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Jean Bouin, un héros français

Jean Bouin, un héros français

Le 02/07/2019 à 01:23Mis à jour Le 11/07/2019 à 11:30

LES GRANDS RECITS - Tout le monde a entendu parler de Jean Bouin. Mais personne ne sait qui il fut vraiment. L’athlète, légende d’un autre temps, a marqué le sport français d’avant-guerre par ses exploits. Le premier conflit mondial l’a fauché en plein vol. Il avait 25 ans et une carrière flamboyante devant lui.

Fin 2018, nous vous avions proposé de choisir vous-mêmes les sujets de nos Grands Récits. Plus de 460 histoires ont été soumises par vous, lecteurs. Nous en avons retenu douze. Voici la dernière ce mardi, avec Jean Bouin, grand athlète français du début du XXe siècle qui a laissé son nom à la postérité.


Le monde a oublié son visage. Mais l'histoire a consacré son nom. Jean Bouin est une légende, dont on ne sait plus grand-chose, injustement. Et paradoxalement. Parce que le patronyme de l'athlète, écho d'une époque révolue - qualifiée de "Belle" par ceux qui avaient gagné le droit de vivre les suivantes en revenant de l’enfer des tranchées -, est aujourd'hui gravé dans la pierre, bien plus que dans les mémoires contemporaines. Stade Jean-Bouin, à Paris. Tribune Jean-Bouin, au stade Vélodrome de Marseille. Collèges, lycées, stèles : Jean Bouin, premier grand athlète français de l'histoire, vit partout sur le territoire et fait partie de nos existences sans que l'on en ait entièrement conscience.

Jean Bouin a un tort, majeur. Il est mort avant que l'on puisse lui décerner les lauriers que sa carrière, accomplie et pourtant naissante, aurait mérités. Il est mort, même, avant d'avoir véritablement vécu. Parce que lui, comme beaucoup d'autres, a eu le malheur de se retrouver dans la force de l'âge - et donc mobilisable - à un moment où le train du XXe siècle, lancé à vive allure sur la voie du progrès, déraillait une première fois. C'était censé être la dernière, ce ne fut qu'un avant-goût amer de la suite. On ne choisit pas le jour de sa naissance. Pas plus que celui de son dernier soupir.

Jean Bouin a rendu le sien, loin d’où il avait poussé son premier cri. Loin de l’idyllique cité phocéenne, où il naquit en décembre 1888. Le 20, semble-t-il. A moins que cela ne fut le 21 ou le 24. A vrai dire, on ne sait pas vraiment. En revanche, on ne connaît que trop bien le jour de sa mort : le 29 septembre 1914. La guerre n’en était alors qu’à ses balbutiements et les fleurs ornaient les fusils de soldats qui s'imaginaient encore passer l'hiver au chaud.

Le petit journal et Jean Bouin

Qui a tué Jean Bouin ?

Trois mois et un jour après que Gavrilo Princip eut allumé à Sarajevo la mèche de ce qu'il conviendrait bientôt d'appeler la Première Guerre mondiale, Jean Bouin, 25 ans, tombait sous les balles. Ce jour-là, l'agent de liaison du 163e régiment d'infanterie qu'il était devenu se lançait avec ses compagnons d'infortune à la conquête du "Mont Sec", à Xivray, pas très loin de la frontière franco-allemande héritée du désastre de Sedan.

Qui a tué Jean Bouin ? L’armée allemande ? Des tirs "amis" français ? Un siècle après, l'histoire n'a toujours pas tranché et ne le fera sans doute jamais. "Ce qui me semble le plus vraisemblable, c'est qu'il a été victime d'une erreur de tir de l'artillerie française, explique Bernard Maccario, auteur de "Jean Bouin, héros du sport, héros de la Grande Guerre". Des gens ont aussi dit qu'il était mort en chargeant l'ennemi et en criant ‘Vive la France !’. On n'a pas voulu avouer l'erreur à l’époque. En 1914, la censure existait et ce fut une occasion d’ajouter de l’héroïsme à la mort au front du champion. Le héros du sport devint ainsi un héros de la grande guerre. C'est le moment précis où s’est créé le mythe Jean Bouin."

L'athlète est fauché dans la fleur de l'âge. Comme l'aviateur Roland Garros au crépuscule du conflit. Comme Anthony Wilding, quadruple vainqueur de Wimbledon. Comme Lucien Petit-Breton, François Faber et Octave Lapize, lauréats du Tour de France entre 1907 et 1910. Jusqu’au 11 novembre 1918, ils seront plus de 400 sportifs à périr sur les champs de bataille de l'Hexagone.

