Ironie : "Contraste entre une réalité cruelle, décevante, et ce qui pouvait être attendu." Le 30 août 1991, au stade olympique de Tokyo, Carl Lewis a éprouvé de la plus concrète des manières le sens de ce mot. Il l'a reçue en pleine face, King Carl, l'ironie. Lui, le roi de l'athlétisme. L'empereur du saut en longueur, discipline dans laquelle il est alors invaincu depuis plus de dix ans et 65 concours.
Ironiquement, cette invincibilité a donc pris fin en cette fin de mois d'août au Japon, le soir même où la star américaine a livré le plus grand concours de sa vie. Le plus grand concours de l'histoire. "J'ai fait le meilleur concours de tous les temps, mais il a sorti le meilleur saut", résumera Lewis à chaud, d'une formule davantage frappée de justesse que de l'amertume dont on l'affublera.
Jamais Lewis n'avait été aussi fort, aussi loin, aussi souvent. C'est pourtant ce soir-là qu'il a été battu, en finale des Championnats du monde. Cerise sur le sarcastique gâteau, Lewis a aussi vu sa victime préférée, soudainement transformée en bourreau, s'emparer du plus mythique des records du monde. Celui de Bob Beamon, après lequel il sautait depuis toutes ces années. A ce niveau de roublardise, ce n'est même plus de l'ironie. C'est un coup d'une bassesse infinie.
Les Grands Récits
Zatopek - Mimoun, la locomotive et son premier wagon
08/02/2021 À 23:29
Toute ma vie, j'ai été un outsider
Cette histoire, c'est celle d'un double clin d'œil du destin. L'un vachard, l'autre savoureux. Ce 30 août 1991, dans un début de soirée électrique, où l'atmosphère annonce de façon presque palpable l'exceptionnel, ce ne fut pas King Carl, mais King Mike. Mike Powell. 27 ans. Le gai luron, attachant et toujours souriant, mais qui, derrière la façade joviale, crevait de ne pas être pris au sérieux. Un second couteau, comme tous ceux qui couraient ou sautaient derrière Lewis. "Toute ma vie, j'ai été un outsider", dira-t-il. Jusqu'à ce saut. LE saut. Un envol historique. 8,95m. Une marque de légende, que la patine du temps a renforcée. Trente ans aujourd'hui.

Lewis derrière et lui devant : ce 30 août 1991, Mike Powell a changé le cours de l'histoire.

Crédit: Getty Images

Chez les hommes, seuls les records du monde du disque et du marteau sont plus anciens (1986 pour les deux). Mais sans manquer de respect à leurs détenteurs, Jurgen Schult et Yuri Sedikh, ils ne possèdent pas la même aura. Parce que, pour s'emparer de ce record, Powell a battu Lewis. Parce qu'il l'a fait aux Championnats du monde. Parce que ce concours tokyoïte de la longueur demeure un des plus formidables moments d'intensité et d'émotion de l'histoire de l'athlétisme. Puis, surtout, parce qu'il y a record et record. Certains font tomber une marque. D'autres tournent une page. Mike Powell n'a pas battu un record du monde. Il a battu le record de Bob Beamon.
Le mythe Beamon tient alors depuis le 18 octobre 1968 et son bond de géant à 8,90m sous le ciel orageux de Mexico. Une invraisemblable performance. 55 centimètres de mieux que le précédent record. Celui de Beamon, pense-t-on, est appelé à tenir durant des décennies. En réalité, dès les années 80, les 890 centimètres de Beamon semblent en sursis. La raison tient en neuf lettres : Carl Lewis. La megastar californienne semble destinée à surpasser l'effarant saut de Mexico. Pour tout le monde, c'est une évidence.

Invaincu pendant 65 concours entre 1981 et 1991, Carl Lewis, ici à Los Angeles en 1984, aura été l'incontestable roi de la longueur.

