait Borzov en 2008 dans un docu TV américain. Moi, je gardais une attitude positive. Je pensais que les journalistes avaient le droit d'affubler les sportifs de toutes ces appellations mais je n'ai jamais été une machine. Le fait que je n'avais aucune expression, aucune émotion sur mon visage était vrai. C'était une tactique : ça me permettait de faire croire aux journalistes que j'étais un robot, mais j'étais un simple être humain, comme maintenant."
Il faut toutefois reconnaître aussi que même la propagande soviétique, qui exalte alors le scientisme d'un pays autrefois archaïque et désormais à la pointe de la conquête spatiale et de la recherche atomique, s'enorgueillissait du héros du Peuple, Valeriy Borzov, qu'elle qualifiait fièrement d'athlète "mi-homme, mi-machine" (sic)…
En cette période de Guerre Froide, l'Occident fantasme surtout sur les mystérieuses "méthodes scientifiques" du sport qui ont cours en URSS et dans ces pays de l'Est fermés au reste du monde alors que les campus universitaires US accueillent les athlètes étrangers venus de partout. C'est avec fascination et inquiétude qu'on observe les performances sportives sans cesse en progrès de ces Républiques socialistes.
Aux JO de Melbourne 1956 et de Rome 1960, l'URSS était passée devant les Etats-Unis au classement des médailles avant que l'Oncle Sam ne reprenne son leadership à Tokyo en 1964 et surtout à Mexico en 1968. L'athlétisme russe, qui ne produisait jusqu'alors que d'honnêtes fondeurs, a fait soudainement émerger un super sprinter, Borzov. Son plus illustre prédécesseur remontait à Nikolay Karakulov, champion d'Europe du 200 mètres en 1946…
En 1972, on sait en Occident que Valeriy Fylypovych Borzov est né le 20 octobre 1949 à Sambir dans l'oblast de Lviv en Ukraine, fils d'un officier de l'armée (d'où sans doute son port un peu guindé) et d'une institutrice. A 13 ans, s'il court le 100 mètres en 13 secondes, performance intéressante mais pas extraordinaire, ses bonds prodigieux de 6,28 mètres le prédestinent plutôt à devenir un spécialiste du saut en longueur. "Borzov n'est pas né rapide. Il l'est devenu", notait Raymond Pointu, journaliste du quotidien Le Monde qui couvrait les JO de Munich.

Valeriy Borzov

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Helsinki, l'Europe avant l'Olympe

On ignore en revanche que le célèbre entraîneur ukrainien, Boris Voitas, qui lui avait appris les principes basiques du sprint, l'avait repéré tôt puis sélectionné sur la base d'un test en fait très peu "scientifique" : "Nous étions quelques jeunes et on nous avait fait courir cent mètres en tenant entre nos mâchoires un petit tube cylindrique de papier, dévoilait encore Borzov en 2008. Ceux qui ne mordaient pas ce tube en l'écrasant de leurs mâchoires étaient considérés comme des sprinters, les autres étaient considérés comme de simples coureurs. Ça m'a aidé à développer la qualité principale d'un sprinter : le relâchement corporel."
C'est en 1966, à 17 ans, alors qu'il court désormais le 100 mètres en 10"5 secondes, qu'il entre à l'Institut d'Education Physique de Kiev où il y rencontre Valentin Petrovski. C'est ce mathématicien et professeur de biologie dédié aux techniques du sport (entrainements, préparation physique, mentale et diététique) qui va "fabriquer" le futur crack Borzov. Il applique à la fois à son jeune champion des méthodes très conventionnelles et d'autres programmes, en effet révolutionnaires, élaborés à l'Institut de Kiev.
Travaillant avec son équipe composée de mathématiciens et de divers scientifiques, Petrovski dissèque les courses de Borzov dans les moindres détails inédits. Ses réactions sont enregistrées et ses mouvements sont filmés selon un protocole de perfectionnement réservé aux grands danseurs des Ballets russes. Valeriy étudie aussi les "vidéos" des grands sprinters contemporains et ceux du passé, en analysant leur technique de départ : comment savoir gicler promptement des starting-blocks et comment adopter ensuite le meilleur angle d’inclinaison du corps. Il emprunte enfin à la très américaine Relaxation musculaire progressive d'Edmund Jacobson (médecin physiologiste universitaire de Chicago, 1888-1983). Elle lui fait consciemment ressentir l'effort de chaque muscle des jambes qu'il peut relaxer sur commande, parvenant naturellement à un relâchement corporel optimal.
Les performances au plus haut niveau et les titres s'enchaînent rapidement... En salle, d’abord, où il devient en 1968 co-recordman du monde du 60 mètres en 6"4 secondes. En 1968, il devient aussi champion d’Europe junior sur 100 m. Le 18 août 1969, à Kiev, il égale le record d'Europe du 100 mètres en 10"00 secondes (temps manuel). Un chrono qui suscite doutes et interrogations, mais qu’il fait taire un mois plus tard en remportant à 19 ans, le titre de champion d'Europe à Athènes en 10"4 secondes, malgré un fort vent défavorable !
Aux Championnats d'Europe d'Helsinki de 1971, il réalise même le doublé sur 100 et 200 en 10"27 et 20"30, loin devant tous ses concurrents... Petrovski n'a pas robotisé Borzov. Il a concouru à ce qu'il se révèle progressivement à lui-même, pas à pas : "Chaque course était un exercice calculé, minuté et chaque victoire, une nouvelle étape franchie, insistait-il en 2008. Nous n'avons jamais planifié d'objectifs que je n'aurais jamais été capable d'atteindre. Ces performances m'ont rendu confiant en mon potentiel et elles m'ont toujours maintenu mentalement équilibré."

