Londres. Boston. Paris. Perth. Jérusalem. Ce mois d'octobre 2021 ressemble à un véritable festival international du marathon, comme un retour à la vie après la crise sanitaire. Une guirlande multicolore et infinie de coureurs lâchés dans le dédale urbain de mégapoles du monde entier. Soit des centaines de milliers d'athlètes, dont un bon tiers de femmes, selon les courses. Lesquelles brandiront leur dossard en gagnante sur la ligne d'arrivée ? Mystère. Mais on sait qui restera à jamais la première à l'avoir fait. Elle s'appelle Kathrine Switzer. C'était à Boston, le 19 avril 1967.
Kathrine Switzer, son nom ne vous dira peut-être rien. Mais sans doute en revanche l'avez-vous déjà vue en photo. C'est un cliché célèbre, mythique même, qui a eu sa sélection parmi les "100 photos qui ont changé le monde", un ouvrage publié par le magazine américain Life, en 2003. On y voit un petit brin de femme en pleine course, dossard 261 épinglé sur un ample sweat gris, tentant stoïquement de poursuivre son effort malgré les assauts d'un homme en civil lancé à ses trousses, la bave aux lèvres et l'air furibard, bien décidé à la virer manu militari du peloton en dépit de l'intervention musclée d'autres coureurs témoins de la scène.
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Kathrine Switzer chassée par Jock Semple : une des "100 photos qui ont changé le monde".

Crédit: Getty Images

Pas de femmes au-dessus de 800 m

Comment en est-on arrivé à cette ubuesque situation ? C'est là que l'histoire prend tout son sel. Comme toujours, il convient de remettre les choses dans leur contexte. Nous sommes en 1967. Les femmes ont le droit de vote depuis à peine deux décennies en France, mais elles n'ont toujours pas le droit de courir en compétition internationale sur des distances supérieures à 800 m.
Et encore, cette discipline du 800 m n'a été rétablie du programme olympique féminin que quelques années auparavant, à l'occasion des Jeux de Rome en 1960. La fois précédente, c'était à Amsterdam, en 1928. Les premiers à être ouverts aux femmes. Un 800 m y avait été organisé, remporté par l'Allemande Lina Radke en 2'16", sous l'œil et la plume goguenards de chroniqueurs alpha s'amusant de voir la plupart des concurrentes tomber d'épuisement après la ligne d'arrivée.
Comme si cela n'était tout simplement le signe normal du dépassement de soi, ils en avaient déduit que les épreuves de fond et de demi-fond n'étaient juste pas faites pour les femmes. Trop longues. Trop dangereuses. Trop disgracieuses, pour reprendre des termes écrits à l'époque. A partir de ce traitement médiatique malveillant d'une course au déroulement pourtant tout à fait classique - les images d'archives en témoignent -, la machine de l'oppression sociale faite aux femmes avait fait le reste : les efforts d'endurance prolongés pouvaient, selon le corps médical de l'époque, endommager le système utérin et développer la pilosité, entre autres réjouissances.
A l'aube des années 60, un vent de fraîcheur et de liberté finit par souffler sur cet horizon quelque peu étriqué. Les femmes s'enhardissent, y compris dans le domaine du sport en général et de l'athlétisme en particulier. Alors que les courses hors-stade, dont elles sont rigoureusement exclues, commencent à se développer dans un climat (quasiment) de transgression, plusieurs aventurières émergent du macadam pour s'offrir quelques foulées au milieu des hommes, en toute clandestinité.
Parmi ces pionnières, pour la plupart Américaines, on peut citer Julia Chase-Brand, qui boucle sans dossard la Manchester Road Race (7,641 km) en 1961, ou encore Merry Lepper, que beaucoup considèrent comme la première femme à avoir - toujours officieusement - terminé un "vrai" marathon, celui de Culver City (Californie), en 1963, dans le temps de 3h37. Et puis, il y a bien sûr la belle histoire de Roberta "Bobbi" Gibb qui, en 1966, élève encore un peu plus le niveau en finissant en 3h21 le Marathon de Boston, dont elle avait pris le départ en jaillissant d'un buisson où elle s'était cachée jusqu'au coup de feu.