Crédit: Getty Images

Indianapolis, 1982 : le jour où Lewis a surpassé Beamon

En juin 1981, à moins de deux semaines de son 20e anniversaire, le jeune Lewis signe son premier coup d'éclat sur les sautoirs. A Sacramento, il retombe à 8,62m. La deuxième meilleure performance de tous les temps derrière Beamon. Un an plus tard, à Indianapolis, l'Américain est en état de grâce. Tout aurait pu, tout aurait dû s'arrêter là, lors du National Sports Festival. Ce 24 juillet 1982, Carl Lewis a battu le record du monde de Beamon. Il a même allègrement franchi les neuf mètres.
Celui que l'on ne surnomme pas encore "King Carl" mord ses trois premiers essais. Sur les deux premiers, il a atterri sur la ligne des neuf mètres. Lewis est encore à la sortie de l'adolescence. Il n'est pas encore tout à fait ce métronome, monstre de perfectionnisme, dont la marque de fabrique sera justement de ne (presque) jamais mordre un saut. A ses yeux, une forme de faute professionnelle. "Mordre, c'est interdit, a-t-il expliqué un jour. J'entends souvent : 'C'était un saut extraordinaire, quel dommage d'avoir mordu.' Non, ce n'est pas dommage et ce n'est pas un saut extraordinaire. Si vous mordez, le saut n'existe pas, c'est tout."
Ces trois sauts n'existent donc pas, mais ils ont donné un aperçu de ce qui se trame. Jason Grimes est alors en tête du concours. Mais il sait que son statut n'est que provisoire et sent que la légende peut s'écrire ici et maintenant. Avant que Lewis ne s'élance en bout de piste pour sa quatrième tentative, Grimes va voir son ami, le sauteur en hauteur Dwight Stones. "Tu veux voir un saut de 30 pieds ? C'est maintenant", lui dit-il. 30 pieds. Soit 9,14 mètres. 24 centimètres plus loin que Beamon. Pour les Américains et leur système métrique, cette marque des 30 pieds est plus symbolique que celle des 9 mètres, qui leur parle moins, quand bien même elle serait plus accessible.
Lewis entame sa course, atteint la planche, s'envole et retombe plus loin qu'aucun être humain ne l'a jamais fait avant ou après lui. Un saut ahurissant. "Carl a sauté 30 pieds. J'étais là, je l'ai vu", jurera Stones une fois devenu consultant pour NBC. Pendant deux secondes, Lewis est recordman du monde. Il ignore encore la mesure exacte de son saut, mais il ne fait aucun doute qu'il a pulvérisé les 8,90m de Beamon. Puis, à la stupeur générale, le juge lève un drapeau rouge. Mordu, encore. Sauf que Lewis sait que son saut est légal. Il a pris son impulsion avant la plasticine. Dans l'immense majorité des cas, le sauteur sait s'il a mordu ou non. Même au feeling, le jugement a quelque chose d'imparable.

Dans la vie, on n'a jamais le temps

La vue des rares images d'époque qui circulent sur internet près de quatre décennies plus tard ne permettent pas de se faire une idée précise. Mais au-delà de l'intéressé, tous les témoins sont formels. Lewis devient fou. Il plaide sa cause, montre qu'il n'y a pas la moindre trace de ses pointes sur la plasticine. Mais rien n'y fait. "Il n'a pas voulu me parler, me donner la moindre explication, peste l'athlète devant les journalistes à l'issue du concours. Ce sport n'est pas fait pour nous, les athlètes, ou pour les fans. Il appartient aux juges. Et ils ne prennent même pas la peine de vérifier s'ils n'ont pas commis d'erreur."
Un juge ne se déjuge pas. De toute façon, le râteau a déjà été passé dans le sable, effaçant tout stigmate de ce saut légendaire mais officiellement inexistant. "Nous étions effondrés", avoue Jason Grimes. Positionné au bout du sautoir, le rival de Lewis estime, à vue de nez, que le saut était à trente pieds et deux pouces. Soit autour de 9,20m. Trop gros pour être vrai ? Peut-être. "Je ne sais pas si c'était au-delà des 30 pieds, mais c'était plus loin que Beamon, en tout cas", selon Lewis.

Indianapolis, 1982 : La colère froide de Carl Lewis après le concours de la longueur et son saut non validé.