Valeriy Borzov lors des Championnats d'Europe à Helsinki en 1971.

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Borzov ? Connais pas !
Mais c'est aussi en se mesurant aux meilleurs sprinters américains qu'il s'est hissé au sommet du sprint mondial. Si le Clash des Titans USA-URSS voit s’affronter depuis 1945 les deux superpuissances sur le terrain idéologique (Libéralisme capitaliste contre Collectivisme communiste) et géostratégique (Crises de Berlin et des fusées de Cuba, Guerre du Vietnam), le volet sportif participe également d'un fantastique concours de propagande qui fascine le reste de la planète.
Chaque année, depuis 1958, le fameux meeting d'athlétisme "USA vs USSR", qui se dispute à tour de rôle dans chacun des deux pays, est le théâtre de joutes épiques. Or, en juillet 1971, dans ce duel achevé sur un score de parité, Valeriy Borzov a gagné le 100 mètres en terrain ennemi, à l'Edwards Stadium de Berkeley. Un affront… C'est pourquoi il avait été officiellement classé numéro 1 mondial du 100 mètres cette année-là. Mais le camouflet de Berkeley avait vite été dissipé un an après, en juillet 1972, lors des toujours très attendues sélections préolympiques américaines.
Au célèbre Hayward Field de Eugene, Eddie Hart avait remporté le 100 mètres devant Rey Robinson. Les deux hommes avaient égalé le record du monde en 9"9 secondes (temps manuel), détenu conjointement par le champion olympique de Mexico Jim Hines, Ronnie Ray Smith et Charles Greene. Robert Taylor, troisième en 10"00, s'était également qualifié pour les JO de Munich prévus deux mois plus tard.

Eddie Hart.

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Symbole d'une hégémonie US, qui plus est surnuméraire, dans la discipline-reine de l'Olympisme, Eddie Hart, "l'Homme le plus rapide du monde" selon les médias US, en devient le favori incontestable à l'approche du rendez-vous munichois. C'est ce qu'on pense, du moins, dans le camp américain qui affecte d'ignorer Valeriy Borzov.
"Borzov ? Connais pas ! A Munich, le sprint sera une lutte entre les États-Unis et la Jamaïque. De Borzov il n'y aura point trace", avait péremptoirement claironné au début de la saison estivale de 1972 un certain Mel Pender, sixième de la finale de Mexico 68. Et puis, la domination états-unienne sur 100 m ne s'établissait-elle pas jusqu'ici à 12 victoires US sur les 16 éditions des Jeux, de 1896 à 1968 ?
Valeriy, ta course va commencer !
Et, en effet, en cette fin de matinée toujours plus ensoleillée du jeudi 31 juillet 1972, Rey Robinson (série 6, 10"56), Eddie Hart (Série 11, 10"47) et Robert Taylor (Série 12, 10"32) ont tous survolé la fin des qualifs du 100 m en se classant chacun premier de leur course avec une facilité déconcertante. Tout ce beau monde, les trois Américains, Borzov et le redoutable Jamaïcain Lennox Miller (médaille d'argent à Mexico), doit se retrouver à nouveau dans l'après-midi sur le tartan d'un Olympiastadion qu'on espère plus rempli.
Les 40 sprinters appelés à disputer les quarts de finale seront répartis en cinq séries. Les heures s'écoulent paisiblement et, à 16h17, les trois coureurs, Robinson, Hart et Taylor, accompagnés du coach-assistant du sprint olympique US, Stan Wright, quittent le village Olympique. Ils se dirigent à pied à l'arrêt du minibus qui doit les conduire à l'Olympiastadion, non loin d'ici, où ils y débuteront leur échauffement.

Le complexe olympique de Munich avec son joyau, l'Olympiastadion.