Lors du marathon de Boston en 1966, Roberta Gibb fait sensation. Mais sans dossard.

Crédit: Getty Images

Mais toutes ces femmes, nonobstant le rôle important qu'elles ont tenu dans l'éveil progressif de leur genre à la course à pied, n'avaient pas eu l'idée folle – le courage ? - qu'affichera en revanche Kathrine Switzer : braver ouvertement l'interdit en courant non plus clandestinement, mais avec un dossard accroché en bonne et due forme au maillot. Un simple détail, peut-être. Mais qui changera à tout jamais le cours de l'histoire.

Trois hommes et un coup fin : le père, le coach et le petit ami

En 1967, Kathrine Switzer a 20 ans. Cette jeune Américaine aux lointaines racines germaniques - elle est d'ailleurs née en Allemagne où son père, colonel de l'US Army, avait été affecté pendant l'occupation d'après-Guerre - étudie le journalisme à l'Université de Syracuse, dans l'Etat de New York. En marge des cours, elle y pratique assidûment la course à pied, un sport auquel son père l'a initiée dès l'âge de 12 ans, au départ pour progresser physiquement et pouvoir ainsi intégrer l'équipe de hockey sur gazon de son école plutôt qu'en devenir une Pom-pom girl, comme tel était initialement son projet.
Evidemment, Kathrine, seule femme du club, s'entraîne avec les hommes. Elle ne fait d'ailleurs que s'entraîner, puisque aucune course ne l'accepte. Mais à force d'abstinence, la chose commence à la titiller. D'autant que son petit ami, Tom Miller, un ancien footballeur américain devenu un espoir national du lancer de marteau, a couru le Marathon de Boston en 1966, celui-là même bouclé en douce par "Bobbi" Gibb, en 3h21. Tom, qui n'a pas il est vrai le physique d'un fondeur, a terminé loin derrière, en 3h45. Dans l'esprit de Switzer, ça fait tilt. Non seulement les femmes sont capables de courir, mais elles sont capables de courir plus vite que des hommes. Y compris le sien !
A partir de là, la jeune étudiante au caractère bien affirmé n'a qu'une obsession : se lancer à son tour dans la grande aventure. Pour cela, elle n'a de cesse de tanner son coach, Arnie Briggs, un facteur qui s'est mis à la course à pied sur recommandation médicale après avoir miraculeusement survécu à un accident de parachute en France, durant la Seconde Guerre Mondiale. Et qui a lui-même couru quinze fois le Marathon de Boston, dont il a souvent fait quelques récits épiques ayant développé l'imaginaire de son élève.
Il est vrai que Boston, c'est un peu le Saint-Graal du 42,195 km. Créé en 1897, il est le plus vieux marathon du monde à continuer d'exister. L'épreuve a eu mille vies, connu pas mal de soubresauts et un drame épouvantable lors de l'édition 2013, marquée par l'explosion de deux bombes terroristes près de la ligne d'arrivée qui firent trois morts et 264 blessés. Et puis, donc, il y a eu Kathrine Switzer. Beaucoup moins tragique, bien sûr. Mais tout aussi mémorable.

Scènes de panique àBoston le 15 avril 2013 après une double explosion sur le parcours du marathon.