Crédit: Getty Images

Dans la foulée, son cinquième essai est validé : 8,76m, entre satisfaction et regrets. Avec le recul, Lewis reste pourtant convaincu que s'il avait battu le record du monde si jeune, sa carrière n'aurait pas été la même. Sa soif se serait tarie. "Ne pas avoir battu le record ce jour-là a été une bonne chose pour moi, estimait-il dans un documentaire sur ABC après sa carrière. Cela m'a ouvert les yeux et m'a montré que si on voulait vraiment quelque chose, rien n'était impossible. Pour ma carrière, ça a été un jour très important. Ça a même tout changé."
Beamon n'est donc plus qu'à 14 centimètres. "Quand j'ai vu ça et qu'on m'a raconté ce qu'il s'était passé, j'ai compris que mon record allait bientôt tomber. Depuis ce jour, je m’y préparais", expliquera Bob Beamon en 1991. Carl Lewis, 21 ans, tout juste, a le temps. Il battra le record très bientôt. Avant les Jeux de Los Angeles, c'est certain. Voilà l'opinion largement répandue dans le monde de l'athlétisme. Mais dans la vie, on n'a jamais le temps. Il faut saisir l'opportunité quand elle se présente. Tout le reste s'apparente à un pari risqué.

Plafond de verre

De fait, Carl Lewis ne deviendra jamais recordman du monde du saut en longueur, ce qui n'est pas loin de constituer une anomalie. Il restera pourtant invaincu dix années. Il décrochera quatre titres olympiques consécutifs, en 1984, 1988, 1992 et 1996. Mais plus jamais il ne sera question pour lui des 8,90m de Beamon, sans parler des neuf mètres ou des trente pieds.
En 1983, il revient sur les lieux du crime à Indianapolis, et améliore encore son record personnel : 8,79m. Huit ans plus tard, à l'heure des Championnats du monde de Tokyo, c'est toujours sa meilleure marque. Malgré une phénoménale régularité au-delà des 8,60m, Lewis semble toucher un plafond de verre. Exceptionnellement élevé, certes, mais un plafond tout de même.
Depuis la folle soirée d'Indianapolis au début de l'été 1982, un seul homme a fait trembler Bob Beamon. Ce n'est pas Lewis, ou n'importe quel autre Américain, mais un Soviétique. Il s'appelle Robert Emmiyan. Le 22 mai 1987, dans le tout petit stade de Tsakhkadzor, en Arménie, il améliore son propre record d'Europe : 8,86m. Il n'y a ni réseaux sociaux, ni télévision globalisée dans ce monde finissant de la Guerre Froide. Personne ou presque n'a vu ce saut. Peut-être vexé, Tom Tellez, l'entraîneur de Lewis, se dit "surpris et un peu circonspect" devant la performance. Mais à l'échelle de l'histoire, King Carl n'est alors même plus le dauphin de Beamon.
Les certitudes du début des années 80 ont doucement laissé place à une forme de résignation quand s'amorce la décennie suivante. Lewis a beau être le roi, peut-être a-t-il laissé passer sa chance. En 1991, il a maintenant 30 ans. Son meilleur saut de l'année, à 8,64m, reste à distance respectable du mythique record. Sauf que Tokyo va tout changer. On disait le sprinter vieillissant, mais le 25 août, il bluffe tout le monde en décrochant son deuxième titre mondial sur 100 mètres, avec le record du monde à la clé : 9"86. Alors, qui sait ?

Powell et la longue quête du respect

Après ce formidable regain de flamme sur la ligne droite, personne n'envisage sérieusement que Carl Lewis puisse être battu à la longueur. Les qualifications confirment cette impression. Avec un saut à 8,56m, l'Américain a frappé fort. Sur le papier, ses deux principaux adversaires sont aussi des compatriotes. Larry Myricks, le dernier homme à l'avoir battu, en février 1981. Et Mike Powell. Son dauphin sur le podium des Jeux de Séoul en 1988. Un record personnel à 8,66m, établi en 1990, pour intégrer le Top 5 historique. Cette saison, il a flirté avec : 8,63m, à New York, au mois de juin, lors des Sélections US pour les Mondiaux. Surtout, ce jour-là, il passe tout près de déboulonner la statue du commandeur. Lewis, avec 8,64m au tout dernier essai, doit s'arracher pour éviter sa première défaite en plus d'une décennie.
Le coup est passé près. Mais Powell en sort renforcé dans sa conviction de pouvoir battre Lewis, qu'il déteste par-dessus tout. Il ne supporte ni sa domination ni son sourire, dans lequel il ne voit que de l'arrogance. A tort ou à raison, il est persuadé que Lewis le méprise. "Je le diabolisais, a-t-il avoué en 2014 dans une interview sur NBC. Quand nous étions tous les deux dans la même pièce, j'avais toujours l'impression que nous allions nous battre. Mais il ne devait même pas remarquer ma présence."
Mike Powell voudrait qu'on le prenne au sérieux. Il veut sa dose de gloire, sa part d'histoire, et Lewis est un obstacle. Le seul, mais le plus imposant de tous. Alors il doit le battre. Mais ça ne suffit pas. Pour qu'on le considère comme unique, il lui faut, aussi, le record de Beamon, dont il a pu aussi humer le manque de considération à son endroit.

