Dans la torpeur estivale, l'information est presque passée inaperçue. Le 15 juillet dernier, un homme a été officiellement désigné double champion olympique des Jeux de Stockholm. Stockholm ? Oui, Stockholm. 1912. La cinquième édition des JO de l'ère moderne. 134 ans après sa naissance, 69 après sa mort, 110 années après ses triomphes en terre suédoise et 109 après avoir été banni tel un pestiféré puis traité comme un malpropre durant des décennies, Jim Thorpe est devenu, ou plutôt redevenu ce qu'il n'aurait jamais dû cessé d'être : l'unique double médaillé d'or du décathlon et du pentathlon des Jeux de Stockholm.
C'est la fin du plus grand imbroglio et sans doute de la plus grande injustice de l'histoire olympique. Une récompense bien tardive, même si elle a le mérite d'exister et de rendre après coup à l'Américain ce qui lui avait été indûment retiré. La futilité des gestes posthumes, à la fois essentiels et dérisoires, laisse tout de même penser que cette justice-là arrive des décennies trop tard et aurait eu une autre force de son vivant. Jim Thorpe, ou la légende sacrifiée de l'Olympisme sur fond d'une hypocrisie matinée d'un zeste de racisme, tout ça pour une poignée de dollars touchés par un jeune homme dont le gros défaut fut d'avoir été naïf plus que vénal.
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27/09/2022 À 22:25
Athlète phénoménal, il est peut-être le sportif le plus complet jamais vu. Au-delà de ses accomplissements olympiques en athlétisme, il fut une star du football (américain), du baseball, mais aussi un excellent lutteur, un remarquable joueur de lacrosse et un golfeur de très bon niveau. Associated Press l'avait désigné "Plus grand sportif du demi-siècle" au début des années 1950. En 2000, c'est un sondage de la chaîne ABC auprès des fans de sport américains qui avait fait de lui le "plus grand athlète du XXe siècle". Derrière lui, quelques petits noms comme Michael Jordan, Mohamed Ali, Jesse Owens, Babe Ruth ou Jack Nicklaus.
Fallait-il voir dans ces honneurs une forme d'acte de contrition collective ? Probablement. Thorpe aurait-il été à ce point célébré dans ces diverses consultations s'il n'avait été privé arbitrairement de son double titre olympique à Stockholm ? Peut-être pas.
Le journaliste américain David Maraniss, ancien Prix Pulitzer et plume respectée d'Associated Press et du Washington Post, a publié cet été une remarquable biographie de Jim Thorpe. Il a son avis sur la question : "Serait-il considéré de la même manière s'il n'avait pas perdu ses médailles ? C'est une question intéressante. Je pense qu'il aurait connu une célébrité équivalente, mais cela a certainement ajouté un élément de pathos à son histoire et l'a rendu encore plus sympathique."
Tuez l'Indien. Sauvez l'Homme.
Il n'en demeure pas moins objectivement un champion d'une polyvalence invraisemblable. Le reste, c'est une vie hollywoodienne, traversée par la gloire et la déchéance, dont les chapitres ont continué de s'écrire par-delà de sa mort, entre lutte pour sa réhabilitation et combat autour de sa sépulture, puisque son corps repose aujourd'hui en Pennsylvanie, dans une bourgade rebaptisée à son nom où il n'avait jamais mis les pieds, contre le souhait de ses descendants.
La diversité des aptitudes physiques de Jim Thorpe n'a d'égal que celle de ses origines. Né en 1887 dans la réserve indienne de la tribu Sac and Fox, sur une terre qui ne s'appelait pas encore l'Oklahoma, il est un enfant du métissage américain. Son grand-père paternel, irlandais d'origine, a épousé une des petites-filles du célèbre chef indien Black Hawk. Le père de sa mère, lui, était français et s'est également marié avec une amérindienne. Le vrai nom de Jim est d'ailleurs Wa-Tho-Huk, ce qui signifie "Sentier Lumineux".
Mais sa mère, Charlotte, fervente catholique, l'a élevé selon les préceptes de cette religion. Il est donc un Américain de sang mêlé, très attaché à cette multiplicité. "Je suis plus fier d'être un descendant du Chef Black Hawk, ce grand guerrier, que je ne le suis de toute ma carrière", a-t-il dit un jour. Mais s'il n'était pas un "FBI", un "Full Blood Indian", il se sentait tel quel, rappelle Maraniss : "Culturellement et sociologiquement, ils (la famille Thorpe) étaient indiens."