" Les Prussiens sont des salauds"

Personne n’avait ordonné à Jean Bouin ou aux autres sportifs d'aller au front, sinon leur conscience et leur patriotisme. "Tout ce qui n’est pas mobilisé cherche à s’engager, à se rendre utile pour la durée de la guerre. Qui n’est pas soldat a le sentiment d’une diminution, d’une sorte de honte", écrivait le journaliste Jacques Bainville quelque temps avant la mort de Jean Bouin. C'est ainsi, aussi, que l'athlète voyait les choses. Comme ses congénères, qui ne s'imaginaient pas passer la guerre à l'arrière. Bouin aurait pourtant pu. Le gouverneur militaire de Paris, le général Gallieni, le lui avait proposé. Une hypertrophie cardiaque lui aurait offert ce luxe qui, à l'époque, n'en était pas un.

"Les Prussiens sont des salauds… Il faut que vous les ayez. C'est un gros match que vous avez à disputer". Cette exhortation est signée Henri Desgrange dans L'Auto, ancêtre du quotidien L'Equipe. Les bruits de bottes commencent alors à résonner à l'est de la France. Quand la guerre débute, il n'est pas question qu'elle dure quatre ans. Juste de mettre une dérouillée aux Allemands et de prendre une revanche éclatante sur une humiliation, celle de 1870, que la République n'a jamais digérée, inculquant sa rancœur à la génération suivante. Bouin est de celle-ci. Ses jambes, exceptionnelles, l'ont porté au sommet du sport français. Elles ne l'aideront pas à s'extirper vivant du bourbier meusien, quatorze mois après son plus grand fait d’armes.

Une star immense

Avant de tomber au champ de bataille de la "Der des ders" qui n'était en fait que la première, Jean Bouin était une star, dans l’acception moderne du terme. Une star, parce que Bouin est un grand sportif français qui a dépassé les couloirs des pistes cendrées. Au sommet de son art, il sera l'ami de Maurice Chevalier, de Mistinguett, roi et reine du music hall, ou de Georges Carpentier, l'autre géant du sport tricolore de ce début de siècle, bientôt premier champion du monde de boxe français, en 1920.

Jean Bouin

Jean BouinGetty Images

"Jean Bouin s’est hissé au niveau de popularité de Carpentier, estime Bernard Maccario. D'ailleurs, l'hebdomadaire "La Vie au Grand Air", dans lequel l'athlète écrivait régulièrement, avait publié un sondage en 1913 pour savoir qui était le plus grand champion français. Bouin était arrivé juste derrière Carpentier et devançait tous les aviateurs. A cette époque-là, ils étaient pourtant les figures de proue du modernisme technologique et des exploits intrépides. Sa notoriété était d'autant plus impressionnante qu'il représentait un sport peu médiatisé."

"Un compagnon charmant, plein d'entrain, très amusant, ne cessant pas de raconter des histoires que son accent marseillais rendait encore plus drôles" : George Carpentier, en tête, adore l’enfant de Marseille, où Bouin vivra une grande partie de sa courte vie, avec sa mère, sa petite sœur et sans son père, Louis, mort avant que le petit Jean ne sache vraiment courir. Galdini, son beau-père, verra vite que la foulée du gamin peut rapporter de l'or. Ce qui aura pour conséquence quelques coups tordus de ce sombre personnage.

Bouin, Pagnol et Marseille

Jean Bouin court. Comme tous les gosses de son âge. Mais lui, il va plus vite et tient plus longtemps que les autres. La cour de récréation de son école, où l'enseignement est dispensé par un certain Joseph Pagnol, lui aussi appelé à entrer dans l'histoire grâce à la plume de son fils, est son premier terrain d'expression.

L'époque est celle du développement du sport moderne dans la droite lignée du modèle anglo-saxon, symbolisé par la renaissance des Jeux Olympiques et par la volonté républicaine de disposer de corps sains, bien faits et prêts à récupérer l'Alsace et la Lorraine quand celles-ci seront de nouveau à portée de fusil. La gymnastique symbolise cette prise de conscience. Jean Bouin n'échappe pas à sa pratique, pas plus qu'à l'athlétisme. Au fond, le jeune homme touche à tout. Et la course ne sera qu'une conséquence de son attrait pour l'éducation physique. Ainsi l'expliquait-il à l'époque : "J’ai débuté le sport (ndlr : l'athlétisme) à l’âge de 15 ans. Je me classai assez rapidement parmi les meilleurs régionaux, mais avant de prendre réellement une spécialité, je pratiquai d’autres exercices tels que la natation, la bicyclette, le football, l’escrime et la gymnastique".