"Respectez moi !" Le cri du coeur de Mike Powell tout au long de sa carrière.

Crédit: Getty Images

Quelques semaines avant les Mondiaux de Tokyo, Powell dispute un meeting aux États-Unis, à Westwood, en Californie. Il apprend que Beamon, avec qui il a en commun une formation de basketteur, est venu faire un tour. Mais au moment de sauter, alors qu'il jette un œil vers les tribunes, Powell ne voit plus son aîné. Il apprendra que Beamon était parti avant le concours de la longueur. "Je l'ai pris comme une claque en pleine figure", avouera-t-il.
Son coach, Randy Huntington, a raconté à Sports Illustrated une autre anecdote révélatrice. C'était aux Jeux de Séoul, où Beamon avait été invité, pour les vingt ans de son légendaire saut. Huntington se présente à Beamon : "Je lui ai dit 'Je suis l'entraîneur du gars qui battra un jour votre record'. Il m'a regardé et son visage avait l'air de dire 'OK, plus de bière pour ce mec, il a assez bu comme ça'".

La prophétie de l'autographe

Quand Powell martèle sa foi en lui, sa conviction de pouvoir non seulement dominer Lewis mais effacer Beamon, on écoute poliment le natif de Philadelphie. Mais au fond, personne n'y croit vraiment. A Tokyo, où il doit attendre le septième jour de compétition avant d'entrer en lice, Powell ronge son frein. Visage fermé, il ne parle à personne, guettant son heure. La petite histoire dit qu'en donnant un autographe à un jeune Japonais, il a inscrit, à côté de sa signature : "8.95".
Que la légende, entretenue par l'intéressé, soit vraie ou non importe peu. Elle traduit ses certitudes, qui elles sont bien réelles. "Mike était absolument persuadé qu'il battrait le record de Beamon, explique Randy Huntington. En revanche, il doutait que cela suffise pour devenir champion du monde car il savait que Lewis, lui aussi, avait le record dans les jambes."
Le vendredi 30 août, il flotte sur Tokyo une atmosphère très spéciale, de celles qui favorisent l'extra-ordinaire. Un typhon circule aux alentours de la capitale nippone. Le taux d'humidité a grimpé en flèche. Le vent tourbillonne. Tout au long du concours, il soufflera dans un sens puis dans l'autre, tantôt dans le dos, tantôt défavorable. La tempête n'est pas loin, mais c'est sur le stade qu'elle va s'abattre. "Vous êtes déjà allés dans le Sud (des Etats-Unis, NDLR), alors que l'air devient rare parce qu'un ouragan approche ? C'était exactement ça, ce soir-là, à Tokyo. L'atmosphère était électrique", résumera Powell.
Le challenger saute en premier. Trop nerveux, trop excité, voulant trop en faire, il passe complètement à côté. 7,85m. Au tour de Carl Lewis. Dès cette première tentative, il assomme le concours : 8,68m. Sa meilleure performance depuis Séoul 1988. Un tel saut lui aurait assuré l'or olympique ou mondial dans toutes les finales ces trente dernières années. Ce sera le moins bon des cinq sauts mesurés de Lewis à Tokyo. Pourtant, ça ne suffira pas. L'ironie, on vous dit.

Carl Lewis, le concours du siècle sans la victoire au bout.