Crédit: Getty Images

C'est un fait : courir Boston est l'assurance d'être adoubé par l'exigeante caste des coureurs à pied, une caste de puristes absolus à l'époque, dans une discipline beaucoup moins "massifiée" et "marketée" qu'aujourd'hui. Pour Kathrine, c'est un rêve, mais un rêve impossible. Avant de défier les lois sportives, il lui faut d'abord convaincre son coach de l'entraîner à dessein. Ce qui n'est pas non plus une sinécure. Arnie Briggs a beau être totalement dévoué à la cause de son sport, il n'en reste pas moins un homme de son temps : lui aussi estime qu'il est dangereux pour une femme de se lancer dans un tel périple. En clair, il a peur de "griller" sa coureuse, à qui il voue une sincère affection.
Parce qu'elle est, on l'aura compris, relativement têtue, Kathrine finit par le convaincre de passer une sorte de deal : si elle lui prouve sa capacité à finir la distance à l'entraînement, alors il lui donnera sa bénédiction. Ni une ni deux, le binôme s'organise une sortie-test au creux des contreforts vallonnés de Syracuse, où Kathrine vient à bout sans ciller des 42,195 km. Et pour montrer qu'elle n'est pas fatiguée, elle en rajoute cinq de plus. Pas de doute, elle a passé l'examen haut la main. En guise de récompense, Arnie Briggs tient parole : lui qui était le premier à vouloir la freiner dans son projet interdit, sera le premier à l'aider à le réaliser.

Une étonnante faille juridique

Pour commencer, Kathrine et Arnie trouvent une étonnante faille juridique qui va servir leur entreprise. Tenez-vous bien tellement c'est idiot : en fait, il n'est explicitement écrit nulle part que les femmes n'ont pas le droit de s'inscrire au Marathon de Boston. L'interdit est tellement évident, tellement ancré dans les mœurs, qu'il semble aller sans dire. Aussi, une simple astuce suffira : Kathrine Switzer signe son registre d'inscription avec ses initiales, "K. V. Switzer", celles avec lesquelles elle paraphe déjà ses articles dans le journal universitaire. Personne ne pousse plus loin l'investigation. Trois dollars de frais de dossier plus tard, le précieux sésame est à elle. Dossard 261. Retenez bien ce numéro, qui rentrera dans la légende.
Le jour J, mercredi 19 avril 1967, il fait un temps à ne pas mettre un marathonien dehors. De la pluie mêlée de neige fondue et saupoudrée par un vent glacial s'abat sur Boston. Sans doute les pires conditions climatiques de l'histoire de la course. Mais pour Kathrine, finalement, ça n'est pas une mauvaise nouvelle. Avec ce temps, pas grand-monde n'a osé mettre les gambettes à l'air. Les quelque 700 courageux au départ sont chaudement vêtus de la tête au pied et ressemblent tous plus ou moins à la même chose. Un avantage pour Switzer qui passe un peu incognito, d'autant que les organisateurs sont bien trop affairés à régler les problèmes logistiques liés à ce temps de chien qu'à faire la police sur la ligne de départ.
Pourtant, contrairement à "Bobbi" Gibb, Kathrine n'a pas cherché à se grimer, bien au contraire. Elle est maquillée, porte du rouge à lèvres et les cheveux mi-longs enserrés dans un serre-tête. Coquette jusqu'au bout des ongles, elle tient à afficher au grand jour ce qui est pourtant, à cet instant de sa vie, son plus grand écueil : sa féminité. Et puis, disons-le : sa beauté.
Lorsque le coup de pétard retentit, Kathrine Switzer allonge sans anicroche ses premières foulées, suivie comme son ombre par sa virile garde rapprochée, son petit ami Tom Miller, son coach Arnie Briggs et d'autres coureurs du club de Syracuse. Les premiers hectomètres se déroulent parfaitement. Kathrine n'a pas spécialement de chrono en tête, mais elle est partie sur les bases des 4 heures environ. Et elle se sent bien. Autour d'elle, l'ambiance est bon enfant. Parmi les nombreux concurrents qui l'aperçoivent, beaucoup sont surpris, bien sûr, mais tous restent bienveillants avec elle. Bref, tout va bien.
Et puis, au bout de deux kilomètres, la joyeuse équipée se fait doubler par deux véhicules réservés à la presse et aux officiels. Avec leur œil de lynx, les photographes embarqués ne manquent pas de remarquer la jolie intruse qui s'est invitée sur la route, ni de s'en délecter avec leurs objectifs, plus amusés qu'autre chose. La scène fait beaucoup moins rire les deux directeurs de course figurant eux aussi à bord, Will Cloney et Jock Semple, alias "Messieurs Marathon de Boston".
C'est là que l'histoire bascule. Et qu'on en arrive à cette fameuse scène qui va rester gravée dans le marbre. Pardonnez-nous l'expression mais si Cloney manque un peu de réactivité, Semple en revanche, un Ecossais réputé pour son caractère sanguin, pète littéralement un fusible. Il saute du véhicule en marche et se lance à la poursuite de la jeune effrontée qui continue de le narguer sous ses yeux.