Jim Thorpe n'était jamais bien loin des siens.

Crédit: Eurosport

Par ses origines, il est confronté dès son plus jeune âge au racisme et trouve un exutoire dans le sport, sans être pour autant épargné par ce mal qui gangrène la société américaine. "La vie est pleine de paradoxes, relève David Maraniss. Personne n'aurait jamais entendu parler de lui s'il n'était allé à l'Université de Carlisle, mais cette école suivait la politique répréhensible de l'assimilation forcée des Amérindiens : Tuez l'Indien. Sauvez l'Homme."
C'est peut-être du côté de son grand-père irlandais, Hiram, qu'il faut chercher les gènes responsables des capacités de Jim Thorpe. Chasseur et trappeur dans sa communauté, Hiram était aussi une force de la nature. Perché à près d'un mètre quatre-vingt-dix sous la toise et pesant 115 kilos, il était considéré comme un des meilleurs lutteurs du pays.

Le roi de Stockholm

A l'adolescence, le jeune Jim révèle des dons incroyables, s'illustrant dans toutes les disciplines. Au point qu'à Carlisle, il brille aussi bien en baseball qu'en football ou en athlétisme. En 1911, il guide d'ailleurs son université vers le titre national en football.
Un match lui permet d'acquérir une notoriété à l'échelle du pays. Face à Harvard, Thorpe joue successivement running back, punter, kicker et defensive back. En résumé, il fait tout, évoluant aussi bien en attaque qu'en défense. Il inscrit quatre touchdowns et un field goal, soit tous les points de son équipe, qui s'impose 18-15 à la surprise de tous. La saison suivante, contre la prestigieuse équipe de l'Armée, le prodige inscrit un touchdown de 92 yards, annulé pour une pénalité. Qu'à cela ne tienne, sur l'action suivante, il frappe à nouveau : touchdown de 97 yards.
Ce sont ses premiers grands faits de gloire. Thorpe devient une vedette. A l'université, si ses exploits sur les terrains de football et sur les pistes d'athlétisme sont les plus remarqués, il reçoit des prix dans pas moins de onze disciplines sportives, y compris en... danse de salon. Ce jeune homme sait tout faire. Mais en cette année 1912, c'est le spécialiste de l'athlétisme qui est sélectionné pour les Jeux Olympiques de Stockholm, dont il sera la grande attraction. Là-bas, son destin va se sceller, pour le meilleur et pour le pire. Il a 25 ans et l'Olympe s'apprête à découvrir "L'Athlète du siècle".
En Suède, l'Américain s'aligne dans quatre disciplines : saut en hauteur, saut en longueur, ainsi que dans les deux épreuves combinées, le décathlon et le pentathlon. Il débute ses Jeux par cette dernière et décroche sa première médaille d'or. Les deux jours suivants, malgré la fatigue, il se classe 4e puis 7e à la hauteur et la longueur. On le craint rongé par la répétition des efforts pour le décathlon, le tout premier de sa vie. Il n'avait même encore jamais lancé le javelot deux mois plus tôt.
Mais Jim Thorpe lamine la concurrence et relègue son dauphin, le Suédois Hugo Wieslander, à près de 700 points. Sa performance est telle que ses 8412 points lui auraient encore permis d'obtenir la médaille d'argent à Londres, en 1948. Sa performance la plus extravagante ? Peut-être son chrono de 11"20 sur 100m (le record du monde était alors à 10"60), lui qui n'était pas un sprinter, sur une piste rendue presque boueuse par les trombes d'eau.

Stockholm, 1912 : Jim Thorpe au lancer du disque lors du décathlon.