1903. Parc Borély. Le jeune Jean voit Louis Pautex s'entraîner et prend sa foulée. Vainqueur du marathon de Marseille la même année, le coureur de fond a du mal à décrocher le jeune homme. Ça fait tilt : Pautex encourage Bouin à se lancer dans la course à pied. On ne pouvait lui donner meilleur conseil. La preuve en deux nombres : Bouin s'alignera sur 210 courses, jusqu'à sa mort. Il en remportera 182.

Première course, première victoire

Jean Bouin est un talent brut qui va fleurir dès sa première course. Un cross-country de 10 kilomètres à handicap. Une première victoire. L'histoire est en marche. De Provence à l'Italie, Bouin devient un cannibale qui gagne à peu près sur toutes les distances, du fond au demi-fond.

Cheveux sombres, raie au milieu, moustache finement taillée : Jean Bouin ressemble à un homme de son époque. On le jurerait droit sorti des "Brigades du Tigre". En revanche, ses 167 centimètres et quelques 70 kilos lui donnent une allure râblée, loin des canons des coureurs de fond. Sa formation sportive complète l'a ainsi modelé. Mais ne l'empêchera pas de devenir l'un meilleurs athlètes de l'histoire de France.

Jean Bouin

Jean BouinGetty Images

Jean Bouin est unique, parce qu'il est une force de la nature. Assurément. Mais aussi et surtout parce qu'il a tout compris avant les autres. Au diable l'empirisme, place à un entraînement quasiment scientifique. Jusqu'à l'hygiène de vie, tout est pesé, soupesé, à une époque où les cigarettes, l'alcool et le doigt mouillé avaient encore les faveurs des athlètes.

Aussi, Bouin court à l'étranger et s'inspire de ce qu'il y voit. Il théorisera même ses méthodes dans un livre publié en 1912 et dont le titre est sans équivoque : "Comment on devient un champion de course à pied". Il y explique, notamment, qu'une pratique trop précoce de la course n'est pas la bienvenue, qu'il convient de varier les plaisirs de l'entraînement et qu'une alimentation raisonnée est indispensable. Bouin a un entraîneur, le journaliste Arthur Gibassier, et bientôt un masseur, Jérôme Payre, dit "Pastaïre". Avant d'embrasser cette carrière, "Pastaïre" était… boulanger. De pétrir les pâtes à soulager les pattes, il n'y a qu'un pas.

Londres 1908, l’erreur de jeunesse

Si le professionnalisme est proscrit, Jean Bouin est soutenu par la Société Générale, qui lui a offert un emploi. Puis des horaires aménagés pour que le jeune homme parvienne à ses fins. Bouin évolue dans une zone grise et, pour un "amateur marron", est très pro. Là aussi, il endosse le costume du précurseur et ce qu’il fait aura bientôt cours dans son sport. Dans le sport en général.

Sa première consécration, Bouin aurait pu la connaître à Londres, où sont organisés les Jeux de la quatrième olympiade de l'ère moderne. A moins de vingt ans, le Français dispute le 1500 mètres et le 3 miles par équipes des JO de 1908. La veille de la finale du relais, Bouin s'offre une petite sortie non-autorisée dans le quartier de Soho. Première mauvaise idée. La deuxième ? Il se bat. La troisième ? Il se fait attraper et finit la nuit au poste de police, pas bien loin, du côté de Piccadilly. Il sera privé d'une finale que les Français termineront à la troisième place. Erreur de jeunesse et grosse désillusion.

Mais le Royaume-Uni ne restera pas longtemps un mauvais souvenir. Le Cross des Nations, créé en 1903 et réservé lors des quatre premières éditions aux insulaires, est à l'époque le must du cross-country, son Championnat du monde officieux. Jusqu'en 1911, son palmarès est frappé du sceau de la Croix de Saint-George. Jean Bouin, qui a décroché son premier titre national de la discipline en 1909, avec 2'30'' d'avance sur son dauphin, et règne depuis sur le fond français va hisser le drapeau tricolore sur la Perfide Albion. Trois éditions de suite. L'affront est immense pour les sujets de sa Majesté dont le fair-play est toujours remarquable… lorsqu'ils trustent les honneurs. Avec Carpentier, il devient le Français qui a battu les Anglais à la maison.

Jean Bouin, champion de l'année 1911

Le gros homme et Stockholm

Une ville va marquer l'histoire et la vie de Jean Bouin. Celle de ses plus beaux exploits. Le premier se terminera par une déception. Le second, par l'accomplissement majeur de sa carrière. Cette ville, c'est Stockholm.