Scène de ménage en pleine course

La suite, l'intéressée s'en souvient comme si c'était hier. Elle l'a souvent racontée, notamment dans son livre, Marathon Woman, paru en avril 2007 à l'occasion des 40 ans de la course : "Au départ, je n'avais pas réalisé que Jock Semple me courait après. Soudain, j'ai entendu le bruit de ses chaussures en cuir sur le bitume. Je me suis alors retournée et j'ai fait face au visage le plus furibard que j’ai jamais vu de toute ma vie. Semple me hurlait dessus : "Dégage de là, sors de ma course !" Il a réussi à agripper mon maillot, tenté d'arracher mon dossard. J'étais absolument terrorisée..."
Switzer réalise alors la bonne idée qu'elle a eu de sortir avec un lanceur de marteau. D'un violent coup d'épaule, Tom Miller fait valser l'empêcheur de courir en rond qui finit sa propre course dans le décor. Une scène lunaire immortalisée par un photographe du Boston Traveler, Harry Trask, dont la série de clichés fera le tour du monde et sera érigé en symbole de la résistance féminine face à la dictature des mâles. Elle deviendra probablement son œuvre la plus connue. Et l'on parle là d'un homme qui a obtenu le Prix Pulitzer en 1957. Et dire qu’il était venu à Boston en traînant des pieds...

La scène improbable du marathon de Boston 1967 : Kathrine Switzer protégé par son compagnon alors que le directeur de course essaie de la stopper.