Crédit: Getty Images

La première star de l'Olympisme moderne

Le Tsar Nicolas II lui offre, au nom de la Russie, un calice serti de diamants et un buste en bronze du roi de Suède Gustav V, remis en mains propres par le souverain au héros de Stockholm. Le roi le fait appeler à la tribune d'honneur du stade olympique. "Monsieur, vous êtes le plus grand athlète du monde", lui dit-il en lui donnant la sculpture. Le champion, ébahi et intimidé, ne sait quoi répondre. Il finit par lâcher un "Thanks king", qui provoque l'hilarité générale.
Dans ces Jeux, il y a Jim Thorpe et les autres. Il est même peut-être la première véritable star de l'Olympisme moderne, car ces JO 1912, les cinquièmes de notre ère, marquent un bond en avant pour la grand-messe du sport mondial. "A l'époque, juge David Maraniss, c'étaient de loin les Jeux les plus significatifs, attirant des athlètes du monde entier et ils avaient été bien mis en scène par les Suédois. Thorpe a dominé ces Jeux et quand le roi Gustave V l'a déclaré plus grand athlète du monde, il disait vrai. Il était devenu 'larger than life' et sa célébrité était globale."
"De son temps, poursuit son biographe, il n'y avait pas de télévision, pas d’ESPN ou de radios sportives. Les faiseurs de mythes étaient les journalistes sportifs de presse écrite, surtout ceux basés à New York. Ils ont découvert Thorpe lorsque la Carlisle Indian Industrial School a joué au football contre ce qui était alors toutes les puissances universitaires de l'Est - Harvard, Penn, Yale, Princeton, West Point, Syracuse - et la petite école indienne, menée par Thorpe, a vaincu la plupart d'entre elles. Puis sa renommée a explosé encore plus lors des Jeux de Stockholm, couverts par les journaux du monde entier."
Le temps des honneurs n'est pas terminé. A son retour aux Etats-Unis, le double champion olympique est traité comme un héros national. Une "ticker-tape parade" est organisée à New York. La toute première édition de cette procession festive, qui doit son nom aux gigantesques bandes de papiers de téléscripteurs découpées et jetées depuis les fenêtres pour donner une impression visuelle similaire à une tempête de neige, date de 1886 pour l'inauguration de la Statue de la Liberté. Mais en 1912, pour la première fois, des sportifs ont droit à leur "ticker-tape". Si tous les médaillés américains de Stockholm défilent, c'est bien la renommée de James Francis Thorpe qui en est à l'origine. "J'entendais tous ces gens crier mon nom et je n'arrivais pas à réaliser comment un seul homme pouvait avoir autant d'amis", dit-il.

Au faîte de sa gloire, Jim Thorpe est honoré lors de la Ticker-tape parade de Broadway. Il serre ici la main du maire de New York, William Jay Gaynor.

Crédit: Getty Images

Dans la foulée, il s'embarque dans une longue tournée internationale avec son équipe des New York Giants qui, avec les Chicago White Sox, partent faire la promotion du baseball en Europe mais aussi au Japon, en Chine, aux Philippines ou encore en Australie.
Mais là aussi, il n'y en a que pour Jim Thorpe, selon David Maraniss : "Il y avait dans ces deux équipes des figures bien connues aux Etats-Unis, comme John McGraw, le manager des Giants, Charles Comiskey, le propriétaire des White Sox ou les futures "Hall of Famers" Tris Spreaker et Sam Crawford. Mais le reste du monde ne connaissait qu'un seul de ces voyageurs : Jim Thorpe. Peu importe le lieu où l'équipe se rendait, les foules hurlaient le nom du 'Big Indian'. Il était l'attraction principale, sinon le meilleur joueur."
Jim Thorpe est alors au sommet de sa gloire. Il aura à peine le temps de la savourer et ne verra pas le mur arriver. Avant les Jeux de Stockholm, de manière quasi-anonyme, le futur double champion olympique a pris part à quelques matches de baseball avec des équipes professionnelles, notamment à Fayetteville, en Caroline du Sud, afin de se faire un peu d'argent de poche pendant ses études. Il ignore alors que ces quelques piges qui lui rapportent à peine quelques dizaines de dollars vont précipiter sa perte.
Au mois de janvier 1913, le ciel lui tombe sur la tête. Un de ses anciens équipiers à Fayetteville a reconnu Jim Thorpe sur une photo dans un journal. Flairant le bon coup, il contacte la presse pour les informer que Thorpe a été rétribué pour jouer au baseball pendant plusieurs mois. De quoi remettre en cause son statut amateur, indispensable pour concourir aux Jeux Olympiques. L'Amateur Athletic Union ouvre une enquête et transmet le dossier au CIO, qui disqualifie Thorpe. Il doit rendre ses deux médailles d'or. Un terrible affront pour lui. Le héros, cité en exemple quelques jours plus tôt, devient un vulgaire tricheur.
Dans une lettre émouvante adressée à l'AAU et aux dirigeants du mouvement olympique, il plaide la bonne foi. "J'espère qu'on fera preuve d'indulgence à mon égard, car je n'étais qu'un jeune étudiant indien, loin d'être informé des règlements olympiques, explique-t-il. Je ne savais pas que ce que je faisais était illégal. Je faisais juste comme beaucoup d'autres, sauf que j'ignorais qu'ils le faisaient sous un nom d'emprunt." L'ignorance et la naïveté, voilà ses seuls torts. Durant la première moitié du XXe siècle, des dizaines et des dizaines de sportifs olympiques ont monnayé leur talent dans diverses disciplines sans jamais être inquiétés.
Le CIO savait pertinemment que cette pratique était monnaie courante, mais préféra fermer les yeux, non sans une forte dose d'hypocrisie. Certains, qui avaient sciemment contourné les règles, n'ont jamais été inquiétés. Thorpe, dont la bonne foi n'était pas contestable, a lui été sacrifié. Le fait que le champion déchu ait été d'origine indienne a sans doute facilité son "lâchage" par les instances officielles, même si le Baron Pierre de Coubertin a toujours repoussé cet argument, parlant de "calomnie".
Le Comité olympique américain doit se fendre d'une lettre d'excuses au CIO. Jim Thorpe est publiquement vilipendé. Son nom retiré de tous les palmarès. Le grand public, lui, ne se détourne pas. Paradoxalement, c'est ce scandale qui, en entérinant son statut de sportif professionnel, lui permet de s'engager dans cette tournée planétaire de plusieurs mois avec les Giants, où chacun peut mesurer que la popularité du champion demeure intacte. Jusqu'en 1928, date à laquelle il met à 40 ans un terme à ses carrières dans le baseball, le football et le basket, il reste ainsi en haut de l'affiche, surtout dans les premières années. Puis l'oubli le rattrape doucement.