Crédit: Imago

Lewis a battu Beamon mais sans le record

Le concours de Lewis confine au chef-d'œuvre. Après avoir mordu son deuxième essai, le pensionnaire du Santa Monica Track Club sort les deux meilleurs sauts de sa carrière : 8,83m, puis 8,91m. Huit mètres quatre-vingt-onze. Un centimètre plus loin que le record de Bob Beamon. Malheureusement pour lui, le vent, à chaque fois, a soufflé trop fort : 2,3 puis 2,9 mètres par seconde, au-delà de la limite autorisée, à 2m/s. Lewis l'a fait, mais ses 8,91m ne pourront être homologués comme le nouveau record du monde. En voyant la mesure du vent puis sa marque, Lewis a successivement grimacé, sourit, puis levé les bras, triomphal. Jusqu'ici, on n'a vu que lui.
Après les 8,68m de Lewis à son premier essai, Mike Powell savait d'emblée que, pour l'or, il lui faudrait battre son record personnel. Maintenant, après ce bond de géant à 8,91m, il doit aussi améliorer le record du monde. Dans la foulée de son catastrophique saut initial, l'Américain s'est ressaisi : 8,54m, puis 8,29m. Puis il a sorti ce qui aurait été le saut de sa vie s'il ne l'avait mordu. Powell est retombé aux alentours de la ligne des neuf mètres. Un envol sidérant et interminable. Mais souvenez-vous : un saut mordu est un saut qui n'existe pas, que vous atterrissiez à neuf mètres ou à deux.
En voyant le drapeau rouge, le bon Mike est devenu dingue. Il a hurlé, râlé, et s'est même agenouillé devant la plasticine. Actors Studio. "J'ai fait un peu le show, admettra-t-il. Je savais que j'avais mordu, je l'avais senti à l'impact." Il s'en veut. Mordre, c'est son péché mignon. Parce qu'il veut tellement passer de l'ombre à la lumière qu'il manque trop souvent de contrôle à l'approche de la planche. Randy Huttington a même fini par le surnommer "Mike-Foul".
De la tribune, son coach lui a demandé de reculer légèrement ses marques. Si ce quatrième essai n'existe pas, il a toutefois le mérite d'ancrer un peu plus fortement encore les certitudes du clan Powell : oui, il a les moyens, ce soir, d'aller les chercher, tous. Lewis, Powell, l'or, le record, la légende. Sa légende. C'est juste après ce saut de Powell que Lewis a signé sa marque à 8,91m. En une poignée de minutes, cette finale a changé de dimension et chacun pressent que ce n'est pas fini.
Mon record tient depuis 23 ans, mais sur le coup, je n'étais pas certain qu'il tiendrait 23 minutes
19h07. Cinquième essai de Mike Powell. Mâchoire serrée, traits crispés. Mais son visage traduit la rage et l'envie qui le porte et non une quelconque nervosité. Puis, dans son attitude caractéristique, il agite les bras. Des moulinets, de bas en haut, bras gauche, bras droit. Il s'élance. Powell n'est pas un sprinter comme Lewis. Mais "dans les dix derniers mètres avant la planche, il va aussi vite que Carl", assure Huntington. Voilà pourquoi il peine parfois à contrôler son dernier appui.
Il s'est envolé. A vue d'œil, comme lors de son précédent saut, il est aux environs des neuf mètres quand il reprend contact avec la terre ferme. Lewis, nerveusement, remet puis ôte son sweat-shirt. Peut-être a-t-il déjà compris.