Crédit: Getty Images

De son côté, Tom Miller regrette en revanche aussitôt son geste purement impulsif dont il craint les conséquences qu'il aura sans doute pour sa propre carrière. Son objectif est alors d'être sélectionné pour les Jeux Olympiques de Mexico l'année suivante, mais il réalise qu'une lourde suspension le guette. Entre lui et sa compagne, une violente dispute finit par éclater quelques kilomètres plus loin, dans une scène elle aussi surréaliste qui le poussera finalement à arracher son dossard et à poursuivre son effort en solo, sans conviction. Ce Marathon de Boston, décidément, vire au mélodrame.
Pour Kathrine Switzer, après toutes ces émotions, poursuivre son effort n'est pas davantage chose aisée. La question se pose, d'ailleurs, de continuer. La jeune femme est en pleurs. Consciemment ou pas, elle était animée ce jour-là par des sentiments partagés : l'envie certes de se fondre dans la masse, pour ne pas se faire pincer ; mais celle aussi de marquer le coup, pour le symbole. Sinon, quel intérêt aurait-elle eu à prendre un dossard ? Désormais, elle n'a plus le choix : la voilà au cœur de la tourmente. D'autant que Jock Semple, qui s'est relevé de son fossé, l'a encore rattrapée puis dépassée en lui proférant une nouvelle bordée d'injures menaçantes. Une chose est sûre : il n'en restera pas là.
Pendant de nombreux kilomètres, Kathrine Switzer, secouée comme si elle venait de réchapper à la charge d'un sanglier, va donc avancer avec peine, au sein d'un groupe où le silence s'est fait. Pesant, alanguissant. Et puis, d’un coup, le déclic. A force de cogiter, Kathrine réalise qu'elle ne peut pas en rester là. Que cette course, quoi qu'il lui en coûte, elle doit la terminer. Pour elle, mais surtout pour la cause de milliers de femmes qu'elle prend soudainement conscience de représenter à travers son effort solitaire.
"Je me suis alors tournée vers mon coach, Arnie, et je lui ai dit : "Ecoute, je vais peut-être t'attirer des ennuis à toi aussi mais il faut que j'aille au bout, dussé-je le faire en rampant, raconte-t-elle depuis Wellington, en Nouvelle-Zélande, où elle réside le plus souvent aujourd’hui. Sinon, le message que je vais renvoyer sera que les femmes sont effectivement incapables de terminer un marathon." Et ça, à ses yeux, ça n'est pas une option.
A partir de là, sa peur et son sentiment d'humiliation se transforment en détermination, pour devenir son principal moteur. Une deuxième course commence en quelque sorte pour Kathrine Switzer, qui retrouve peu à peu son calme et son souffle. Après le 30e kilomètre, là où le commun des marathoniens heurte le fameux mur, elle reçoit au contraire une dose supplémentaire d'endorphines lorsqu'elle parvient enfin à se débarrasser des oripeaux de la colère qui lestait sa foulée comme une chape de plomb.
"Jusque-là, j'étais très énervée contre cet homme qui m'avait agressée, explique-t-elle encore. Et puis, en repensant à tout cela en courant, j'ai réalisé qu'il n'était pas vraiment fautif. Qu'il était en quelque sorte un "produit" de son époque. Et que, en voulant m'exclure de sa course, il était simplement dans son rôle."
Moralement retapée, physiquement requinquée, Switzer, qui s'est aussi délestée entre-temps de son jogging gorgé d'humidité, ainsi que d'un gant blanc perdu en route, boucle sa course en 4h20. Fraîche comme une rose, malgré quelques ampoules au pied. Loin, certes, des 3h27 de "Bobbi" Gibb, qui a de nouveau pris part à la course en cachette. Mais officiellement, Switzer est la première féminine, puisqu'elle est la seule portant un dossard.
Pas pour longtemps, cela dit : elle sera très vite disqualifiée par l'Amateur Athletic Union - l'instance qui fait alors autorité dans le monde du sport américain -, puis longuement suspendue. Mais cela restera purement anecdotique au regard de ce que l'histoire en retiendra. Ça y est, Kathrine Switzer l'a fait. Elle est allée au bout de son projet fou. Des petits pas pour un bout de femme d'à peine 1,60 m. Un pas immense pour le sport féminin.

Record personnel à 2h51'37"

On dit que le marathon change la vie de celui qui en vient à bout. Pour Kathrine Switzer, ça n'est pas un vain mot. En l'espace de 42,195 km, elle est, pour ainsi dire, passée de l'enfance à l'âge adulte. "Sur la ligne de départ, j'étais une jeune fille et sur la ligne d'arrivée, j'étais devenue une femme", se plaît-elle à raconter avec un certain sens de la formule. Mais pas celui de l'exagération. Comme le soldat Philippidès, le marathonien originel, l'Américaine, du haut de ses 20 ans, a bouclé la distance non pour l'exploit sportif, mais pour porter un message. En l'occurrence, un message d'espoir et d’avenir.
D'ailleurs, le franchissement de la ligne d'arrivée n'aura finalement été pour elle que le début de la course. En quelque sorte, le premier jour du reste de sa vie. Qui sera par la suite placée sous le signe d'un long et unique combat : celui d'ouvrir les femmes à la course à pied, pour les aider à s’épanouir et par là-même se libérer du joug du patriarcat. Par son charisme, sa générosité et son dynamisme, la joggeuse au dossard 261 va se lancer dans un lobbying incessant qui paye rapidement : dès sa deuxième édition, en 1971, le jeune Marathon de New York s'ouvre aux femmes. Boston ne tarde pas à suivre, en 1972.
En parallèle, elle devient elle-même une coureuse accomplie, s'imposant à New York en 1974 en 3h07, avant de claquer en petite jupette son record personnel à Boston, en 1975, dans le chrono très respectable de 2h51'37". Soit près de 15km/h, ou 4' au kilomètre pour les initiés. Une barrière à faire baver bien des hommes. Le tout avec, comme elle le dit elle-même, un talent modeste. Mais une volonté illimitée.
Ceci dit, ce n'est pas lui faire injure que de dire qu'on se souviendra d'elle moins pour son palmarès que pour son action en faveur des femmes. Laquelle va prendre encore un peu plus d'ampleur à mesure qu'elle va elle-même se lancer dans l'organisation de courses purement féminines. Locales, tout d'abord. Puis de plus en plus importantes. Elle reçoit pour cela le coup de pouce bienvenu du groupe Avon, une marque de produits cosmétiques qui a flairé le bon filon et se lance à fond dans le soutien du sport féminin dans les années 70. C'est ainsi que naît, en 1972, l'Avon Crazy Legs Woman Mini-Marathon, un 10 km féminin organisé au cœur de Central Park, à New York. La peur du bide est réelle. Finalement, 78 coureuses sont au départ. C'est plus qu'honorable.