Jim Thorpe signant son contrat avec les New York Giants en MLB (la franchise déménagera à l'autre bout du pays pour devenir les San Francisco Giants).

Crédit: Imago

A Hollywood, rôles minables et biopic condescendant

L'homme, lui, ne digèrera jamais l'affront qui lui a été fait. La blessure ne se refermera pas. Chief Meyers, son compagnon de chambre chez les Giants lors des déplacements, a vu de près les tourments de son ami. "Jim était un homme très fier, a-t-il confié. Fier de ce qu'il était et de ce qu'il avait accompli en tant qu'athlète. Une nuit, il s'est réveillé en larmes. Il m'a dit, 'tu sais Chief, j'ai gagné ces trophées. Je les ai reçus de la main même du roi. Et ils me les ont repris. Ils sont à moi. J'avais gagné loyalement.' Ils avaient brisé son cœur et il ne s'en est jamais vraiment remis."
Parfois, sa gloire passée se rappelle à lui. Comme en 1932, lors des Jeux Olympiques de Los Angeles. Il est invité à s'asseoir dans la tribune d'honneur du Coliseum aux côtés du vice-président Charles Curtis, né lui-même d'une mère amérindienne d'une tribu de Kaws. Mais ces marques de reconnaissance sont rares.
En réalité, dans les années 30, sous la Grande dépression, Jim Thorpe sombre peu à peu dans l'alcoolisme et peine à trouver du travail. Pour manger, il doit exercer divers métiers, comme agent de sécurité, portier, ou ouvrier dans le bâtiment. Il tente aussi de monnayer sa célébrité dans des films, souvent de piètre qualité, où il incarne le plus souvent un chef indien, même si on l'aperçoit furtivement en 1933 dans King Kong dans un rôle de danseur.

Jim Thorpe au début des années 30, travaillant sur un chantier.

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En 1951, Hollywood transpose même sa vie à l'écran ("Jim Thorpe : All American", "Le chevalier du stade" en français). Derrière la caméra, Michael Curtiz, le réalisateur du légendaire Casablanca. Dans le rôle de Jim Thorpe, Burt Lancaster. Pourtant, si les intentions de Curtiz, qui avait de la sympathie pour Thorpe, étaient sans doute sincères, le film est d'une grande maladresse sur plusieurs aspects, selon David Maraniss :
"La scène d'ouverture est supposée se passer dans son Oklahoma natal, mais on reconnaît les montagnes de San Gabriel en Californie du sud. C'est représentatif des petites choses sur lesquelles le film s'est trompé. Plus important, et plus condamnable, le narrateur du film est Pop Warner, son ancien coach à Carlisle et le message envoyé est 'Si Jim avait suivi ses conseils de sauveur blanc et mieux réussi son intégration dans la société, il n'aurait pas autant souffert'. C'était un regard condescendant."
Ce film à sa gloire ne fera pas sa fortune. En 1931, Thorpe avait vendu à la MGM les droits d'adaptation de son histoire pour 1500 dollars. Lorsque la MGM les a rétrocédés à Warner Bros pour le tournage, il était convaincu de toucher à nouveau des droits. Mais il avait mal lu le contrat initial...
Deux mois à peine après la sortie au cinéma du "Chevalier du stade", l'ex-roi des Jeux de Stockholm est hospitalisé pour un cancer de la lèvre. Sa fin de vie s'apparente à une longue agonie. Il meurt le 28 mars 1953 d'une crise cardiaque chez lui, à Lomita, en Californie, entouré de ses enfants et de quelques indiens de la tribu Sac and Fox, à qui il réclamait inlassablement ses deux médailles d'or. Jim Thorpe avait 64 ans. Sa vie est terminée, mais le combat pour sa réhabilitation n'en est encore qu'à ses débuts.