En 1912, la cité suédoise accueille les Jeux Olympiques et voit arriver ce drôle de personnage, Jean Bouin. "Un gros homme", juge la presse locale. Arthur Conan Doyle, journaliste avant de devenir le père de Sherlock Holmes, qualifie le fondeur français de "pittoresque" ce qui, sous sa plume, n'est pas forcément un compliment.

Le "pittoresque" Jean Bouin va offrir aux Jeux de Stockholm leur moment d'éternité, avec Hannes Kolehmainen, le premier des "Finlandais volants". Médaillé d'or sur 10000 mètres le 8 juillet, Kolehmainen remet le couvert deux jours plus tard, sur 5000. Face à lui, Jean Bouin, d'un an son aîné.

Comme si sa vie en dépendait et sous les yeux du roi Gustave V, le Français prend les commandes de la course dans un rythme effréné et inédit. Rien ne lui résiste. Sauf une personne : Hannes Kolehmainen. Le Finlandais, croit en son étoile, et ne lâche pas Bouin, dont il n'a vu que le dos depuis le départ. Dans un effort où la démesure se lie au désespoir, il revient sur le Français dans les derniers mètres et le saute sur la ligne. 14'36''6. Contre 14'36''8. Les deux hommes ont mis une claque monumentale au record du monde d'Alfred Shrubb (14'59''00). Mais les lauriers sont pour Kolehmainen. Les regrets, pour Bouin. Lucidement, le Français reconnaîtra avoir commis l'erreur de vouloir mener la course quand ses qualités à l'emballage lui auraient permis de faire la différence. Seule consolation : son temps, l’un de ses 38 records de France, tiendra jusqu’en... 1948. Cinq jours plus tard, Jean Bouin n'ira pas au bout du cross olympique remporté par Kolehmainen.

Jean Bouin battu sur le fil par Hannes Kolehmainen durant les Jeux de Stockhlom 1912

Jean Bouin battu sur le fil par Hannes Kolehmainen durant les Jeux de Stockhlom 1912Getty Images

Une course, trois records du monde

La vie est une histoire de recommencement. Et la course à pied en est une illustration des plus fidèles. Stockholm 1913. Les Jeux ne sont plus qu'un lointain souvenir quand Jean Bouin remet les pieds dans la capitale suédoise. Cette fois, il n'est pas question d'or. Mais d'une lutte contre l'espace et le temps. Bouin va tenter le record de l'heure. A l'époque, le prestige des coureurs voulant raccourcir les distances est immense.

Bouin, ce jour-là, vise les 12 miles en une heure : soit 19,308 km. Le clame haut et fort aux journalistes qu'il connaît bien pour régulièrement passer de l'autre côté du miroir, lorsqu'il collabore avec "La Vie au Grand Air" notamment. Le record du monde est alors de 18,741 km parcourus en soixante minutes.

Bouin n'attendra pas la barre mythique des 12 miles. Mais il va mettre une claque à la marque de référence. Ce jour-là, le Français battra 3 de ses 7 records du monde. Soixante minutes pour s'offrir le record du 11 miles, du 15 000 mètres et… de l'heure, donc. Sa marque ? 19,021 kilomètres, sur ce qui ressemble à une course d'obstacles, car disputée au milieu de 31 coureurs. "Vous comprenez, par conséquent, que je fus obligé à chaque tour de voyager quelque peu. Comme la manœuvre se renouvela pendant 54 tours, j’estime avoir perdu au moins 150 à 200 mètres dans ces conditions, analyse-t-il. (…) Conclusion : je crois fermement qu’il est possible de franchir dans l’heure les 12 miles. Je regrette de n’avoir pu les atteindre, mais je ne dis pas qu’un jour, je ne les tenterais pas, car je crois qu’alors le recordman de l’heure pourra s’endormir tranquille et ne pas craindre avant longtemps, son nom remplacé sur la liste des records du monde". Jean Bouin est alors âgé de 24 ans. Emu aux larmes à l'arrivée, il n'a pas fini de savourer son exploit.

A son retour à Paris, il est accueilli en héros des temps modernes. Son record du monde tiendra jusqu'en 1928. Jusqu'aux assauts de Paavo Nurmi, l'homme aux 9 titres olympiques. Pour trouver trace d'un Français capable d'aller plus vite, il faudra atteindre 1955 et une autre légende, Alain Mimoun. Sa marque : 19,078 kilomètres. Loin des 12 miles derrière lesquels Jean Bouin courait de son vivant. Si la guerre n’avait réduit sa vie à peau de chagrin, le Marseillais aurait retenté sa chance. Bouin aurait aussi pris part aux JO de 1916 dont l’organisation, ironie du sort, avait été confiée à Berlin. Il aurait surtout vécu. Et cela n’aurait en rien terni sa légende.

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