Kathrine Switzer et LA photo qui l'a fait rentrer dans l'histoire.

Crédit: Getty Images

Mis en confiance, Kathrine Switzer et son mécène mettent en place progressivement un circuit international. Des courses féminines voient ainsi le jour dans le monde entier, parfois dans des pays où on les imaginerait le moins, comme en Malaisie, aux Philippines, au Brésil ou en Thaïlande. Les courses s'exportent, se diversifient et grossissent, aussi. En 1978, le premier marathon exclusivement féminin voit le jour à Atlanta. Et deux ans plus tard, en 1980, Kathrine signe son plus grand exploit sportif, en tant qu'organisatrice du moins, lorsqu'elle parvient à mettre sur pied une toute première édition du Marathon de Londres là encore exclusivement féminin.
Mieux : la course se déroule intra-muros, dans une partie du centre-ville qui a dû être fermée à la circulation pour l'occasion. Hormis la Reine, personne n'avait réussi à faire cesser - temporairement - le flux des Carbodies londoniens. Un véritable coup de maître d'autant que l'épreuve, organisée pendant les Jeux du boycott américain à Moscou, bénéficie de la couverture de grandes chaînes de télé, un peu désœuvrées durant cet été 1980.

1984 : le premier marathon féminin aux J. O.

A partir de là, les femmes qui courent ne sont, enfin, plus considérées comme des hystériques en mal d'attention. Elles sont juste considérées, tout court. Au total, grâce à l'action de Kathrine Switzer, plus de 400 courses féminines seront organisées dans 27 pays différents, sur tous les continents. C'est plus que le seuil requis par le CIO pour intégrer le programme olympique. Ce dernier ne peut continuer à fermer les yeux davantage. En 1981, il vote l'ouverture aux femmes du marathon pour les Jeux Olympiques suivants, ceux de Los Angeles, en 1984.
Remporté par l'Américaine Joan Benoit, ce marathon est marqué par la spectaculaire défaillance d'une concurrente, la Suissesse Gabriela Andersen-Schiess, qui termine son périple hagarde et désorientée, avec la démarche d'un pantin totalement désarticulé. Des images qui font, là encore, le tour du monde et donnent quelque part un coup de projecteur inespéré à ce premier marathon féminin des J. O.

L'Américaine Joan Benoit, pour l'éternité la première championne olympique du marathon, en 1984, à Los Angeles.