Jim Thorpe sur le tournage du film "Le chevalier du stade", entre Burt Lancaster et le réalisateur Michael Curtiz.

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Réhabilitation en deux temps

Cette bataille s'est amorcée officiellement dix ans avant sa mort avec les premières demandes de Thorpe et ses proches auprès du Comité international olympique, sans qu'elles ne trouvent le moindre écho de son vivant. Parce que l'ironie n'est jamais bien loin dans cette histoire, Avery Brundage, membre du CIO depuis 1936 puis vice-président en 1946 et enfin président de 1952 à 1972, a d'abord été le confrère de Jim Thorpe. Lors des Jeux de Stockholm, l'Américain avait participé au... décathlon (abandon) et au pentathlon (6e), les deux épreuves survolées par Thorpe.
Brundage ne fera rien pour servir la cause du champion déchu. Au contraire. Jusqu'à la fin de sa présidence, il se montrera d'une totale intransigeance. Auteur du livre "Jim Thorpe, le plus grand athlète au monde", Robert Wheeler s'est entretenu avec l'ex-patron du CIO avant sa mort en 1975. L'échange fut bref mais révélateur de la position de l'instance dirigeante du mouvement olympique.
- Wheeler : Pourquoi résistez-vous à tous les efforts menés pour rendre à Thorpe ses médailles ?
- Brundage : Vous ne connaissez pas grand-chose à la façon dont fonctionne la loi, n'est-ce pas, jeune homme ?
- Wheeler : Que voulez-vous dire ?
- Brundage : Nul n'est censé l'ignorer. Ce n'est pas une excuse.

Avery Brundage, l'intransigeant président du CIO.

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La bonne foi non plus, visiblement. Jim Thorpe a donc quitté cette Terre en banni, un demi-siècle après avoir été privé de ce qu'il avait magistralement conquis au Stade olympique de Stockholm. Il faudra presque 60 années de plus pour que justice soit enfin rendue. En deux temps. En 1982, le CIO, contrit de honte et perclus de remords, finit par lui restituer ses médailles sans le reconnaître comme le seul vainqueur du décathlon et du pentathlon de Stockholm. Il est classé à égalité avec ceux qui étaient ses dauphins. Ce n'est que depuis cet été 2022 que, 110 ans après, Thorpe est redevenu pour de bon l'unique double champion olympique.
"Le nom de Jim Thorpe apparaîtra désormais comme seul et unique médaillé d'or du pentathlon et du décathlon", indique ainsi dans un communiqué publié le 15 juillet dernier le président du CIO Thomas Bach. Pour parvenir à cette issue, il a fallu un double geste chevaleresque des descendants du Norvégien Ferdinand Bie et du Suédois Hugo Wieslander, sacrés sur tapis vert respectivement sur le pentathlon et le décathlon. Ils n'avaient jamais accepté les médailles d'or attribuées par le CIO après les sanctions prises à l'encontre du véritable champion.

1931 : Jim Thorpe avec ses deux fils, Phil et Billy.