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En fin de matinée, après leurs séries prometteuses, Stan Wright avait informé ses trois coureurs que les qualifs des quarts de finale ne commenceraient pas avant 18 heures. Chemin faisant, les quatre hommes font une courte halte au QG de la chaîne TV ABC situé à deux pas de l’arrêt de bus.
Robinson raconte ensuite une histoire qu'il a narrée ad nauseam : "On était en train de regarder un écran, une course de 100 mètres. Je demande alors à un technicien si c'était un replay des courses de ce matin et il me dit : 'Heeeey ! C'est ta course ! Elle est en train de commencer MAINTENANT !'" En effet, c'est la première série ! La sienne ! La télé affiche : Ligne 2, Rey Robinson, United States, N/A pour Not Available (non présent)…
Panique totale ! Alors que les trois coureurs américains sont convoyés en urgence au stade à travers les rues munichoises dans un van conduit par un technicien d'ABC, Bill Norris, la première série s'est déjà achevée. Elle est remportée par le coureur malgache Jean-Louis Ravelomanantsoa. Les coureurs américains arrivent au stade, déboulent dans la chambre d'appel. C'en était déjà fini pour Robinson mais il en va de même aussi pour Hart, arrivé trop tard de quelques secondes pour disputer la sienne.
Le large panneau électronique de l'Olympiastadion confirme : Série numéro 2, ligne 7, Eddie Hart, United States, N/A… Réalisant soudain qu'il n’aura plus jamais l'occasion de gagner le 100 m olympique, Eddie Hart éclate en sanglots. A ce moment précis, l'Amérique ne sait pas encore que ses deux détenteurs du record du monde, Robinson et Hart, sont éliminés.
Robert Taylor, lui, est arrivé juste à temps pour disputer la série numéro 3. Il quitte son survêtement, chausse ses pointes et accomplit deux flexions des genoux juste avant que le starter ne libère les huit coureurs. Cette troisième série est aussi celle de Valeriy Borzov, à la ligne 3, sorti lui aussi d'une situation dingue qui a failli lui être fatale…
Lui était bien arrivé à l'heure pour débuter son échauffement. Mais l'annonce d'un retard de 40 minutes sur le programme avait conduit Valeriy à aller se relaxer sur un praticable non loin de la chambre d'appel. Et puis il s'était assoupi... Il a été soudainement réveillé par Petrovski qui venait de voir sur un écran de contrôle que la série numéro 3 était sur le point de partir !
"Il m'a secoué en m'apostrophant : 'Valeriy, ta course va commencer !', se souvient le sprinter. J'ai en effet jeté un œil à l'écran et j'ai vu mon couloir vide ! J'avais déjà chaussé mes pointes mais j'étais en survêtement. Je l'ai ôté précipitamment et je me suis rué vers la piste qui n'était plus qu'à 20 mètres. Le starter m'a vu arriver. Il a alors grimacé en me montrant son pouce pour m'indiquer que je n'avais plus qu'une minute pour m'aligner et rentrer dans mes starting-blocks !"
Borzov se surpasse et gagne la course en 10"07, nouveau record d'Europe. Encore moins préparé que lui, Robert Taylor finit deuxième en 10"16 et se qualifie également pour les demi-finales prévues le lendemain.

Alerte au Snafu !