Crédit: Getty Images

Au début, Kathrine Switzer, qui commente l'épreuve à la télévision, craint surtout que cette image ne vienne porter atteinte à ses années de combat, sur la rengaine un brin mesquine du : "On vous l'avait bien dit, le marathon, ça n'est pas pour les femmes." Il n’en sera rien. Gabriela Andersen-Schiess, qui souffrait en fait de déshydratation, récupère très vite et assure parfaitement le service après-vente médiatique. Elle est finalement élevée au rang de ce qu'elle méritait : celui d'une sportive accomplie, une héroïne de son temps, simplement victime d'un trop grand don de soi. Mais comme tant d'hommes avant elle.
A ce stade, pour Kathrine Switzer, le combat est déjà gagné, du moins cette partie du combat. Le marathon féminin ne disparaîtra jamais du programme olympique tandis que quatre ans plus tard aura lieu à Séoul le premier 10 000 m féminin, puis le premier 5 000 m à Atlanta, en 1996. En fait, les courses de fond féminines n'ont fait que se développer depuis. Et la pratique amateure a suivi, de manière encore plus exponentielle. Elle continue d'ailleurs de le faire à ce jour.
En réalité, aucune discipline n'a autant développé son volet féminin ces dernières années que la course à pied. Au cœur de ce phénomène universel, la France n’est pas en reste. D'après les chiffres de l'Union Sport&Cycle, un organisme qui fédère les entreprises de la filière du sport, la pratique du running a augmenté de 20% chez les femmes ces cinq dernières années dans l’Hexagone. Les coureuses représenteraient aujourd'hui 48% des pratiquants réguliers, hors compétition. Une parité (ou presque) tout bonnement exceptionnelle.
Cette mixité, la société devait y arriver un jour, tôt ou tard. Mais il en fallait une pour jaillir des starting-blocks et donner un coup d'accélérateur à l'évolution des mœurs. Ça aurait pu être "Bobbi" Gibb, Merry Lepper ou une autre. Ce fut donc Kathrine Switzer. Parce que les étoiles se sont alignées autour de son histoire, en partie grâce au poids de l'image, avec les photos de son agression devenues le symbole des femmes opprimées. Mais aussi grâce à la personnalité de l'intéressée, qui était probablement née pour porter ce flambeau.

Kathrine Switzer (W1) au marathon de New York en 1975.

Crédit: Imago

Toute une vie dédiée à la course

Devenue journaliste et écrivaine, Kathrine Switzer a, à travers ses différentes actions comme par le biais de ses écrits, consacré toute son existence à la mission que le destin avait choisi de lui placer entre les mains. Elle est d'ailleurs allée pour cela jusqu'à sacrifier sa vie personnelle, puisqu'elle n'a jamais eu d'enfants, un peu par manque de temps, beaucoup par choix. Elle dit d'elle aujourd'hui qu'elle était "capable de s'occuper de millions de femmes simultanément, mais sans doute pas à 100% d'un seul petit être." Elle se sous-estime, probablement.
Mais Kathrine Switzer ne regrette rien de ce que cette drôle de vie lui a réservé. Plus d'un demi-siècle après sa rocambolesque aventure, elle est aujourd'hui une septuagénaire épanouie, toujours aussi "fit" et sportive, partageant sa vie entre New York et Wellington, où elle s'est établie plus durablement depuis le confinement aux côtés de son mari, l'ancien coureur et auteur néo-zélandais Roger Robinson. Un homme qu'elle a épousé en secondes noces après avoir divorcé de Tom Miller, avec lequel elle s'était finalement mariée, en 1968.
Toujours aussi enthousiaste à l'idée de partager son histoire, elle se souvient dans les moindres détails de ce 19 avril 1967, qu'elle considère comme le jour le plus important de sa vie. Mais peut-être pas le plus beau. Celui-là, elle le réserve au lundi 17 avril 2017, lorsqu'elle a couru pour la neuvième fois le Marathon de Boston, 50 ans après sa grande première.

Kathrine Switzer en 2017, toujours marathonienne.

Crédit: Getty Images

L'occasion d'un petit pèlerinage sur le lieu de l'agression, survenue beaucoup plus tôt dans la course qu'elle ne l'avait pensé, et même écrit, d'où de nombreuses approximations qui subsistent encore à ce propos. L'occasion surtout de partager sa passion avec les 13 500 autres concurrentes inscrites cette année-là à Boston (quasiment la moitié du peloton), dont des dizaines portant comme elle le dossard 261, ce fameux numéro devenu le nom de son association "261 Fearless", qui continue d'œuvrer chaque jour pour le développement du running féminin dans le monde.
"Imaginez comment je me sentais : 50 ans plus tôt, j'étais seule, terrifiée. Et là, j'avais des milliers de femmes à mes côtés qui venaient me témoigner leur gratitude, s'exclame-t-elle avec des frissons dans la voix. A ce moment-là, j'ai ressenti une forme de plénitude, l'impression d'avoir œuvré toute ma vie pour quelque chose d'utile. Et je me suis dit qu'après avoir vu ça, je pouvais mourir tranquille."