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Le "citoyen modèle" n'en était même pas un

Pour l'association Bright Path Strong, en référence au nom amérindien de Thorpe (Wa-Tho-Huk, Sentier brillant), c'est le fruit d'un long travail de sape qui se concrétise enfin. C'est elle qui a contacté les comités olympiques suédois et norvégien et les descendants de Wieslander et Bie, obtenant leur accord puis, in fine, celui du CIO. Pour Anita Thorpe, petite-fille de Jim et membre honoraire du conseil d'administration de BPS, le soulagement, et un bonheur auquel elle n'osait plus croire. "110 ans pour enfin entendre à nouveau les mots officiellement prononcés, 'Jim Thorpe est le seul gagnant du décathlon et du pentathlon de 1912, écrit-elle. Un glorieux moment pour tous ses amis, sa famille et ses supporters. Hourra !!!".
Au-delà d'un immense champion, c'est un homme issu d'une communauté maltraitée par les Etats-Unis qui est rétabli dans son bon droit et son honneur. Si Jim Thorpe n'avait été que Jim Thorpe et non Wa-Tho-Huk, sans doute n'aurait-il pas été méprisé de la même façon. L'intéressé en a toujours été convaincu. Ses proches aussi. C'est cela qui a poussé David Maraniss à se pencher sur son incomparable destin. Pour lui, l'histoire de Jim Thorpe en dit aussi long sur son pays que celle d'un Barack Obama ou d'un Bill Clinton, auxquels il a également consacré une biographie.
"Certains isolent le sport au 'rayon jouets'. La vérité, c'est que la politique est parfois très triviale alors que le sport peut être sociologiquement et culturellement significatif, insiste-t-il. Dans tous mes livres qui parlent de sport, je cherche à évoquer des grandes figures sportives qui ont illuminé l'histoire. Ma biographie de Vince Lombardi (mythique entraîneur en NFL qui a donné son nom au trophée du Super Bowl, NDLR) était un prétexte pour étudier la mythologie de la compétition et du succès dans la société américaine. La biographie de Thorpe m'a offert une chance d'examiner la façon dont ont été traités les Natifs."
Jim Thorpe est un personnage dépassant le sport. Il est devenu, à son corps défendant, un reflet de l'Amérique et de ses contradictions. Ce ne fut peut-être jamais aussi prégnant que juste avant et juste après les Jeux de Stockholm. De toute la délégation américaine, il aura été le seul à voyager en troisième classe quand les autres traversèrent l'Atlantique en première.
Puis, à son retour au pays après ses exploits suédois, le président William Howard Taft le qualifie de "citoyen modèle". "Ironique" à nouveau pour David Maraniss, qui rappelle que pour le gouvernement, "Thorpe n'était alors reconnu d'aucune façon comme un citoyen américain, comme la plupart des Natifs." La suite finira de démontrer comment il était considéré une fois sorti de l'enceinte des stades : un sous-Américain.

Jim Thorpe repose à... Jim Thorpe

Comme si la vie de Jim Thorpe n'avait pas été assez marquée par la controverse, sa mort n'a pas non plus été épargnée. En cause cette fois, un conflit intra-familial. Lorsque son cœur lâche en 1953, il ne lui reste plus un dollar. Que des dettes. Sa troisième épouse, Patsy, aussi portée sur la bouteille que son défunt mari, passe un accord avec deux petites bourgades de Pennsylvanie appelées à fusionner pour former une nouvelle (petite) ville.
Il faut lui trouver un nom. Ce sera... Jim Thorpe. Le contrat est signé et, si les termes en sont toujours restés secrets, il aurait été très lucratif pour la veuve. Seule compensation : la star doit être inhumée dans cette ville-nouvelle désormais affublée de son patronyme.

Jim Thorpe repose dans la ville qui porte son nom mais où il n'a jamais mis les pieds.

Crédit: Imago

Cette histoire mériterait à elle seule un autre Grand Récit. Le 28 mars 1953, alors que Jim s'apprête à être inhumé en Californie, Patsy déboule en pleine cérémonie flanquée de deux policiers et autant d'huissiers pour embarquer le cercueil à l'autre bout du pays, à quelques encablures de Philadelphie. Surréaliste.
Suivront six décennies de conflits et une interminable procédure judiciaire qui ne s'est achevée qu'il y a quelques années devant la Cour Suprême des Etats-Unis. La famille a été déboutée. Jim Thorpe repose donc pour toujours à Jim Thorpe, où il n'aura pas passé la moindre seconde de sa tumultueuse existence. Ni la vie ni la mort ne lui auront foutu la paix.
Mais si on lui a pris beaucoup, reste tout ce que personne n'a jamais pu lui enlever : il était une gigantesque star, un immense sportif et, par-dessus tout, un Amérindien fier de l'être, qui n'avait pas oublié les derniers mots de son père avant de mourir : "Fils, tu es un Indien et je veux que tu montres à tous les autres ce dont les Indiens sont capables." Il a assouvi le désir paternel. Wa-Tho-Huk est devenu double champion olympique. Et il l'est aujourd'hui pour l'éternité.
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