Un cataclysme s'est abattu sur la délégation américaine dans la soirée de cet incroyable jeudi noir. D'autant que l'appel de l’élimination de Robinson et de Hart déposé par ses officiels a été rejeté par le CIO. Le fiasco vire au règlement de comptes dans la Team de sprint US.
Stan Wright, 51 ans, brillant entraîneur afro-américain aux multiples succès aux JO de Mexico (il coachait Jim Hines en perso), apparaît comme le bouc-émissaire unique de ce gigantesque snafu. Snafu est un mot vulgaire, péjoratif aux Etats-Unis, tiré de l'acronyme SNAFU ("Situation Normal : All Fucked Up"), soit en français, "Situation normale : c'est le BORDEL !" ? Un snafu s'applique généralement aux dysfonctionnements majeurs... Rey Robinson a dégainé le premier : "Stan était censé présenter ses sprinters sur la piste à l'heure exacte, non ?", confie-t-il au journaliste Jim Murray du Times. Horriblement malmené en direct TV par Howard Cosell, célèbre journaliste de la chaîne ABC, Wright en larmes a plaidé coupable ("C'est ma faute") en quittant la conf’ de presse.
L'explication de ce raté invraisemblable tient en fait à une erreur de programme. Le jeudi matin, Stan Wright avait en main le programme de la journée, un document écrit émanant du très officiel Comité Olympique Américain. Les horaires de la journée indiquaient 10 heures du matin pour le début des séries du 100 mètres. Pour l'après-midi, à partir de 15 heures, étaient programmés dans l'ordre, mais sans heures précises : les séries du 800 m, l'arrivée du 50 km marche, trois séries du 10 000 m… et enfin les quarts du 100 m.
Stan Wright en déduit que ces quarts de 100 m placés en fin de journée ne commenceront donc pas avant 18 heures. En compagnie d'Eddie Hart, ils se le font confirmer par un officiel olympique avant de quitter l'Olympiastadion après que les trois sprinters US se sont qualifiés. La Team US reviendra donc vers 16h15 pour le warm up. Sauf que… deux jours plus tôt, le mardi 29 août, un changement de programme décidé par l’IAAF (International Association of Athletics Federations) avait déplacé les quarts du 100 mètres en les fixant désormais AVANT les séries du 10 000 mètres !
Le manager général de l'athlétisme Olympique US, George M. Wilson, en a bien été informé mais, plongé dans d’inextricables problèmes d'homologation des perches des sauteurs américains, il n'a pu prévenir Stan Wright. George Wilson pensait toutefois que le coach général du sprint, Bill Bowerman, avait été mis au courant de ce changement d'horaire et qu'il aurait pu agir. Mais ce dernier affirmera ne pas en avoir été informé…
Le témoignage de Wilson à la commission d'enquête interne pointera la responsabilité du comité d’organisation des JO de Munich et de celle de l’IAAF qui devait imprimer et rendre disponible, comme elle l’avait fait chaque matin auparavant, le programme avec les horaires réactualisés pour l’après-midi du jeudi 31 août. Plus tard, Clifford H. Buck, alors président du Comité Olympique US, fustigera le manque de communication entre Wilson et ses entraîneurs, absolvant par là-même l'infortuné Stan Wright. Mais le bon vieux Stan culpabilisera jusqu'à sa mort en 1998, de ne pas s'être fait confirmer une deuxième fois ("double checkthe information") l'horaire correct des courses.
Ma première pensée après avoir franchi la ligne fut : est-ce ainsi si facile de gagner l'or olympique ?
Vendredi 1er septembre est le jour le plus attendu de cette olympiade munichoise. Comme tous les quatre ans, le monde va s'arrêter à l'heure de la grande finale du 100 mètres durant une dizaine de secondes d’éternité… Mais place aux deux demi-finales, d’abord. Dans la première, Valeriy Borzov, désormais favori numéro 1, marque à nouveau son territoire en gagnant dans un bon temps de 10"21. Il devance le prodige de Trinité-et-Tobago, Hasely Crawford (10"36). L'autre demie, moins rapide, ravive déjà les regrets américains puisque Robert Taylor coupe le fil en premier en 10"30, devant le Jamaïcain Lennox Miller et le minuscule Russe Aleksandr Kornelyuk (1,67 m), coaché lui aussi depuis un an par Valentin Petrovski.
Le temps est nuageux sur l'Olympiastadion lorsque s'alignent les huit coureurs de cette finale tant attendue. A la ligne 2, Borzov, dossard 932, Adidas et maillots rouges, socquettes et short blancs. Visage fermé, mains sur les hanches, le fauve qui s'apprête à bondir jette un regard furtif, au loin, vers la ligne de finish. Après deux sauts très élastiques sur lui-même, il se cale dans ses starting-blocks, tête baissée au maximum…
Ses rivaux les plus sérieux occupent à sa droite le couloir 3, Hasely Crawford, le couloir 4, Robert Taylor, et enfin le couloir 5, celui de Lennox Miller. Le starter fige les coureurs : "A vos marques… Prêts… PARTEZ !" La détonation du pistolet résonne encore dans le stade quand, en un éclair, la flèche rouge a bondi et pris la tête aux 30 mètres avant de déposer ses rivaux à la mi-course dans un déboulé surpuissant.
Le regard est droit, les mouvements des jambes et des bras parfaitement coordonnés se décomposent selon une mécanique précise au tempo régulier. Signe de relâchement, son souffle ne s’exhale pas à travers des mâchoires crispées aux dents serrées par le stress mais pas une bouche mi-ouverte, en oxygénation optimale… A trois mètres de l'arrivée, Borzov lève les bras en vainqueur et rompt le premier, buste droit et tête haute, le fil de la gloire : champion olympique et médaille d'or, en 10"14 ! Valeriy Borzov est l'homme le plus rapide du monde !

L'image iconique de Valeriy Borzov à l'arrivée du 100m.

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Second et médaille d'argent, Robert Taylor, en 10"24. Troisième et médaille de bronze, Lennox Miller. Le nouveau champion olympique salue brièvement la foule, sans sourire, paraissant à peine essoufflé. "Ma première pensée après avoir franchi la ligne fut : est-ce ainsi si facile de gagner l'or olympique ? J'étais si heureux", répètera-t-il souvent en tentant d'exprimer ses sensations immédiates de vainqueur suprême…
Ils semblaient surpris, parce que j'avais détruit l’hégémonie des Américains aux JO.
Revoyons la course au ralenti, telle qu’il l’a décrite plus tard à la télévision soviétique, depuis le jaillissement de ses starting-blocks : "Il m'est important de ne pas me relever rapidement et de maintenir l'angle d’inclinaison de mon corps lors des 30 premiers mètres. En me redressant graduellement, je parviens ainsi à ma vitesse maximale lors de ces 30 mètres. Ensuite, je maintiens cette vitesse durant les 70 mètres restants… J’entends le souffle crispé de mes adversaires à ma droite et à ma gauche. C'est très impressionnant. Les huit sprinters jouent leur propre partition musicale… Après 50 mètres, vous pouvez déjà voir à quelle place vous allez finir... Aux 70 mètres, tous les doutes se dissipent. Quand j’ai fini, j’ai levé les mains au ciel, ce qui ne me ressemble pas. C’était émotionnel. Un geste émotionnel de victoire qui m’a coûté 0"15 … Quand je me suis arrêté, Miller et Taylor m'ont approché pour me féliciter brièvement. Ils semblaient surpris, parce que j'avais détruit l’hégémonie des Américains aux JO."
La longue étreinte de son petit compatriote Aleksandr Kornelyuk, étonnant quatrième passé à trois centièmes du bronze, est nettement plus chaleureuse. C'est enfin sourire aux lèvres, presqu'ému, qu'il monte sur la plus haute marche du podium, revêtu d'un survêtement bleu siglé CCCP. Il est le premier athlète soviétique à remporter un titre en sprint olympique. Avant que ne résonne le mélodieux hymne soviétique ("Sois glorieuse, notre libre Patrie / Sûr rempart de l'amitié des peuples !"), le camarade Valeriy réajuste consciencieusement la chaîne de métal doré de sa médaille d’or par-dessus son col…

Valeriy Borzov sur le podium du 100m. Au premier plan, la mine déconfite de Robert Taylor.