Réconciliation sur un lit de mort

Le plus tard possible, selon l'expression populaire. De toute façon, le nom de Kathrine Switzer ne mourra jamais vraiment : admise au National Distance Running Hall of Fame en 1998 et au National Women's Hall of Fame en 2011, deux musées américains dédiés aux coureuses et citoyennes émérites, elle a vu son héritage passer à postérité jusqu'en France, puisqu'un stade d'athlétisme porte son nom à Dunkerque depuis 2019. Pas mal pour une femme qui n'a jamais été une championne, si ce n'est une championne de la vie. Mais qui est devenue l'une des grandes pionnières du sport féminin, à l'image de ce qu'a pu faire en tennis sa contemporaine et compatriote Billie Jean King, devenue une amie.
Et tout cela, Kathrine Switzer l'a fait par amour. Amour pour son sport, amour pour la vie et amour pour les gens, elle qui dit n'avoir jamais détesté quelqu'un de son existence. Pas même Jock Semple, avec lequel, croyez-le ou non, elle a fini par devenir très amie, au terme d'un long processus de réconciliation qui vaut d'ailleurs d’être raconté.
En 1972, Kathrine Switzer termine 3e de la première édition du Marathon de Boston ouverte aux femmes. Jock Semple se voit donc "contraint" de lui remettre une coupe, et il s'avère que celle-ci présente une fissure. Sur le podium, l’officiel brise alors la glace via un petit trait d'humour très écossais : "Ça fait cinq ans que je suis en colère après toi, tu méritais bien un trophée cassé..." L'année suivante, en 1973, il lui tombera dans les bras sur la ligne de départ et lui claquera une bise ostensible sous l'œil des photographes aux aguets. Un cliché de la scène paraîtra dans le New York Times. Il deviendra le symbole de l’intégration des femmes dans le milieu machiste de la course à pied.

Marathon de Boston 1973 : Kathrine Switzer et Jock Semple réconciliés.

Crédit: Getty Images

Kathrine Switzer avait déjà réussi son coup en prouvant à la terre entière que les femmes étaient au moins égales voire supérieures aux hommes dans un domaine physique précis : celui de l'endurance. Et elle avait, de son côté, éteint depuis longtemps sa rancœur à l'égard de Jock Semple, qu'il serait sans doute trop facile de juger aujourd'hui à travers le prisme de notre vision moderne. Kathrine, elle, ne l'a jamais fait. Au contraire. "Comment aurais-je pu ne pas aimer un homme qui, même malgré lui, a tant contribué à changer ma vie tout comme celle de millions de femmes ?", s'est-elle toujours ouvertement interrogée.
L'histoire ne dit pas si elle l'a fait en courant, mais Kathrine Switzer est allée rendre une dernière visite à Jock Semple alors que celui-ci se trouvait sur son lit de mort, en 1988. Ensemble, les deux ont trouvé la force de rire de tout ça. "Grâce à moi, te voilà célèbre !", l'a taquinée Semple. "Non, c'est toi qui es devenu célèbre grâce à moi", lui a rétorqué Switzer, décidément toujours soucieuse d'avoir le dernier mot. Quelques heures plus tard, Jock Semple rendait son dernier souffle. Ce souffle dont Kathrine Switzer, malgré ses 42 marathons au compteur, le dernier à Londres en 2018 à l'occasion du 100e anniversaire du droit de vote des femmes au Royaume-Uni, n'aura décidément jamais été à bout.
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