Mike Powell bei der WM 1991 in Tokio

Crédit: Imago

Entre le moment où Mike Powell atteint le sable et l'annonce de sa marque, vont s'écouler 35 secondes. Une attente interminable pour tout le monde. Powell, Lewis, les 60000 spectateurs dans le stade olympique et les millions à travers le monde devant leur écran de télé. C'est un "drame" en trois actes. La planche. Le vent. Le résultat. Cette fois, la première est bonne. Drapeau blanc. La bourrasque s'est calmée. +0,3m/s. Contrairement aux 8,91m de Lewis quelques minutes plus tôt, la marque sera officielle.
Powell scrute maintenant l'affichage électronique. Il ne tient plus. Il sait, il sent. Lorsque s'affiche 8.95, il entame une course folle alors que le stade vient d'exploser dans un bruit infernal contrastant avec le silence de l'attente des secondes précédentes. Mike Powell vient de battre le record du monde de Bob Beamon. En moins de cinq minutes, Lewis et lui sont allés au-delà des 8,90m de Mexico. Un moment de pure folie.
Passée la légitime euphorie, le nouveau roi revient sur terre. La prophétie de l'autographe s'est réalisée, mais une autre vient le hanter : oui, il a amélioré le record du monde, mais Lewis a encore deux essais devant lui. Et s'il battait Beamon sans battre Lewis ? En 2014, lorsque son record a dépassé en longévité celui de Beamon, Mike Powell est revenu sur ce qui lui traversait l'esprit : "Mon record tient depuis 23 ans, mais sur le coup, je n'étais pas certain qu'il tiendrait 23 minutes."
Un gros quart d'heure plus tard, sa peur se sera évaporée. Mais ses craintes étaient fondées. Lors de ses deux dernières tentatives, Lewis effectue les deux meilleurs sauts de sa vie avec un vent régulier : 8,87m puis 8,84m. Il faut se frotter les yeux, trente ans après, en relisant la série du Californien dans cette finale :
1er essai : 8,68m
2e essai : -
3e essai : 8,83m (vent trop favorable)
4e essai : 8,91m (vent trop favorable)
5e essai : 8,87m
6e essai : 8,84m
Soit, en moyenne sur ses cinq sauts mesurés, 8,83m. Ahurissant. C'est le concours du siècle face au saut du siècle. "Mike était en grande forme, il le mérite. Il a fait un seul saut exceptionnel. Il ne le refera peut-être jamais. Moi, je pouvais difficilement faire un meilleur concours. J'aurais pu aller plus loin sur mon dernier essai mais je n'ai pas pu le faire. C'est quelque chose que je dois accepter."

La joie de Mike Powell. Le concours est fini, il tient son heure de gloire.

Crédit: Getty Images

Tout ce que j'ai fait dans ma vie s'est concentré sur ce saut, tout a pris sens à cet instant
Devant "l'hommage" teinté de "oui mais" de son adversaire, qu'il vient de dominer pour la première fois en 15 confrontations, Powell se montre à son tour mitigé : "Ça m'embête un peu qu'il ne reconnaisse pas pleinement ma supériorité, mais je peux le comprendre. Avec le temps, il sera en paix avec ça." Puis il finit par lâcher, comme pour montrer que, désormais, ce manque de considération n'a plus d'importance : "De toute façon, on s'en fout, non ?"
C'est son moment et personne ne peut le lui enlever. "Tout ce que j'ai fait dans ma vie s'est concentré sur ce saut, tout a pris sens à cet instant, expliquera-t-il dans son interview sur NBC. C'était le moment et l'endroit pour montrer au monde entier qui j'étais."
A l'autre bout de la planète, aux Etats-Unis, le téléphone a sonné à 6 heures du matin chez Bob Beamon, qui n'a pas eu le courage de se lever pour regarder le concours en pleine nuit (il a débuté à 3 heures du matin, heure de la côte Ouest). Beamon a souvent raconté que lorsqu'il recevait un appel à un horaire aussi inhabituel, il avait deux craintes : que quelque chose soit arrivé à un proche, ou que son record du monde ne soit tombé. Ce 30 août 1991, c'était la réponse B.
C'est son ami Ron Freeman, médaillé de bronze à Mexico sur 400 mètres, qui l'appelle pour lui annoncer que, pour la première fois depuis 22 ans, 10 mois et 12 jours, il n'est plus le recordman du monde du saut en longueur. Plus que la nouvelle elle-même, c'est l'identité du "voleur" qui lui impose de s'asseoir sur une chaise. "Depuis bientôt 23 ans, on me répétait que mon record ne serait jamais battu, mais j'ai toujours su qu'il le serait un jour", dit-il.