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De son œil expert, Raymond Pointu détaillera pour l'édition du Monde du lendemain, l’aboutissement d’années d’efforts qui ont conduit Borzov au sommet olympique : "Le départ était encore son point faible il n'y a pas si longtemps. Il en a fait un de ses atouts maîtres. Progressivement, à force de travail et d'intelligence, il a éliminé tous les mouvements parasitaires nuisant à la progression dans une ligne droite. Le voir courir est un plaisir des yeux, le voir se préparer un enseignement."
La fameuse "relaxation corporelle" qui s'était révélée à lui-même, Valeriy, au moment du test du tube de papier, n'a pas non plus échappé au journaliste français : "Cette maîtrise de soi ne se commande pas. Elle s'apprend. Borzov lui doit une mise en action impeccable, une foulée remarquablement déliée et un relâchement musculaire exceptionnel en plein effort. Aucun geste superflu ne vient brûler prématurément une énergie précieuse. A Munich, il a effectué quatre courses dont chacune était la copie conforme de la précédente. Jamais le sprint n'aura paru moins aléatoire, jamais une telle série de victoires plus nécessaire."
Et Raymond Pointu de conclure : "L'absence de Robinson et de Hart, aussi préjudiciable fut-elle, ne retire rien, de l'avis des observateurs les plus autorisés, à l'éclat de la victoire de Borzov." Et en effet, la finale de ce 100 mètres a décliné un plateau de qualité qui a souffert du claquage prématuré du talentueux Hasely Crawford, futur vainqueur du 100 mètres des JO de Montréal en 1976. Sans les bras levés qui ont parasité sa fin de course, lui coûtant selon lui 0.15 secondes, le chrono de Borzov aurait été plus proche des 10"00 secondes, performance exceptionnelle, que des 10"14.

Le "Commie"

Mais pour certains, le forfait de Robinson et Hart a quand même changé en plomb l'or de la médaille soviétique : Valeriy Borzov est un vainqueur illégitime ! La remise en cause de son titre olympique a brutalement surgi dès après la course, avait-il déploré plus tard : "A la conf' de presse, on m'a posé cette question : 'Considérez-vous, Mr Borzov, que vous êtes l'homme le plus rapide du monde si deux Américains étaient absents lors de cette finale ?" Ce à quoi, il répondit : "J'ai battu les hommes qui étaient là."
Mais l'Amérique ne lâche pas l'affaire. Au lendemain de sa victoire, le pourtant prestigieux journaliste sportif Red Smith (Prix Pulitzer en 1976) du non moins prestigieux New York Times, fait décoller ses B-52 ! Il titre ainsi son éditorial provocateur, entre premier et second degré assumés : "L'Homme le plus rapide du monde est un Coco" ("The Fastest Human is a Commie").

Valeriy Borzov lors des Jeux de Munich.

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Commie, comme Coco en français, pour communiste, est resté un sobriquet insultant aux USA. Puis Red Smith en remet une couche sur la dégaine stricte, forcément déshumanisée, de cet athlète tout d'un bloc ("juste après la course, aucun de ses cheveux ne dépareillait dans l'ordonnancement de sa coiffure restée bien en place, avec une raie sur le côté gauche comme il sied à un citoyen soviétique typique"), avant de dynamiter le pauvre sprinter "ruskov" : "sa course fut mécaniquement parfaite, mais en aucun point remarquable".
Des années plus tard, Frank Litsky, autre célèbre plume sportive du New York Times, avait également sorti la sulfateuse dans un documentaire TV américain : "A cette époque, dans les années 70, Valeriy Borzov était considéré comme un Russe, un communiste… Un sale type, quoi ! Il y avait une peur des athlètes soviétiques aux USA à cette époque. On ne connaissait rien d'eux. Beaucoup pensaient que Borzov était le prototype du nouveau super athlète. Mais il ne l'était pas ! Il était juste un bon athlète."
L'inconsolable Stan Wright, lui, refera le match durant sa vie entière : "Il n'y a aucun doute dans mon esprit : si ce qui s'est passé n'était pas arrivé, Eddie Hart aurait gagné la médaille d'or à Munich."
En 1984, le grand universitaire américain devenu historien de l'Olympisme, David Wallechinsky, tentera de réhabiliter l'image d'automate-soldat préprogrammé par les savants soviétiques qui colle à Borzov aux USA. Il citera une confidence que lui avait narrée le champion, dévoré par une authentique passion de la course : "Je suis souvent pris d'une envie urgente. Je suis dans la rue et je ressens tout à coup un besoin irrépressible de courir. Je dois absolument courir sans même prêter attention aux passants, alors que je suis en costume-cravate, mon chapeau sur la tête... Mais les conventions sociales reprennent le dessus et je parviens à m'empêcher."
Aux inévitables soupçons de dopage qui entouraient les athlètes des Pays de l'Est, souvent à raison et notamment ceux de RDA, Borzov y coupera court en 2013, lors d'un entretien accordé à David Owen, grand journaliste américain du Financial Times : "Ni dopage, ni médicaments, rien ! Seulement des vitamines et des sels en été".
En 2022, Valeriy Borzov est âgé de 72 ans : on ne lui a connu a priori aucun grave incident de santé. En outre, la fille née de son union avec Lyudmila Turishcheva, la grande gymnaste russe elle aussi multi-médaillée à Munich, n4a jamais présenté de graves pathologies parfois rencontrées chez les enfants d'athlètes-cobayes des Pays de l'Est "traités scientifiquement" dans les années 70-80.
L'athlétisme américain se persuade qu'il va obtenir sa revanche le lundi 4 septembre, sur 200 mètres, épreuve à laquelle s'alignera aussi Borzov. Une participation pourtant non prévue au départ, révélera-t-il encore à David Owen :
"Je n'avais pas prévu de courir sur le 200, mais l’entraîneur en chef de l'athlétisme russem'avait sollicité. (…) Vous savez, ce n'est pas facile de courir quatre fois 100 m, quatre fois 200 m et trois fois en relais 4 X 100 m. C'est pour ça que je n'avais pas envisagé de courir le 200. Alors, le directeur général de l'équipe nationale d'URSS en personne m'a demandé de courir pour ramener des points. Car dans le système soviétique, figurer aux huit premières places d'une compétition permettait de gagner des points comptant pour les organisations régionales du pays. Le nombre de médailles et le nombre de points servaient d'outils d'évaluation afin de déterminer si tels ou tels comités sportifs régionaux étaient performants ou non... La veille des premières séries du 200 m, j'ai donc décidé d'y prendre part, mais seulement pour passer un maximum de tours."

Le doublé

Le dimanche 3 septembre, le médaillé d'or du 100 m écrase la concurrence en remportant sa série et son quart de finale. Le lundi, à 15h25, il remporte sa demie face à deux Américains, Larry Burton et Chuck Smith et se qualifie pour la finale. A 18h10, il se cale à nouveau dans ses starting-blocks, dossard 932, au couloir 5. Borzov se présente contre trois Américains revanchards en maillots blancs : Larry Burton au couloir 6, Chuck Smith au 3 et surtout Larry Black, le plus dangereux car auteur du meilleur temps des qualifs (20"28 en quarts) mais placé au couloir 1, réputé difficile pour la raideur du virage. Malgré l'armada US, c’est bien sur Borzov que s'attarde le réalisateur TV, juste avant le départ. Comme une prémonition…
Le record du monde de la distance, 19"83 secondes, est toujours détenu par Tommie Smith, établi aux JO de Mexico où, lui et John Carlos, avaient montré le poing ganté du Black Power sur le podium. Un soleil crépusculaire inonde l'Olympiastadion au moment où le starter fige les coureurs. "A vos marques… Prêts… PARTEZ !"
Départ-canon de Larry Black qui bouffe l'Italien Pietro Mennea, ligne 2, au bout de 20 mètres ! Black vire même en tête à la sortie du virage, devançant nettement Borzov de deux mètres. Il mène encore la course au milieu de la ligne droite, aux 150 mètres, lorsque "The human rocket" en tunique rouge produit son effort irrésistible.
Comme aspiré par la ligne de finish, il accélère sans se désunir. "A la sortie du virage, confia-t-il à David Owen, Larry Black était devant moi, alors j’ai passé la surmultipliée pour le rattraper. Quand nous sommes parvenus à égalité, au même niveau, il était à sa vitesse maximum. Mais ce n’était pas suffisant : j'étais meilleur, plus rapide. Il s'est alors relâché, dans une forme de renoncement, pour ne plus viser que la seconde place."
Borzov se détache en effet nettement à 30 mètres de l'arrivée avant de casser bizarrement à 10 mètres du ruban, en jetant un coup d'œil furtif sur sa droite puis en levant à nouveau les bras avant de franchir la ligne d’arrivée… Champion olympique du 200 mètres en 20"00 secondes, nouveau record d'Europe !

Finale du 200 m : Le doublé triomphal de Borzov.

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La déroute est totale pour le sprint individuel américain puisque, si Larry Black est bien médaille d'argent en 20"19, le bronze revient au surprenant Italien Pietro Mennea, lui aussi représentant du Vieux Continent. Larry Burton en 20"37 et Chuck Smith en 20"55 s’attribuent la quatrième et cinquième places de cette finale. Qui osera contester à présent que Borzov est bien "TheWorld’s Fastest Human" ?
Inscrit au dernier moment sur 200 m, il y a battu les trois meilleurs Américains, spécialistes d'une épreuve que beaucoup considèrent comme la course de sprint ultime en raison de la dynamique qui projette les coureurs "lancés" au moment d'attaquer la ligne droite. Et puis, les gestes parasites des 10 derniers mètres du Russe lui ont sans doute encore coûté quelques centièmes… Valeriy savoure son double titre olympique 100 et 200, inédit jusqu'à aujourd’hui pour un Européen. Mais rendu amer par les chicaneries qui ont suivi son titre olympique sur 100 mètres, il refuse toute interview.