8,90 mètres : l'insoutenable légèreté de Bob Beamon

La longueur a régressé au XXIe siècle

Depuis ce lundi, celui de Mike Powell résiste depuis très exactement trente ans. Bien plus que ses espérances au soir du phénoménal concours de Tokyo. "Beamon l'a eu pendant 23 ans, laissez-le-moi au moins deux ou trois ans !", plaidait-il alors. Il ne sera pas loin, encore une fois, de jouer les prophètes.
Le 29 juillet 1995, à Sestrières, dans des conditions idéales en altitude, Ivan Pedroso saute à 8,96m. Un centimètre plus loin que le record de Powell. Le vent était régulier (1,2m/s). Mais après enquête, la fédération italienne décide de ne pas transmettre le procès-verbal d'homologation à l'IAAF. En cause, l'attitude d'un des officiels, Luciano Gamello. L'ancien perchiste, fan, dit-on, de Pedroso, se serait posté trop près de l'anémomètre, faussant ainsi le résultat.
Pedroso ne digèrera jamais cet imbroglio et en dehors de cet épisode, jamais personne n'a menacé directement le record de Powell. Le meilleur saut officiel depuis Tokyo ? Ceux des Américains Erick Walder (en 1994) et Dwight Philipps (en 2009), à 8,74m. En 2019, le Jamaïcain Tajay Gayle a réussi 8,73m. Mais globalement, la discipline a régressé depuis le début du XXIe siècle. Lors des derniers Jeux de Tokyo, le Grec Miltiadis Tedoglou a décroché l'or avec 8,41m.
"Certains sauteurs auraient pu battre le record de Mike, parce qu'ils avaient les qualités physiques pour le faire, jugeait en 2015 Randy Huttington sur le site training-conditioning.com. Mais ils n'avaient pas les fondamentaux techniques. Puis il y a une part de chance, aussi. Un peu trop de vent, parfois. Les gens oublient que Mike a sauté six fois au-dessus de 8,90m. Mais sur cinq de ces six sauts, le vent soufflait trop fort." A Sestrières, en 1992, Powell était ainsi retombé à 8,99m, mais avec un vent trop favorable.

Chacun sa légende, chacun ses manques

Carl Lewis avait raison. Powell n'ira jamais plus loin. Mais lui non plus. En termes de performance, Tokyo restera également son sommet. Son paradoxal chef-d'œuvre. Sa frustration nippone l'aidera toutefois à s'ancrer plus fortement dans la légende. A Tokyo, Lewis avait un plan. Après avoir battu le record du monde du 100 mètres, il a annoncé à Tom Tellez son intention : battre celui de la longueur et ne plus jamais sauter pour se consacrer au sprint sur ses dernières années. Finalement, frustré par le dénouement de ce concours historique, King Carl continuera. Résultat, à défaut de record, il ira chercher l'or à Barcelone, puis Atlanta pour s'offrir un quadruplé olympique à la longueur.
Chacun a eu sa place dans la légende de l'athlétisme et vit avec ses propres manques. Powell n'a jamais été champion olympique, Lewis n'a jamais été recordman du monde. Le premier assure qu'il n'échangerait pas son record contre une médaille d'or. Mais trois ou quatre, il y réfléchirait.
Le temps a aussi apaisé son ressentiment. En 2016, Mike Powell estimait même que, pour lui, Lewis était le plus grand sauteur de l'histoire. Plus encore que lui, Jesse Owens ou Bob Beamon, détenteurs du record du monde pendant respectivement 30, 25 et 23 ans. Un triptyque inégalé dans l'histoire de l'athlétisme. "Carl nous a tous botté le cul pendant 10 ou 15 ans, disait-il alors. Si j'ai battu le record du monde, c'est parce que Carl Lewis a existé. Sans lui, battre le record de Beamon n'aurait pas été possible. Il est le plus grand, mais je suis le deuxième." A Tokyo, il fut même le premier. Le temps d'une soirée de feu. Une soirée en forme de part d'éternité qui n'en finit plus de durer.

Carl Lewis et Mike Powell en 1996. La hache de guerre est enterrée.

Crédit: Getty Images

Les Grands Récits
Justin Gatlin, la rédemption sans le pardon
23/11/2020 À 23:12
Les Grands Récits
Bras d'honneur et médaille d'or : Kozakiewicz, héros malgré lui
24/08/2020 À 23:22