Septembre noir

Valeriy Borzov n'a plus qu'à attendre patiemment les épreuves du relais 4 x 100 mètres qui se tiendront dans cinq jours, samedi 9 septembre pour les qualifs et dimanche 10 pour la grande finale. Mais dans la nuit du mardi 5 septembre, alors que la surexcitation de sa deuxième médaille olympique l'empêche de dormir, il est témoin d'une scène étrange :
"Il était trois heures du matin et je suis sorti de ma chambre pour aller marcher dehors, au pied du bâtiment de la délégation soviétique. J'ai vu ce qui s'avèrera être un terroriste en survêtement et armé d'une Kalachnikov sauter par-dessus un des murs d'enceinte du Village Olympique. J'ai pensé que c'était la police allemande qui faisait un exercice de routine… Mais au matin, le Village était entièrement sous contrôle militaire. Notre bâtiment, ainsi que celui de la France, tout près, étaient à 150 mètres à peine de la résidence des athlètes israéliens. Tout le Village pouvait voir les terroristes apparaître parfois au balcon… C'était difficile à croire mais c'était bien la réalité, nous n'étions pas au cinéma."

Munich 1972 : Le commando Septembre Noir place les Jeux sous le signe de la terreur.

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Huit Palestiniens de l'organisation Septembre Noir se sont en fait introduits au Village Olympique et pris en otages des membres de la délégation israélienne. L'assaut désordonné de la police allemande dans la nuit du 5 au 6 septembre a abouti à un carnage : onze Israéliens sont tués, ainsi qu'un policier allemand et cinq des huit Palestiniens.
C'est un désastre pour la RFA qui, à travers ces JO de Munich, voulait célébrer par le sport à la fois la période de Détente dans les relations Est-Ouest et surtout, faire oublier les sinistres "Jeux Olympiques hitlériens" de 1936… Suite à la tragédie, on pense un temps à suspendre les Jeux, voire à les clore. Mais "ils doivent continuer" ("The Games must go on"), proclame le président du CIO, Avery Brundage, dans l'Olympiastadion au cours d’une cérémonie funèbre à la mémoire des victimes. Au mât, le drapeau olympique en berne flotte au vent…
C’est dans cette atmosphère endeuillée que vont donc s'achever les Jeux de la XXe olympiade de l'ère moderne, avec au programme les traditionnelles et spectaculaires courses de relais 4X100m et 4X400m. Le 4X100 doit normalement agir comme la consolante des deux défaites aux 100 et 200 m pour le sprint d'équipe américain qui part largement favori. Outre le record du monde (38"20) établi à Mexico, le nouveau quatuor états-unien rassemblé à Munich apparaît comme intouchable. Larry Black, Robert Taylor, Gerald Tinker et Eddie Hart ont survolé les qualifs en progressant vers la finale de 38"96 en séries à 38"54 en demies.
Avec Aleksandr Kornelyuk, Vladimir Lovetsky, Juris Silovs et Valeriy Borzov, l’URSS, à la Ligne 4, se présente en rivale la plus directe des USA, placés à la Ligne 1. Le monde entier attend évidemment le duel manqué du 1er septembre que peuvent maintenant se livrer Hart et Borzov positionnés tous les deux en quatrièmes coureurs… Mais de suspens, il n'y aura pas : les transmissions parfaites du relais américain et le virage sensationnel accompli par Gerald Tinker propulsent Eddie Hart nettement en tête au moment d’aborder la dernière ligne droite. Hart conserve jusqu'au bout les cinq mètres d’avance pris sur Borzov aux derniers passages de témoins et il coupe le ruban lancé comme une balle : les USA sont à nouveau champions olympiques.

Munich 1972 : La consolation sur le 4x100m pour le relais américain.

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Le triomphe du bloc socialiste

Curieusement, à cinq mètres de la ligne d’arrivée, Borzov a de nouveau levé les bras au ciel, tout heureux cette fois-là, non pas d'avoir triomphé, mais d’avoir décroché l'argent. Comme si cette épreuve avait été préemptée par le quatuor US en maillots blancs qui bat d’ailleurs le record du monde en 38"19. Et voilà le carré d'as olympique américain parti main dans la main effectuer un tour d'honneur.
Pourtant, dans le détail, ce triomphe US n'est pas si total : Borzov a été chronométré lancé en 9"21 dans la ligne droite et Hart en 9"25. Preuve définitive que Borzov était bel et bien le maître incontestable du sprint des JO 1972 ? Eddie Hart ne se posera pas la question, préférant savourer une revanche sur le destin : "J'ai été plus chanceux que Rey Robinson, clamera-t-il, soulagé. Au moins, je ne suis pas rentré les mains vides."
Avec deux médailles d'or individuelles et une d'argent par équipe, ainsi que deux records d'Europe du 100 et 200 m, Valeriy Borzov aura été au moins, à coup sûr, le grand triomphateur des épreuves d'athlétisme de Munich. Il est même le symbole de la victoire très politique de la Russie Soviétique au tableau des médailles. L'URSS se classe en effet à la première place avec 99 breloques (dont 50 en or), devant les USA, seconds avec 94, (dont 33 en or), puis la RDA, troisième avec 66 (dont 20 en or) et enfin sa sœur rivale, la RFA, quatrième avec 40 (dont 13 en or). Le Bloc socialiste sort donc vainqueur de l'affrontement Est-Ouest en instrumentalisant comme il se doit ses champions, humbles, travailleurs et pleins de vitalité.
Le camarade Valeriy rentra au pays couvert de gloire. Après une tournée de promotion de Grand héros soviétique organisée par le régime à travers le pays, il reprit difficilement le cours normal de sa vie, découvrant que la gloire soudaine supportait de grandes responsabilités : "Gagner l'or olympique changea ma vie dans de grandes proportions, confessa-t-il. A l'Université, je me sentais honteux quand je n'étais pas bon parce que j'étais connu de tous. La médaille d'or est à double tranchant : la rose et les épines…"
Si l'homme connaît une réadaptation délicate dans la vie courante, l'athlète poursuit sa moisson de titres en remportant en 1974 une troisième couronne européenne sur 100 m devant Pietro Mennea, son grand rival continental. Il participe aux JO 1976 de Montréal avec des ambitions réelles mais mesurées. Mal remis d'une blessure qui a retardé sa préparation, il termine toutefois troisième et médaille de bronze du 100m en 10"14 (le même temps qu'à Munich), derrière le Trinidadien Hasely Crawford, médaillé d’or, et le Jamaïquain Don Quarrie, en argent.
"Sans cette blessure, je pense que j'aurais eu la possibilité de gagner à nouveau", confia-t-il à David Allen. Borzov s'adjuge enfin une ultime médaille olympique en bronze sur 4x100 m. Alors que son étoile a pâli, un autre météore du sport soviétique, Ukrainien lui-aussi, se distingue avec éclat… Il s'appelle Oleg Blokhine. C'est l'attaquant-phare du Dynamo Kiev coaché par Valeri Lobanovski et vainqueur de la Coupe d'Europe des vainqueurs de coupes et de la Super coupe d’Europe 1975. Depuis Best et Cruyff, Blokhine est la nouvelle flèche supersonique du football mondial. Oleg et Valeriy, grand passionné de foot, se livreront même quelques duels amicaux sur la cendrée du stade de Kiev, comme un passage de témoin entre un champion déclinant et un autre champion en pleine ascension…

Montréal 1976 : Au Canada, Borzov s'offre une nouvelle médaille mais il rate le doublé sur 100m.

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Borzov voyage aujourd'hui dans l'univers

Miné par des blessures récurrentes aux tendons d'Achille, Valeriy Borzov raccrochera les pointes en 1979, à 30 ans. Entre-temps, il avait épousé en 1977 la belle gymnaste Lyudmila Turishcheva, quatre fois championne olympique. L'idylle commencée l'année d'avant, pendant les Jeux de Montréal, a fait la joie du régime. L'union de deux héros soviétiques, masculin et féminin, offre une excellence socialiste exemplaire propre à édifier tous les jeunes russes.
Une nouvelle génération que Valeriy côtoie au quotidien car en tant que jeune apparatchik du système soviétique, il est l'un des responsables politiques des Komsomols (les Jeunesses Communistes) d'Ukraine. C'est d'ailleurs à travers ce mélange du sport et de la politique qu'il deviendra à l'indépendance de l'Ukraine en 1991 ministre de la jeunesse et des sports (1990-1997) et membre du CIO (depuis 1994), puis parlementaire de son pays.
En tant qu'athlète, la postérité n’a jamais vraiment distingué Valeriy Borzov à sa juste valeur, dévalué qu’il fut pour n’avoir jamais battu de records du monde en sprint. Ce reproche récurrent ne l'a jamais vraiment affecté, toutefois : "Je ne collectionnais pas les records, je collectionnais les victoires", conclura-t-il face à David Owen. Il ne faisait en fait que réaffirmer ici la qualité suprême des vrais champions absolus : la ponctualité. En sport, les moments de vérité ne s’écrivent pas dans la fugacité des records qui ne durent qu’un temps.
Seuls les rendez-vous avec l'Histoire comptent : le jour J, l'heure H, l'instant T. Ni avant ni après : chaque échéance fixe le moment ultime où il faudra être le ou la meilleur(e). En septembre 1972 à Munich, Valeriy Borzov a été doublement LE meilleur, pile au rendez-vous olympique. Les décennies passent et c'est bien le nom de Valeriy Borzov qui figure dans les ouvrages officiels du sport mondial. Pas ceux d'Eddie Hart et de Rey Robinson…
Preuve de son aura éternelle, l'image de Valeriy Borzov voyage aujourd'hui dans l'univers. Les sondes spatiales jumelles Voyager 1 et 2 lancées par la NASA en 1977 sont parties explorer le Cosmos. Les deux vaisseaux avaient été chargés d'un stock de photos rassemblant la diversité de civilisations de la planète Terre à destination d'éventuels extra-terrestres. Parmi ces photos emblématiques de l'espèce humaine figure un cliché de Valeriy Borzov remportant une des séries du 200 m à Munich 72.

Valeriy Borzov

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